Chez le coiffeur

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Bonjou  [+]

Alex n’aime pas aller chez le coiffeur, mais il n’a pas le choix : sa profession de chargé de communication lui commande d’afficher en permanence une coupe parfaite, alors pas question de laisser ce travail à n’importe qui ! Et son coiffeur attitré est un figaro de première, un artiste. Mais Alex tremble à l’idée de retourner le voir. Pourtant il adore l’effleurement de du peigne dans les cheveux, le subtil cliquetis des ciseaux, sa façon de lui masser délicatement le cuir chevelu, ainsi que la douce caresse du rasoir sur la nuque. Tous ces petits attouchements lui plaisent beaucoup et il aimerait les déguster en somnolant.

Mais voilà : son coiffeur est, comme tous ses confrères, d’un naturel bavard. Pas moyen de se concentrer sur cette rare délectation sans subir les états d’âme du bonhomme. Une véritable pie ! Tout y passe : la maîtresse de François Hollande, l’insécurité, la cuisse de Zidane, les étrangers de plus en plus nombreux, les blagues salaces, et blablabla...
D’abord il vous pose l’éternelle question :
« Comment je vous les coupe ? ».
Vous répondez, selon votre choix:
« En brosse »,
«  Bien dégagés derrière les oreilles »,
« Avec la raie sur le côté »,
Sachant que c’est là votre première et ultime réplique.
Aussitôt le coiffeur emboite, démarre son moulin à paroles et n’arrête plus tant que vous n’êtes pas sorti du le salon.
Pff ! Quelle galère ! Dans sa profession, Alex doit écouter tous les jours sans ciller les jérémiades de ses clients et répondre en caressant ces derniers dans le sens du poil. Ici c’est pire : il n’a même pas voix au chapitre ! Et ce qui le déprime le plus, c’est que ce sera ainsi jusqu’à la retraite !

Il y a deux personnes avant Alex.
La première se lève, va s’asseoir sur le fauteuil, se voit passer l’éternel tablier autour du corps et s’entend demander :
« Vous les voulez comment ? »
Le client susurre sa préférence et les vannes s’ouvrent : « C’est bien de les vouloir coupés comme ça parce que vous savez de nos jours il y a peu de gens qui les portent de cette façon les cheveux tenez ça me rappelle mon grand-père à l’époque où il travaillait à la SNCF il avait un vieux copain un bon copain un ami quoi ils avaient fait la guerre ensemble la Grande Guerre je veux dire et un jour à Verdun quand les Prussiens ont commencé à attaquer...et lui il était toujours coiffé comme ça et un jour il a voulu changer alors le lendemain son patron lui a dit Fernand je veux plus que tu aies les cheveux comme ça... et alors ha ha ha la femme du charcutier elle arrive par derrière et.... » Pas un point, pas une virgule, il passe du coq à l’âne sans honte et d’une seule traite. On se demande comment il fait pour respirer ! Dans le reflet du miroir, Alex aperçoit l’air hagard du client : pas moyen de consulter sa montre, elle est prisonnière sous le tablier. Prendre son mal en patience est la seule et épouvantable solution.

Pour se consoler, Alex pense qu’il y a pire : il pourrait être dans la salle d’attente du dentiste. Lui au moins ne parle pas. Mais ça ne le réconforte pas : il préfèrerait VRAIMENT être chez le dentiste !

Après vingt minutes de supplice, le client se lève enfin et va payer « parce que vous savez c’est pas pour dire mais les chômeurs merci pour le pourboire ils sont chômeurs parce qu’ils le veulent bien et ma sœur au revoir monsieur au contraire elle a pas de travail parce que... » A travers la vitrine, Alex a l’impression que le client va s’envoler tant il est soulagé d’en avoir fini avec cette crécelle.

Le deuxième client s’avance vers l’échafaud et s’installe. Avant que le coiffeur n’ait pu ouvrir la bouche il dit :
« J’aimerais que vous me fassiez une raie au milieu et que vous les laissiez assez longs derrière. Qu’en pensez-vous ? »
Alex lève un sourcil interrogateur : tiens, voilà un client qui ne laisse pas placer au coiffeur sa sempiternelle question : « Comment je vous les coupe ? » Intéressant... Aura-t-il droit à une seconde réplique ? Que nenni ! La vengeance est un plat que les coiffeurs se plaisent à manger chaud. Pauvre diable de client, son châtiment va être terrible : « laissez-moi faire j’avais un client qui voulait une raie au milieu vous savez comment on l’appelle depuis fesse d’œuf ha ha ha fesse d’œuf elle est trop bonne celle-là ça me rappelle la blague du curé qui voulait se farcir sa bonne alors il l’emmène au presbytère et il lui dit vous savez où on est ici et l’autre répond au presbytère et au presbytère qu’il lui dit qu’est-ce qu’on fait au presbytère on presse les... » Le malheureux... Comme punition il va avoir droit à toutes les blagues grivoises de son infini répertoire... et à une faveur de vingt à trente minutes supplémentaires, selon le nombre de clients qui attendent leur tour. Au bout de cinq minutes, Alex croit voir une larme perler au coin de l’œil de la victime, puis quelques convulsions secouer son corps « arrêtez de bouger sinon je risque de vous couper ha ha ha à propos de couper vous connaissez celle de l’eunuque qui se promène avec une femme un passant les regarde et demande à son ami c’est la femme de l’eunuque l’autre répond mais non les eunuques ne peuvent pas se marier et l’autre répond alors c’est sa fille ha ha ha elle est bonne celle-là et celle du coq pédé vous la connaissez c’est un vieux coq qui... » Maintenant l’homme ne bouge plus. Alex croit qu’il s’est évanoui ou qu’il est mort de désespoir. Mais non, le voilà qui se met à gigoter des pieds pour se passer les nerfs sans importuner son bourreau.

Après sa rallonge de quinze minutes – il a eu droit à une remise de peine de cinq minutes pour bonne conduite en fin de parcours – il est libéré. «...alors le juif il dit à ses enfants ne pleurez pas mes enfants notre avion va merci monsieur s’écraser mais ne vous faites pas de soucis au revoir monsieur je vous ai tous couchés sur mon testament ha ha ha... »

Ca y est, c’est à Alex maintenant. Aura-t-il le courage ? Le voilà qui se lève. Orera-t-il? Il a fait le signe de croix en cachette, se dirige d’un air décidé vers le fauteuil et attend la question fatidique. Le sort en est jeté. Ne pas reculer !
« Alors, comment je vous les coupe ? »
« Vous me les coupez dans le plus grand silence ! »
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Elena Hristova · il y a
les actions les plus ordinaires de la vie quotidienne se colorent dans votre récit d'une saveur particulière. Votre récit est drôle et savoureux et la chute est une vraie pépite!
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Jean Calbrix · il y a
Un minutieuse étude des travers de certains coiffeurs ayant la langue bien pendue (bah oui, pas tous, il y en a qui sont muets de naissance !). Bravo, Henri, d'avoir si bien décrit le supplice de certains clients, et merci au passage pour les brêves de comptoir ! Vous avez mon vote.
J'ai ici un texte sur Lucky Luke, bref et quelque peu humoristique, qui pourrait vous amuser : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip