Chère chérie

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Ancien joli bébé (voir preuve), j'écris des nouvelles à la coloration un peu fantastique, des fantaisies littéraires, des courts romans, des essais, des livres de marketing. Pour du pas sérieux  [+]

Le vieil homme a les yeux grand ouverts, dans le noir. La nuit est tombée depuis longtemps mais il ne peut trouver le sommeil. A son âge, il est habitué aux nuits interminables auxquelles il tente de dérober quelques heures de sommeil. Mais son corps se contente de peu de repos. Et il se retrouve une fois de plus face à l'écran de ses souvenirs. Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. Cette maxime lui revient en mémoire. Oh, le chagrin ne l'a pas tué, bien sûr, mais il n'a pas le sentiment d'être sorti renforcé de l'épreuve. Comment serait-ce possible, d'ailleurs ? On ne perd pas la moitié de soi-même sans une souffrance infinie. Plus de quarante ans. Plus de quarante années d'amour, de disputes, de complicité, de cris, d'amitié, de soins, d'affection, de compréhension, de pardon, de haine quelquefois... Oui, il l'avait même haïe en certaines circonstances. Mais le respect mutuel avait aplani bien des difficultés, et à une époque où l'immense majorité de leurs amis en étaient à leur premier ou deuxième divorce, eux avaient continué leur petit bonhomme de bonheur. Ensemble. Jusqu'au bout. Et ce vieux curé qui les avait mariés, avait-il prononcé la formule rituelle ? Jusqu'à ce que la mort vous sépare... Probablement, mais il ne s'en souvient pas.
Depuis près de trois longues années, le spectacle silencieux de chaque nuit solitaire commence par sa rencontre avec Alice et se poursuit avec les événements marquants de leur vie commune. Chaque soir, le vieillard tente d'exhumer de sa mémoire quelque souvenir heureux que son esprit agrippe puis dissèque pour en extraire l'essence. Il tourne et retourne chacun de ces souvenirs, l'examinant sous toutes ses faces, inventant des variantes, imaginant des répliques qui auraient pu être dites. Et il y parvient presque chaque nuit. Ainsi il réussit à s'endormir sans avoir eu à dérouler la pelote de ses souvenirs jusqu'au moment de la disparition de son épouse.


Ce soir, la magie du souvenir heureux semble ne pas fonctionner. Le vieil homme est inquiet car, dans son esprit, le film de sa vie avec Alice approche dangereusement du dénouement qu'il cherche à occulter. S'il se met à penser aux derniers instants de sa compagne et à sa découverte d'une morne solitude, il a le sentiment que le sommeil le quittera à tout jamais.
Pour la première fois depuis plusieurs centaines de nuits, il commence à explorer sa vie d'avant. D'avant sa rencontre avec Alice. Etudes, copains, armée, premiers emplois... Une nouvelle pelote de fils multicolores commence à se dévider. Soudain le vieillard se redresse sur son lit. Oh oui... comment a-t-il pu oublier ? Mais non, il n'a pas oublié, la preuve. Simplement ces dizaines d'années de bonheur, tranquille ou orageux, avaient rejeté dans l'ombre les personnages qui avaient peuplé sa vie d'avant. Mais ce rappel commence à le blesser. Il cherche à échapper à ce nouveau compagnon, ce souvenir non désiré. Il essaie d'attraper mentalement d'autres fils, même des réminiscences désagréables ou peu glorieuses. Rien à faire. Les images restent plaquées là, en surimpression sur tous les autres souvenirs qu'il essaie d'imposer à son esprit. Et le regret commence à s'insinuer, flanqué de son compagnon pervers, le doute. Pouvait-il ? Aurait-il dû ? Et s'il s'était exprimé alors, sa vie aurait-elle suivi un autre cours ?...

De longues minutes se sont écoulées. Le vieil homme est pris au piège, et ses pensées ne peuvent se détacher de cette période de sa jeunesse. Une vague tristesse l'a progressivement envahi sans qu'il puisse résister. Soudain, l'homme se lève. Il enfile ses chaussons, prend ses lunettes à double foyer et, sans allumer la lumière, se dirige lentement vers la pièce qui lui sert de bureau. Il pense savoir comment chasser cet hôte indésirable, le renvoyer aux limbes de son esprit, là d'où il n'aurait jamais dû sortir.
Il allume la petite lampe ancienne à l'abat-jour vert translucide, dont la lumière tombe directement sur la machine à écrire. Il retire la housse protégeant la vieille Underwood, et introduit une feuille vierge entre les rouleaux. Il sait que l'arthrose qui commence à déformer ses doigts ralentira sa frappe, mais cela n'a pas de réelle importance. Il a toute la nuit devant lui...

