Chauffe qui peut!

il y a
6 min
19
lectures
5

Passionnée, depuis l'enfance, de voyages, de lecture et d'écriture, j'essaie de les vivre intensément et il arrive parfois que mes passions se rencontrent. Mes voyages nourrissent mes histoires  [+]

Elle aurait préféré faire le repas de Pâques le dimanche midi. Mais rien ne s’est passé comme prévu. Elle avait organisé un déjeuner pour douze convives or, en le décalant au lundi, ils seraient treize à table ; sa belle-sœur, infirmière, était de garde le dimanche mais pas le lundi. Ce n’est pas qu’elle soit superstitieuse mais le dimanche midi aurait été une meilleure solution. Elle aurait eu plus de temps pour tout préparer, elle aurait donc été moins stressée. C’était sans compter sur son ex belle-fille qui avait la garde de Raphael ce week-end-là. Elle refusait de se séparer de son fils pour un week-end aussi festif. La chasse aux œufs devait se faire une année avec son père et une année avec sa mère, comme Noël. Elle concédait un jour au père mais il était hors de question de permuter les week-ends! Et elle, Monique, la super mamie, refusait de fêter Pâques sans son unique petit-fils adoré. Elle gérera donc les treize invités du mieux qu’elle pourra. Et pour Monique, cela implique la perfection. Oui, avec elle, rien n’est jamais laissé au hasard.
En ce lundi pascal, elle a donc fort à faire. D’abord, préparer les repas de la semaine à venir pour son plus jeune fils, encore étudiant donc toujours lové dans le nid familial. Monique doit partir une semaine en voyage organisé en Italie et son fils ne sait pas cuisiner. D’accord, il n’a pas envie de faire l’effort d’apprendre à cuisiner. Cela revient au même, elle doit nourrir son oisillon d’un mètre quatre-vingt-dix. Ensuite, faire le ménage dans toute la maison dans l’espoir de la retrouver à peu près rangée à son retour. Oui, elle sait, son fils n’est ni un cordon bleu ni une fée du logis ; un gros poil dans la main, peut-être ? Oui mais il a plein d’autres qualités et elle est fière de lui ! Surtout depuis que son fils aîné est parti fonder son propre foyer et que son mari les a quittés après six mois de souffrance. Son plus jeune fils s’est avéré être, jour après jour, un véritable soutien psychologique. Tertio, arroser les plantes de son voisin George, parti fêter Pâques chez son fils, à Lyon. Nourrir le chat Patachon, son plus fidèle compagnon depuis la mort soudaine de sa femme, morte d’une crise cardiaque pendant son sommeil, la mort rêvée aux yeux de Monique, pas comme ce fichu cancer qui a emporté son époux dans un cataclysme de douleurs. Finalement, le plus important, préparer le repas préféré de son petit Raphaël : magret de canard grillé aux pommes de terre poêlées au foie gras. A peine cinq ans mais déjà des goûts culinaires affûtés ce petit ! En dessert : une tarte aux fraises. Elle va régaler son petit monde, comme toujours. Mais alors qu’elle met les magrets à griller dans sa vieille marmite en fonte, elle réalise que son planning n’est pas aussi bien ficelé qu’elle le pensait. Il est dix heures quand elle s’aperçoit qu’elle va manquer de farine pour sa tarte et qu’elle a oublié de passer à la boulangerie récupérer les œufs et autres lapins, poules et poissons en chocolat pour petits et grands gourmands. Elle veut que tout soit parfait alors il n’y a pas une minute à perdre. Parce qu’à son retour, elle devra encore dresser la table, préparer l’apéritif, faire sa composition florale de centre de table, décorer la salle à manger pour les enfants et se préparer. Elle adore quand son petit Raphaël auréolé de boucles blondes déclare d’un ton très sérieux : « T’es la meilleure des mamies. Ze t’aime fort, ma Nanou ! » Elle fond à chaque fois !

Elle enfile son manteau, prend son sac à main sur la console de l’entrée. Sort. Fait demi-tour car a oublié les clefs de la voiture. Voilà que ses bouffées de chaleur la reprennent ! Pour la peine, retourne déposer son manteau. File, passe à la superette du quartier, fonce chez le boulanger où elle oublie vite à quel point elle est pressée. La voilà qui détaille son programme de voyage, raconte la dernière anecdote sur son petit-fils. Comme ce voyage va lui faire du bien ! Elle est E-PUI-SEE. Les préparatifs de longs repas de fête l’exténuent de plus en plus. « On n’a plus vingt ans, n’est-ce pas Madame Michaut ? ».

Reprend la route qui monte jusque chez elle mais, à peine sortie de sa voiture, remarque une odeur désagréable. Oui, on dirait une odeur de brûlé ! Elle a oublié d’éteindre le feu avant de partir ! Entre, peine à respirer. Panique, saisit le broc d’eau posé sur la table de la cuisine, le jette sur la marmite fumante. Catastrophe ! Les flammes redoublent d’intensité. Recule pour se protéger. Désespère ! Sa cuisine ressemble désormais à une grotte sombre et dégoulinante, à la mode de Dali. Oui, elle peut se vanter désormais d’avoir une cuisine surréaliste. Bon, n’a pas le temps de faire preuve d’un humour noir, aussi noir que sa cuisine cramée! Doit appeler les pompiers pour arrêter ce désastre. Se précipite donc dans le vestibule à la recherche de son grand sac, un vrai fourre-tout ; elle s’était déjà fait la réflexion quand elle l’avait acheté, beaucoup trop grand, ça fait perdre du temps ! Un temps devenu précieux aujourd’hui ! Farfouille, peste. Décide alors d’en renverser tout le contenu au sol. Cherche à quatre pattes parmi le rouge à lèvre, le déodorant, les deux portes-feuilles, le miroir, les protections féminines.... retrouve enfin son portable. Le saisit, essaie en vain de l’allumer, tremble, essaie à nouveau, sans succès. La batterie doit être à plat. Les flammes gagnent du terrain et se font menaçantes sur le seuil de la cuisine. Elles ne vont pas tarder à attaquer le vestibule de leurs langues fourchues et cuisantes. Se rue dehors pour aller téléphoner chez George. Alors qu’elle court d’une maison à l’autre, une énorme explosion la précipite à terre. Elle reste clouée au sol, abasourdie. Comment est-ce possible ? Comment un petit incendie de rien du tout peut-il prendre de telles proportions ? Ne comprend pas. Culpabilise. Doit se relever, faire preuve de courage, encore, toujours. Entre chez George et s’aperçoit, horrifiée, que le feu a gagné la maison de son voisin à cause de l’explosion. Ne peut pas atteindre le téléphone qui se trouve de l’autre côté du salon. Voit Patachon, terrorisé par la menace imminente. L’appelle, mais cet idiot de chat part se réfugier sous le canapé. L’abandonne à contre cœur ; n’hésite pas entre perdre un chat, même si George risque d’être inconsolable, et s’immoler dans une tentative désespérée pour le sauver. Hésiter serait grotesque. Tousse beaucoup en sortant de la villa mais revit à la vue du véhicule de son fils aîné, Julian. Aperçoit Raphaël sagement assis dans son siège auto à l’arrière. « Appelle les pompiers, vite ! » Ils seront là d’ici dix minutes. Dix minutes, à regarder, impuissants, leur maison partir en cendres. Sans parler de la maison de George ! Dix minutes à entendre les angoissants miaulements de Patachon. Pourvu qu’il trouve une issue. Cela allègerait sa conscience. « Et Grégoire ? », demande son fils. Grégoire ! Comment a-t-elle pu oublier son fils cadet? Elle fouille frénétiquement dans sa mémoire mais trop d’informations se bousculent. Ne peut même pas en renverser le contenu au sol pour faciliter sa recherche. Ne sait plus s’il dormait à la maison ou chez sa petite amie. « Vite, appelle Grégoire ! » Mais son téléphone est sur répondeur. Se précipite à l’arrière de la maison tandis que Julian tente de rappeler son frère. Sa chambre donne sur le jardin alors elle verra peut-être quelque chose. Effectivement, Grégoire tente d’enjamber la balustrade, une épaisse fumée noire émane de la pièce en arrière-plan. Décide alors d’aider son cadet, doit se racheter de toutes ses erreurs impardonnables, se précipite au fond du jardin pour récupérer la grande échelle. Très lourde, trop lourde. N’avance pas aussi vite qu’elle le voudrait, zigzague, titube, s’essouffle, doit faire de trop nombreuses pauses. Panique en voyant son fils dans une position instable. Craint de le voir tomber et se blesser. Accélère et arrive au pied du mur, chancelante. Manque de s’étaler de tout son long, emportée par le poids de son fardeau. Et là, nouvelle catastrophe, dans sa tentative maladroite de garder l’équilibre, fauche son fils qui chute au sol dans un terrible cri de douleur. Doit à présent éviter de lui faire tomber l’échelle dessus ; par pitié ! Parvient dans un effort surhumain à se débarrasser de sa croix d’aluminium pour se précipiter auprès de son fils souffrant le martyre : fracture ouverte de la jambe gauche. Pleure, bien que cela ne lui soit d’aucun secours. Ne peut s’en empêcher. Retrouve un peu de courage. Retourne chercher Julian pour qu’il traîne son frère loin de la maison, à l’abri. Le croise en chemin, alerté par ce terrible cri qui résonne encore dans sa tête.

