Chienne de vie

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Amoureux de la lecture, des livres et de l'écriture sous toutes ses formes, après la publication de "Les maux des dirigeants" alphabet satirique à la gloire (si l'on peut dire! des dirigeants  [+]

Image de Hiver 2014
J'habite un pavillon de banlieue. Après des années d'attente, la municipalité s'est enfin décidée à goudronner la route qui le borde et, comble du luxe, à ajouter des trottoirs. Du coup, ce qui, dans le cafouillis des cailloux et des herbes folles passait la plupart du temps inaperçu, ressort aujourd'hui comme un bouton d'acné sur un visage adolescent.
Depuis quelques matins, en ouvrant le portillon du jardin qui donne sur notre nouvelle route à la peau d'ébène, je tombe nez-à-nez avec des déjections canines qui, dans leur architecture, n'ont rien à envier à des œuvres d'art moderne. Quand je dis nez-à-nez, entendez cela comme une expression. Je tiens mon appendice suffisamment éloigné et pincé pour ne pas succomber à ces exhalaisons putrides. Dans mon échelle de Richter, la merde de chien frôle le 9, tant dans l'écœurement que sa vue me procure, que dans l'odeur immonde qu'elle dégage. A chacune de ces rencontres inopportunes, je maudis intérieurement tous les propriétaires de chiens. Dans ces moments d'irascibilité paroxystique, je serais capable de céder à la tentation de l'homicide si un de ces proprios me tombait sous la main ! Mais, même en déployant mon regard de mouche aux aguets au petit matin, aucun coupable ne s'est pour l'instant présenté.
Ce matin, je franchissais d'un pas alerte mon portail, la tête déjà plongée dans ma journée de travail quand je sentis mon pied glisser sur une texture molle, grasse et manifestement encore fraîche qui trônait sur le trottoir. Le mot de Cambronne, incontestablement d'actualité, sortit inopinément de ma bouche tandis que j'effectuais une superbe arabesque rappelant Surya Bonaly dans ses mauvais jours. Après quelques secondes en lévitation, je m'écrasai sur le macadam qui n'avait plus d'immaculé que la conception. Je me relevai péniblement, la main souillée par l'immondice, le dos douloureux et l'estomac au bord des lèvres. Je renonçai à étaler ma déconfiture sur la voie publique, et clopinais vers l'allée en friche qui jouxtait mon jardin, espérant que les herbes échevelées masqueraient l'étendue des dégâts. Mon mocassin ayant, sinon retrouvé son lustre d'antan, du moins récupéré semelle humaine, je rentrai chez moi pour aseptiser ma main. Le mélange du savon et des émanations canines, ajouté à la commotion résultant de ma chute, suffirent à me faire régurgiter mon petit déjeuner matinal. Je vous laisse imaginer la rage qui m'habitait quand je repartis trente minutes plus tard, mortifié, ayant laissé passer deux trains et anticipant déjà un retard préjudiciable à ma réunion de service.
C'était dit, la guerre était déclarée.
De retour à la maison en soirée, je consultai les prévisions météo de la semaine à venir, je jetai mon dévolu sur le mardi 26 où l'ensemble des analystes s'accordaient à envisager un temps maussade mais risque de pluie. Il n'aurait plus manqué qu'une vague d'intempéries vienne perturber mon raid. Le lendemain, je posai avec une certaine autorité une journée de RTT et le mardi était peu prisé par les uns et les autres, mon chef me l'accorda avec un grand sourire. Pour ceux qui avaient la malchance de le connaître, qu'il accordât un congé en souriant était de nature à convaincre tous les incroyants de la réalité des miracles !
Mardi arrive. Je me lève avec un enthousiasme de matin de vacances à une heure où pourtant, il relève de l'indécence de ne pas dormir. Cinq heures s'affichent à la pendule de la cuisine et la commune de Bainville-les-Églantiers s'éveille. Après un petit déjeuner roboratif, je troque mon pyjama pour un pantalon de treillis datant de mon service militaire et un sweatshirt vert que j'enfile par-dessus mon thermolactyl. La surveillance peut s'avérer plus longue que prévue et il ne faut rien négliger ! Je chausse une vieille paire de baskets à l'épreuve des déjections les plus fourbes, saisis le tisonnier dans la main gauche et sors dans le jardin avec la discrétion d'un spectre. Je me mets en arrêt quelques secondes mais tout est calme et seule la lumière anémique d'un vieux réverbère jette ses dernières flammes aux yeux de la nuit.
Je me tapis à l'abri du Tamaris dont les branches opulentes débordent de la clôture. De cette position stratégique j'embrasse la rue sans qu'aucun quidam ne puisse deviner ma présence. Je résiste à la tentation de me barbouiller le visage de boue, après tout, mes thuyas restent assez éloignés de la jungle Birmane.
J'attends depuis bientôt trente minutes et pas une âme qui vive. Je devine bientôt une silhouette qui se rapproche d'un pas hardi. Quelques minutes plus tard, un homme aussi large que haut se découpe dans la fenêtre lumineuse du réverbère. Il tient par la laisse une sorte de créature du diable, plus noire que la nuit qui tire comme un damné sur sa laisse en bavant à qui mieux mieux. Seules les étincelles de ses crocs trouent l'obscurité et son maître ne doit qu'à sa musculature de gladiateur de ne pas être emporté tel un fétu de paille. Je me recroqueville derechef sous mon arbre en priant Dieu et tous ses Saints pour que ce couple méphitique soit innocent de toute souillure de trottoir. Quelques secondes plus tard, le succube affamé disparaît dans la nuit sans avoir daigné même renifler mon morceau de trottoir. Je relâche mes muscles que j'avais à l'évidence bandé par inadvertance, essuie d'un revers de main la sueur glaciale qui goutte sur mon front et reprend ma faction avec un enthousiasme quelque peu émoussé. Une heure passe sans autre distraction que quelques rares passants tous orphelins de chiens qui longent ma clôture sans imaginer une seconde le danger qui les guette sournoisement. Je commence à m'engourdir quand tout à coup j'entends le bruit caractéristique de talons claquant sur le bitume accompagné de jappements aigus mais faméliques qui fleurent bon la gente canine de seconde zone. Je reprends espoir et entame un mouvement de reptation sophistiqué pour voir venir l'ennemi. Une Aspirine toute en jambes, sèche et effilée comme une merguez trop cuite approche, perchée sur deux semelles à talons compensés qui avoisinent les douze centimètres. Elle tient au bout d'une laisse en accordéon, un ersatz de chien nain, fruit sans doute d'un accouplement immonde entre un Carlin et un Chihuahua. Cette incarnation de la laideur canine piétine de ses pattes grotesques mon territoire. Je sens mon agressivité s'ébrouer puis s'épanouir devant cette pitoyable opposition.
La grande sauterelle en talons stridule des poncifs éculés en s'adressant à son bâtard comme s'il était doué d'intelligence. En la contemplant de près, j'ai conscience que ma comparaison fait du tort aux orthoptères à antennes, je m'en expliquerai plus tard avec eux.
Arrivé à hauteur de mon portillon, l'objet non identifié s'arrête.
— Oh c'est bien ça mon minou il va faire sa petite cacoute, c'est Maman qui va être contente.
Et là, devant mes yeux hallucinés, je vois sortir d'un minuscule orifice rubicond une espèce d'interminable saucisson orangé. Il serpente sur le trottoir dans une abjecte reptation et bientôt s'érige sur le bitume telle une œuvre abstraite encore fumante. Sa maîtresse est proche de l'extase devant ce qui doit être pour son rat musqué le chef d'œuvre du siècle. J'entrevois naïvement la possibilité qu'elle ramasse elle-même cette pièce de collection pour la conserver dans le formol.. Elle tamponne avec amour le derrière de son chien avec un mouchoir en papier dont les effluves de violette s'essayent à faire diversion. Puis, notre Méconème tambourineuse s'apprête à s'éloigner en toute quiétude. C'est l'instant que je choisis pour jaillir de mon taillis telle une langue venimeuse de la bouche d'un iguane. J'ai la satisfaction d'entendre consécutivement deux hurlements de terreur émanant de nos deux promeneurs. Le premier — aigu et guttural — s'échappe du gosier de l'Aspirante qui manifestement doit être en panne d'aspiration si j'en crois la teinte brique que prend son visage. Quant au second, il émane de l'objet non identifié monté sur coussins d'air qui couine comme si on lui avait arraché une dent sans anesthésie. Je m'aperçois alors que l'échalas en pantalons crème écrase sans vergogne de son talon compensé, le ridicule embryon de queue sur lequel son coquin s'est posé. Elle s'en aperçoit enfin et relève aussitôt son sabot le temps d'une accalmie. Le moignon ensanglanté se redresse aussitôt fièrement et l'inoffensif animal plante sans plus attendre ses canines dans le maigre du mollet de sa maîtresse. J'ai à ce moment là une pensée fugitive pour l'ingratitude des bêtes et cette petite touffe de poils remonte immédiatement dans mon estime.
