Cheveux mêlés

il y a
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Bonne année 2013 à ceux qui aiment la lecture et aussi à tous... Difficile de parler de soi... Si c'était une couleur ce serait le bleu, un film, " les enfants du paradis" ou une des oeuvres de Q  [+]

Image de Printemps 2013
Il avait bien fallu leur raser la tête pour les épouiller, les badigeonner de pommades contre la gale, les peser, les mesurer. Une lumière terne s’accrochait aux branches poussiéreuses des quelques arbustes de la cour ; assis gentiment sur une natte à même le sol, les enfants attendaient, maintenant, le meilleur de cette rude journée, un plat de riz chaud et un bol de bouillon.
Ils étaient arrivés, assez tôt dans la matinée. Une Sœur, une « Ma Mère » les avait amenés, deux filles, un garçon, une même fratrie, huit, six et quatre ans.
Leur arrivée portait à vingt-cinq le nombre des petits. Pour cette nuit et la suivante, les trois nouveaux partageraient le même matelas. Il était préférable de les isoler, ce qui augmentait leur chagrin mais le risque de voir se propager la gale justifiait cette mesure sévère. La fatigue eut raison de leur détresse, pelotonnés ils finirent par s’endormir.
Les deux filles portaient des noms de fleurs, le garçon fut vite surnommé « Petite Souris ». Afin, confusément, de détourner l’attention des Esprits Mauvais de cet enfant fragile et gracieux. Les rites furent respectés, trois jours après leur arrivée, chants, adages, riz chaud et mou arrosé de miel célébrèrent leur admission. Loger trois lits de plus fut un vrai casse-tête, le manque de place ne permit pas leur bonne orientation. Chaque enfant devait avoir la tête au Nord car ainsi il est plus facile de repousser avec les pieds les démons qui, comme on le sait bien, viennent du Sud. Après tout...
Les « Fleurs » s’adaptaient à leur nouvelle vie, à leurs camarades, Petite Souris s’isolait la plupart du temps au pied de l’escalier qui montait au dortoir. Cette grande pièce où s’alignait la majorité des lits ouvrait d’un côté sur un terrain marécageux fréquenté par les moustiques et quelques pieds de cresson, de l’autre sur les jardins d’une maison pimpante.
Des courants d’air balayaient cette chambre où aucune des portes ni des fenêtres mal ajustées ne fermait. Le propriétaire contraint par le manque de matériaux ou par leur coût exorbitant, faute d’argent en cette période de pénurie et de grande pauvreté, n’avait pu mener à bien le chantier de cette maison, vaste baraque délabrée. Le toit s’offrait à la pluie, disjoints les planchers baillaient, bricolée l’installation électrique était une menace et la salle de bains offrait pour confort une baignoire rouillée, une arrivée d’eau froide. Mais les enfants qui venaient d’un monde où l’on vivait souvent sans toit appréciaient cette maison, ses coins et recoins, autant de cachettes, l’eau fraîche sur leurs mains, il leur suffisait de tourner le robinet, la flamme bleue de la gazinière lors de la préparation des repas et non plus l’âcre fumée du charbon de bois.
Le matin, les enfants, le ventre encore tiède de leur petit déjeuner, riz et arachides pilées, s’égayaient dans la cour. Les Fleurs menaient la ronde et le petit frère, seul, boudait ce jeu. Il se tenait à l’écart, accroupi au plus près de la haie, là où elle se faisait moins dense. La matinée entière, partagé entre la crainte et l’intérêt, il surveillait dans le jardin mitoyen le gros chien des voisins. Chaque jour, il en était ainsi. Un matin, il est encore tôt, les cris et les pleurs de Petite Souris surprennent les nounous qui courent vers l’enfant, nourrissons encore au bras pour certaines. Petite Souris sanglote, tremble, geint. Une fièvre soudaine, un grand chagrin ? Emporté, cajolé, couché, il marmonne des mots indistincts. A tour de rôle chaque nounou se penche, écoute, interroge, les phrases restent incompréhensibles. Peu à peu les sons prennent forme, l’oreille tendue, on distingue entre deux pleurs, le sens de ces phrases, toujours les mêmes : « Est-ce qu’il mange du riz ? », « Est-ce que le gros chien mange du riz ? ». Mieux vaudrait mentir peut-être – oui il mange du riz – non il n’en mange pas – que dire pour le rassurer ? Petite Souris à bout de larmes, s’endort.
Le déluge de larmes du petit garçon précéda de peu celui de la Grande Saison des Pluies. L’enfant ne se remettait pas, une phase d’apathie puis de fièvre suivirent la crise d’angoisse. Le lit du malade, trempé par la pluie, fut déplacé tout comme les autres menacés du même état. Serrés les uns contre les autres, les matelas occupaient tout le sol du premier étage et une partie de celui du rez-de-chaussée. L’espace restreint n’autorisait aucun jeu, et les enfants se morfondaient dans l’espoir d’une accalmie. Le transistor de la cuisine n’en finissait plus de commenter les dégâts causés par ce mauvais cyclone qui ne voulait pas quitter le pays. Il fallut s’organiser au mieux, empiler les matelas humides le jour pour gagner de la place, tendre des cordes d’un bout à l’autre de la pièce du premier niveau pour y étendre le linge, draps, couches des bébés... Compatissant, le voisin se proposa pour dresser un appentis contre un des murs de la maison, les travaux furent menés à bien malgré les intempéries. Mais le linge suspendu fut volé par des plus pauvres sans doute. Les enfants finirent par dormir à même le matelas et les bébés restèrent culs nus.
Les routes coupées par les inondations ne permettaient plus l’acheminement des carburants vers la capitale. Chacun, soucieux d’économiser une essence devenue précieuse, limitait ses déplacements. Contraints, les médecins eux-mêmes restreignaient leurs visites. L’état de Petite Souris empirait et celui aussi des autres enfants fiévreux et tous atteints maintenant de cette foutue, satanée gale qui rongeait, jusqu’à leurs mains engourdies par les plaies. Les fils téléphoniques noyés par des torrents d’eaux boueuses n’autorisaient plus les communications. Une nounou envoyée pour aller chercher un médecin revint bredouille. Les rayons dans les magasins n’offraient plus grand-chose, les denrées de première nécessité se faisaient rares, le riz manqua. Le marché parallèle s’organisa comme à l’habitude en période de crise, et les prix augmentaient jour après jour.
Le tableau vous semble bien noir mais il en fut ainsi.
Au bout de trente jours la pluie cessa. La terre saturée d’eau, enfin sous le soleil, fumait. Baignée de vapeurs, la maison s’ouvrait à la lumière chaude. La haie offrait une gamme de verts triomphants, un oranger jusqu’alors flétri éclaira la clôture.
Les enfants, engourdis par les longues journées de réclusion, les yeux clignant sous le soleil observaient les va-et-vient des « Ma Mère » venues apporter des provisions, riz, boîtes de lait concentré, litres d’huile et quelques fruits. En fin d’après-midi, ménage fait et draps secs, les enfants retrouvèrent leurs lits. La visite du médecin ne tarda pas. A la longue liste des prescriptions sous toute forme, sirop, lotions, pilules, s’ajoutaient de multiples recommandations et souhaits et, parmi ces derniers, les enfants devaient prendre du poids. Les enfants s’amusaient de ces nouveaux rituels, prise de médicaments et pesée. A la queue leu leu chacun prenait son tour devant la cuillère à sirop ou la balance, courts instants de gentils chahuts et de rires. Mais il fallut se rendre à l’évidence, aucun signe ne laissait espérer la moindre amélioration. L’enthousiasme des premiers jours de traitement était loin.
La fièvre succédait à la fièvre, les plaies aux plaies, les veilles aux veilles. Les nounous jusqu’alors confiantes devinrent craintives. Elles avaient résisté de longs jours. La pluie incessante, le désordre, le manque de sommeil, de nourriture n’avaient pas entamé leur entrain naturel, elles avaient continué à s’occuper des enfants sans la moindre plainte, dans la bonne humeur. Maintenant une vague de torpeur les enveloppait, elles ne répondaient plus aux appels, ne se souciaient plus ni de leur toilette ni de celle des enfants. Assises sur leurs talons, à voix basse, elles commentaient chaque geste, chaque fait lesquels se chargeaient alors d’obscures significations annonciatrices des pires malheurs. Souvent elles évoquaient leurs lointains villages, les ancêtres qu’elles y avaient laissés. Certains jours, perdues dans leurs pensées, elles demeuraient absentes les bras ballants, hébétées, des heures entières.
Le linge sale s’accumulait, les couches souillées des bébés débordaient des paniers, le riz collait aux marmites, une odeur de pipi, d’enfant sale, montait au nez. Le moment viendrait où rien n’empêcherait les nounous de partir. Les médecins renoncèrent à leurs visites. Ainsi la grande maison à la dérive se laissa vivre mollement au rythme des jours et des nuits.
Un soir, ou plutôt en fin de journée puisqu’on y voit encore clair, les appels de Petite Souris alertent la maisonnée. Le petit garçon, en sueur, montre du doigt le dessous de son lit : un voleur, il avait vu un voleur. Les nounous apeurées, les enfants excités, se retrouvent dans la cour. Les Fleurs ont vu le voleur, elles aussi, et tous ceux en âge de parler confirment cette présence.