Lorsque les pompiers arrivent, ils sont catastrophés par l’ampleur des dégâts. On leur avait parlé d’une maison en flammes mais pas de deux, ni d’un blessé ! Le bilan est lourd. Ils ne comprennent pas pourquoi le détecteur de fumée ne s’est pas déclenché ; entre ceux qui sonnent pour rien et ceux qui ne sonnent pas, ils en ont ras le bol ! Heureusement, le frère a eu l’esprit de faire un garrot au jeune blessé. La dame est effondrée, son petit-fils sur les genoux. Il semble que ce soit le petit qui console sa grand-mère: « T’inquète, ma Nanou, on te fera une maison encore plus zolie ! ». Et elle pleure de plus belle, son visage noyé sous un torrent de larmes. Après avoir maîtrisé les deux incendies, les pompiers lui annoncent que l’explosion a été causée par un aérosol. Elle réfléchit et repense au contenu de son sac éparpillé sur le sol...son déodorant, bien sûr ! Elle se garde bien d’en parler à qui que ce soit. Julian semble déjà assez furieux comme ça ! « Tu te rends compte, Maman, vous avez failli y rester toi et Grégoire ! » Grégoire qui n’a pas voulu qu’elle l’accompagne à l’hôpital. « C’est bon, Maman, t’en as déjà assez fait comme ça. Pas besoin de me casser les pieds par-dessus le marché. » Il sourit mais elle ne réalise pas qu’il plaisante. Elle pleure de plus belle, inconsolable. D’ailleurs, personne n’essaie de la consoler. Un pompier lui a juste administré un calmant. Elle a aussi contacté George par téléphone. Il a dû lui passer son fils tellement il était secoué. « Et Patachon ? » Comment leur dire que Patachon rime peut-être désormais avec charbon !
Elle se demande où elle va vivre maintenant qu’elle est la malheureuse propriétaire de ruines carbonisées. La perspective de cohabiter avec Julian l’inquiète. Elle ne veut pas devenir une contrainte pour ses enfants. Elle pourra peut-être se rendre utile en gardant Raphaël ? Puis, soudain, elle se dit qu’elle devient folle car elle entend clairement la voix de son défunt mari : « Dire qu’on avait mis tant d’années à construire ce petit paradis. Des années de sacrifices parties en fumée ! Mais l’essentiel, c’est bien que mes amours soient sains et saufs. Alors arrête de pleurer, ma Nanou chérie». C’est alors qu’elle baisse la tête et rencontre le regard phosphorescent de Patachon.
5

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,