"Chère Chérie,
Je n'ai pas l'outrecuidance d'espérer qu'après toutes ces années, vous me ferez la grâce de vous souvenir de moi. Après tout, les deux planètes de nos existences ne se sont croisées que quelques mois, et cela a eu lieu il y a bien longtemps. Mais essayez quand même, si vous le voulez bien. Je ne sais plus le nom de l'entreprise qui vous employait à cette époque. Et je dois confesser que je ne suis même plus certain de votre prénom. Vous aviez trente ans à peine, et vous portiez vos cheveux noirs très courts, à la garçonne. Un peu osé, pour l'époque.
Votre tâche était purement administrative. Vous frappiez des kilomètres de courrier et répondiez avec une voix d'une infinie douceur à un antique téléphone en ébonite noir dont le combiné semblait trop lourd pour vous. Votre bureau en bois patiné était envahi de petites fiches cartonnées que vous remplissiez de votre fine écriture - fine, mais à peine lisible - et que vous rangiez ensuite dans d'horribles classeurs métalliques.
J'avais un peu plus de dix-sept ans, et venais d'obtenir là mon premier emploi. Manutentionnaire. Je transportais à longueur de journée des dizaines de cartons, d'un bout à l'autre de l'entrepôt. Et ces cartons, leur contenu bien sûr, avaient quelque chose à voir avec cette multitude de fiches cartonnées que vous manipuliez avec tant de grâce. Je devais aller vous voir plusieurs fois par jour pour échanger des fiches vierges contre d'autres, chargées de votre charmante écriture. Savez-vous quoi ? J'ai un jour prétendu avoir perdu une de ces fiches, et l'ai conservé amoureusement avec moi pendant des années..."

Le vieillard se redresse, pensif, et suspend sa frappe. Mais oui... Où était donc passé ce carton couvert de codes, de dates, de quantités et de références ? Il se souvient l'avoir conservé jusqu'à sa conscription. Puis il a disparu, comme tant d'autres choses, futiles ou essentielles.
"... Et je ressens encore aujourd'hui le trouble qui m'a saisi lorsque j'ai pénétré pour la première fois dans votre bureau. J'étais incapable de dire trois mots cohérents d'affilée, et vous avez bien compris que ce jeune garçon était troublé, au-delà de ce qu'il aurait pu exprimer. Vous avez souri, simplement, sans vous moquer, et vos yeux verts ont semblé me remercier pour cet hommage muet. Vous m'avez vouvoyé, immédiatement. Pas comme le contremaître, une brute qui se croyait obligée de tutoyer tout le monde. Ce vouvoiement m'a ravi, dans un premier temps. Vous me considériez donc comme l'un de vos collègues masculins, et non comme le grand gosse que j'étais encore, probablement. Mais cette marque d'un certain respect s'est vite transformée en mur infranchissable. Je n'ai jamais osé vous tutoyer, et de votre côté, le pli était pris.
Et en quelques semaines, chère chérie, vous êtes devenue la personne la plus importante de ma vie. J'ai aimé ces cartons pleins de marchandises, cet entrepôt un peu sombre. J'ai été fou de ces petites fiches de bristol marron. J'ai caressé les touches de votre machine à écrire en vous attendant. J'ai subtilisé un de vos crayons. Je me suis laissé pousser quelques pauvres poils de moustache afin de me vieillir..."
Il revoit ses collègues se moquer gentiment de sa dérisoire tentative de virilisation. Certains avaient eu des soupçons quant à l'objet de son émoi, mais personne n'avait ri de ses sentiments. Finalement, peut-être étaient-ils heureux pour lui.
"... Plusieurs mois après mon arrivée, j'ai dû quitter ce premier emploi un peu précipitamment. Le primitif qui régentait l'entrepôt a un jour déparlé de vous. Ses propos, vaguement obscènes, m'ont moins choqué que le rire gras qui les accompagnait. S'il est encore de ce monde, une de ses canines doit toujours lui manquer. Mais on ne frappe pas un supérieur hiérarchique, et j'ai dû partir. Peut-être l'avez-vous su. Peut-être m'avez-vous regretté, un peu. Je ne sais.
Je n'ai jamais pu vous dire mon sentiment, chère chérie. Je n'en ai eu ni le temps, ni le courage. Je ne sais ce que vous êtes devenue, ni ce que la vie vous a réservé. Avez-vous déjà quitté cette vallée de larmes ? Ou vieillissez-vous calmement, entourée d'enfants et de petits-enfants ? Etes-vous choyée ou délaissée ? Aisée ou miséreuse ? Physiquement diminuée ou encore valide ?...
Finalement, je ne veux rien savoir. Vous avez traversé ma vie comme une étoile filante à la conquête d'un univers où je n'avais pas de place. Ce soir, je veux simplement réparer une sorte d'oubli. .
Je vous ai aimé. C'est aussi simple que cela. Je vous le dis et vous ne l'entendez pas. Tout est bien..."

Le vieillard relit plusieurs fois les dernières phrases. C'est bien cela. Maintenant tout lui semble en ordre, et il sait qu'il pourra trouver le sommeil facilement. Il laisse le dernier feuillet sur la machine, et se dirige vers son lit, soulagé, l'esprit en paix.

A quelques centaines de kilomètres de là, une vieille femme se réveille en sursaut et se redresse sur son lit.
- Oooh...
Elle a réveillé son compagnon. Il porte rapidement la main à la sonnette qui permet d'appeler une infirmière de nuit.
- Qu'y a-t-il, Marthe ? Tes douleurs ? Veux-tu que j'appelle ?
- Non, non... C'est seulement un souvenir très lointain qui m'est revenu soudainement. Quelque chose que j'avais oublié pendant si longtemps. Et, je ne sais pas pourquoi, je me sens apaisée tout à coup. Comment te dire ?... Je suis heureuse et un peu triste à la fois. Mais ne t'inquiètes pas, tout est bien, tout est bien...
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