Aux côtés de son maître fusil à la main, le gros chien aboie furieusement. Les voisins des voisins arrivent à leur tour, en quelques minutes, le quartier est alerté. On se met en chasse. Coins et recoin visités, les lits retournés, personne... Petite Souris s’entête, les Fleurs baissent le nez, les nounous se serrent les unes contre les autres en marmonnant. Le chien gronde si fort que Petite Souris s’accroche au cou de Nany.
Peu après l’ouverture du Centre, Nany s’était présentée pour y travailler. Elle insista tellement qu’elle fut engagée non sans réticence, Nany n’avait plus l’âge. La nouvelle serait logée, blanchie, nourrie et à l’occasion si elle donnait satisfaction elle recevrait quelques billets. Nany avait la taille et le poids d’une fillette, les cheveux blancs serrés en petites nattes sous le bonnet, le dos droit, la jambe maigre et leste elle montait et descendait les escaliers promptement. Elle se mêlait de tout avec succès. Très vite aucun geste de quelque importance ne se prit sans le conseil de « la Blanche ».
Nany caresse le dos de Petite Souris et songe : « Dès demain je partirai à la campagne chercher conseil. » Le calme revenu, les enfants terminèrent leur repas avant d’aller au lit. Jusqu’à tard dans la nuit, le voisin tenta en vain de calmer son chien. Le lendemain, argent collecté en poche, cabas à la main, Nany quitte la maison. Ce même jour, le voisin en accord avec son épouse confie pour un temps son chien à de proches amis.
Une semaine plus tard, Nany est de retour, chargée d’un panier lourd d’oranges. Les fruits distribués, les nounous l’interrogent du regard, elle reste silencieuse un moment avant de leur demander de regrouper au rez-de-chaussée tous les enfants, y compris ceux aux « lèvres encore roses », les nourrissons.
Il est 17 heures, Nany monte aux étages et en redescend deux brosses à cheveux à la main, de ces brosses très ordinaires, en plastique et aux piquants colorés. Les enfants font cercle autour d’elle et lui présentent, puisqu’elle le souhaite, chacun leur tête. Les cheveux qui s’accrochent aux piquants forment de petites boules duveteuses modelées par Nany en une grosse balle. Et devant les enfants et les nounous ébahis, Nany porte une allumette à ce fragile bûcher. Le feu consume vite ces délicats duvets et chacun peut suivre du regard l’envol des cendres vers les nuages. Nany frappe des mains, ordonne : « A table », pas un mot de plus.
Les jours qui suivirent, j'ose à peine l’écrire mais il en fut ainsi, tout rentra dans l’ordre.
Les nounous cessèrent de ne rien faire, un grand ménage fut mené avec enthousiasme, les vivres, les dons arrivaient en abondance, les médecins revinrent pour rien puisque je vous le dis chacun était guéri, même le plus obstiné de nos malades : Petite Souris. Chaque matin, il entrait dans la ronde menée par ses sœurs, les Fleurs. Dans le coin du jardin où il se terrait auparavant, Nany planta un manguier. Les jours les plus lumineux de l'année s’annonçaient, le mois d’avril était là. Après les Pâques, les enfants iraient enfin à l ‘école. Fin Juin, avant les jours frisquets, un chauffe-eau à gaz fut installé dans la salle d’eau. Et ce fut un jour mémorable, une grande fête lorsque les enfants se bousculèrent en riant aux éclats pour passer leurs mains sous l'eau chaude.

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Cétacé · il y a
Très joli texte. Mon vote. Si vous êtes toujours parmi nous, venez donc me lire ...
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Roger Bayot · il y a
Mon vote content de vous avoir lu
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Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Malala · il y a
erreur en effet dans la classification rectifiée enfin !
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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour à vous. Je viens de lire ce texte très beau et poétique à souhait mais je ne m'explique pas pourquoi il est classé dans la rubrique "érotisme". Peut-être n'ai-je pas bien saisi les significations de certaines choses. Merci de m'éclairer. Cordialement. (et je n'ai rien à vendre ni à demander en échange de mon vote) ;-)
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Malala · il y a
Merci merci " cheveux mêlés " est une vieille affaire néanmoins suis touchée par vos appréciations cordialement
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Utilisateur désactivé · il y a
j'ai beaucoup aimé c'est très beau
si ça vous intéresse de venir voir mon fan art le voici http://short-edition.com/oeuvre/strips/une-lettre-de-sirius merci d'avance

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Christian Châtillon · il y a
Très joli texte poètique à souhait.

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