La maîtresse qui décidément manque cruellement de sang froid glapit sur une tonalité nouvelle et saisit son cabot par la peau du coup pour lui faire lâcher prise. A peine reprend-elle ses esprits qu'elle m'apostrophe avec hargne :
— Vous êtes fou, que faites-vous là caché dans les arbres, vous avez failli nous tuer, je vais porter plainte !
— Faites donc, lui dis-je en lui tendant mon téléphone portable, je serais ravi d'avoir des témoins pour l'infraction que vous venez de commettre et qui relève de l'article R632-1 du code pénal.
La grande bringue perd aussitôt de sa superbe et éructe un flot de mots où je crois discerner le droit des chiens à une existence décente et le fait que le trottoir appartient à tout le monde.
— Vous habitez dans le quartier, m'enquis-je innocemment ?
— Oui, répond-elle à deux pâtés de maisons d'ici.
Le mot pâté attire irrésistiblement mon regard sur le cratère orangé qui entre temps a perdu de sa superbe et se liquéfie lentement.
— Votre truc là, fais-je d'un air dégouté en désignant son bâtard, il a une préférence pour le trottoir des voisins ou vous pensez qu'avec un peu d'entraînement il pourrait déféquer devant chez vous ?
— Devant chez moi ! Vous n'y pensez pas, c'est dégoûtant.
L'impudence de ce propos me laisse quelques secondes sans voix puis bientôt la rage prend le dessus. Je franchis d'un bon la barrière et atterris devant le chien qui, terrifié, recule brutalement. Il entraîne dans son mouvement sa maîtresse qui vient écraser le pâté qui gicle sous sa semelle compensée, aspergeant son pantalon crème d'un ocre un peu plus soutenu. Le héron lève la pate comme tétanisé et reste planté là, les yeux papillonnant de droite à gauche au bord de l'apoplexie.
Je reprends la parole d'une voix doucereuse.
— Imaginez chère madame qu'un jour de grand dérangement intestinal, je m'aventure à l'orée de votre porte et me soulage incontinent sur votre paillasson, que diriez-vous ?
— Mais, ça n'a rien avoir, c'est immonde, vous êtes un pervers.
— Je vous accorde que c'est quelque peu différent, la merde humaine étant moins repoussante et moins nauséabonde que la merde canine. Combien, d'après vous, d'heures de lavage seront nécessaires pour récupérer votre paillasson ?
Cette dernière tirade lui cloue enfin le bec. Entre temps, son Chihuahua trouvant sans doute le temps long, s'est allongé sur le trottoir et se roule avec allégresse dans sa fange. Tout juste si l'on devine encore sa couleur d'origine sous le beige orangé qui tapisse maintenant son pelage. En constatant l'étendue des dégâts notre échassière hoquette bruyamment et fond en larmes. J'en suis presque à m'apitoyer quand une rafale de vent vient porter à mes narines une odeur suffocante qui me remobilise. Je brandis mon tison et lui ordonne :
— Vous allez me faire le plaisir de nettoyer ce trottoir sinon j'appelle la police et vous fait coffrer pour dégradation sur la voie publique et torture sur un animal sans défense.
Elle expulse enfin l'air de ses poumons et s'affale par terre, terrassée par mes derniers mots. J'en profite pour aller remplir un seau d'eau et reviens vers elle en lui tendant un balai brosse.
— Allez-y maintenant, c'est votre dernière chance, frottez, et que ça brille.
Elle éloigne son Teckel à poils roux en l'attachant à un poteau télégraphique et entreprend de laver le sol à grandes eaux. Le résultat est à moitié convainquant mais au moins les reliefs ont disparu et le trottoir retrouve progressivement un semblant de dignité. Je lui fais faire deux ou trois allers-retours pour vider son seau et changer l'eau et au bout de vingt minutes les progrès sont incontestables. Elle a perdu de sa superbe et continue de frotter, l'air hagard, l'œil vitreux, les cheveux dégoutant sur son front. Je la sors de sa torpeur en lui désignant son chien qui s'est emmêlé autour du poteau et pousse des gémissements à fendre l'âme. Elle le libère d'un pas traînant et pour finir le prend dans ses bras, oubliant dans son amour inconditionnel le second manteau qu'il a endossé. Quand elle réalise, il est déjà trop tard, son haut de survêtement crème s'accorde avec les éclaboussures du bas et l'accablement se lit sur son visage.
— Vous pouvez commander un autre survêtement, quant au chien, je doute qu'il en existe un second exemplaire aussi laid, mettez-le à la machine à laver et n'oubliez pas l'essorage, ça ne peut lui faire que du bien.
Elle fond de nouveau en larmes, décontenancée par tant de cruauté.
— Si jamais je vous revois près de ma barrière avec votre excroissance sur pates, je lui troue la panse avec des chevrotines et postule pour une médaille auprès de l'association des défenseurs du beau. A vous deux, vous êtes une atteinte à l'esthétisme et feriez presque regretter à ceux qui vous croisent de n'être pas non-voyants. Malheureusement, cela ne règlerait pas leur problème car ils vous sentiraient encore. Donnez-moi votre adresse, lui intimai-je d'un ton qui n'admettait aucune réplique.
— 8, chemin des rosiers.
— A l'évidence, il n'y a que chez vous que ça peut sentir la rose. Je vous promets de venir pisser régulièrement sur votre clôture à titre de dommages et intérêts. Si je vous vois encore traîner dans cette rue, je vous livre à domicile un bataillon de chats sauvages affamés qui se fera les griffes et les dents sur votre ragondin.
Je ne sais pas si elle est encore accessible à mes paroles tellement elle semble dans un état second. Elle repart tête basse, d'un pas résigné, sa boule de poils malodorante collée sur son ventre.
Le sourire aux lèvres, je regagne tranquillement mon chez moi, fier du travail accompli au service de la collectivité. J'entends déjà les vivats d'un public imaginaire, saluant comme il se doit mon courage et mon abnégation. En passant sous mon cerisier, un roucoulement moqueur attire mon attention. Je lève la tête et aperçoit deux des pigeons, appartenant sans doute à mon voisin le père Igourdin, qui semblent au comble de la joie. C'est la première fois que je vois des pigeons... sourire. Aujourd'hui est un jour béni, même les animaux me font la fête !
Tout à mon euphorie, je baisse les yeux et sens coup sur coup deux impacts spongieux heurter dans un chuintement abject le sommet de mon crâne. Je tâte celui-ci d'une main hésitante et rencontre deux fientes liquides qui dégoulinent le long de mon cou et attaquent déjà un reste de cuir chevelu échappé d'un exode massif. Je pousse un hurlement de bête traquée et m'enfuis en courant vers la salle de bains, sous le roucoulement sardonique des pigeons exaltés.
Profondément vexé et définitivement vaincu, je réalisai que cette terre ne nous appartenait plus et que toutes ces maudites bestioles règneraient bientôt en maître. Après m'être lavé à grandes eaux, je regagnai mon lit. Je dormis d'un mauvais sommeil, peuplé de chiens géants en robe d'avocat qui tapaient frénétiquement de leur maillet en m'exhortant à me repentir. Privé de paroles, je tentais en gémissant d'implorer leur pardon sans qu'ils daignent m'accorder le moindre regard. Je compris que j'étais déjà condamné...

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