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Chat échaudé

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Hervé

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Chat échaudé .
Cet après midi de printemps radieux, deux enfants jouaient sur la plage de cette petite station balnéaire. L’un deux creusait un gros trou avec application, lorsqu’il annonça à son copain :
- Il y a un drôle de tuyau qui dépasse.
L’autre, de trois ans son aîné :
- Ne touche pas ! On dirait une bombe.
Les parents, allongés au soleil à proximité, se levèrent d’un bond en criant :
- Les enfants, sortez vite de là !
Les voisins s’attroupèrent rapidement autour du trou, chacun donnant son avis, évidemment compétent :
- Ce n’est pas une bombe. On dirait plutôt un obus, sans doute tiré par un navire. Vous savez qu’il y a eu une bataille navale près d’ici.
La Mairie et la Gendarmerie contactées établirent un périmètre de sécurité, une barrière légère de bois agrémentée de rubans multicolores et de petits drapeaux plantés dans le sable. Les experts locaux conclurent rapidement à la présence d’un obus de gros calibre, indiquant même le type de canon et de projectile probables, ceci bien sûr en présence de journalistes du cru. Ceux-ci jubilaient, espérant ainsi sortir de leurs articles soporifiques quotidiens.
Le centre de déminage de Brest se déplaça pour examiner « la chose ». Hélas, la télévision régionale avait précédé ces spécialistes incontestés, et avait informé les Pays de Loire de cette trouvaille spectaculaire, une publicité malencontreuse à l’orée de la saison touristique. Les techniciens" Brestois" ne travaillèrent pas pour rien : Ils découvrirent avec soulagement, et dans un grand éclat de rire, que l’objet dangereux était une bouteille d’air comprimé d’un plongeur sous-marin !
Pourtant, malgré le ridicule de la situation, pas un habitant de la petite ville n’aurait « jeté la pierre » aux découvreurs du faux obus ou aux services municipaux au zèle intempestif. Parmi les badauds tenus à distance respectable, seuls les estivants s’esclaffaient de bon cœur à l’annonce de l’identité de l’engin, se moquant de tout le tapage médiatique. Une vieille dame observait la scène et ne riait pas.
Elle se souvenait de la petite fille découvrant cette plage, les baigneurs, les parasols, un autre monde après celui des Ardennes et les routes de la débâcle en 1940. Elle se souvenait de ce jour de janvier 45 :
« - Les filles, regardez ce que j’ai dégoté : un obus ! Il est tout neuf...
- Jean, arrête de faire l’imbécile. Ne touche pas à ce truc-là ! »
Déambulant avec Pierre le long du remblai, tandis que j’examinais les ridicules guirlandes municipales, mon camarade semblait figé et scrutait une dame. Légèrement troublé, il balbutia :
- Votre prénom serait-il Maguy ?
- Oui !
- Je suis Pierrot !
Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Pierre reprit à mon intention :
- La dernière fois où j’ai vu Maguy, elle était ruisselante de sang, affalée dans une brouette poussée par un voisin. Derrière, venait un chariot de pêcheur, où étaient entassés des copains de mon âge, déchiquetés, certains sans tête. Je n’étais pas à la même école qu’eux, mais nous jouions souvent ensemble. Le comble de l’inconscience des adultes : Nous avions visité le lieu du drame avec le patronage...la semaine précédente ! J’ai dû coucher dans le lit de mes parents pendant un mois. On se préoccupait peu de l’utilité de psychologues en ce temps là.
Maguy acquiesça :
- Ils auraient été pourtant indispensables à ces enfants et leurs parents.
Elle reprit :
- Nous étions rassemblés autour du poste de tir, près de la plage de la Pelle-à-Porteau, pour répéter une pièce de théâtre projetée par notre institutrice. De nombreux acteurs étant faiblement motivés, Jean tentait d’assumer son rôle de metteur en scène en invectivant notre troupe qui s’égaillait aux quatre coins de la plage. Il ordonna à son cadet Robert de ramener d’urgence Jacqueline qui, lasse d’attendre était partie vers le chemin de la corniche. Cet ordre devait sauver la vie de Robert, mon futur mari. Jacques fut bien inspiré d’avoir une urgente envie d’uriner et de se soulager sur le canon, derrière le blockhaus. Pendant ce temps, pour calmer sa colère naissante, Jean grattait machinalement le sable. Il y trouva un gros tube. Après ma première invective, je tournai le dos à mon ami et puis je ne me souviens plus ; ce fut un trou noir...
Ensuite, on m’a raconté : Le transport dans une brouette jusqu’au plus proche médecin, mes nombreuses opérations à la clinique des Sables pour extraire les éclats d’obus. J’en ai gardé un en souvenir, car trop près de ma colonne vertébrale, un prétexte à l’état pour refuser plus tard mon admission au concours de l’école normale d’instituteurs. Jean et Maurice sont morts sur le coup. Sophie, qui était derrière moi, n’a reçu qu’un éclat dans la cuisse, mais dans une artère, et n’a pas survécu. J’ai retrouvé la fameuse brouette dans une cabane de jardin. La propriétaire a bien voulu me l’offrir.
Puis ce fut un long silence.
Non, la vieille dame ne riait pas. Parmi ceux qui ne savaient pas, elle souriait seulement à la vie, en observant ces deux garçons inconnus qui creusaient un trou dans le sable.

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Pascal Depresle · il y a
C'est superbe.
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Hervé · il y a
Merci pour votre générosité. Nouvelle issue de faits réels. Hervé
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