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Simple amateur F

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En compétition

Vite vite, je sais ce que j’ai à faire. Mon polo est trempé et les manches collent mes épaules. Je tire sur le tissu et l’essore comme je peux avant de m’élancer dans la maison par la baie vitrée grande ouverte et me ruer dans l’escalier central. Surtout, faire attention à ne pas laisser de gouttes à l’intérieur, Maman serait fâchée, elle nous a défendu de nous approcher de la piscine et d’y jouer sans surveillance. Ouf, enfin dans ma chambre. Mon cœur bat toujours si fort que je n’entends rien autour de moi. Mais je crois que personne ne nous a vus, nous avons été très rapides. Dans l’armoire en bois blanc, mes vêtements sont classés par couleurs et pliés avec soin. J’arrache mes affaires pleines d’eau, passe une chemise propre et saute dans un de mes bermudas beiges. Un coup d’œil dans le grand miroir posé contre le mur pour vérifier que tout est en ordre. Charlie m’observe aussi. Toujours plus vif et malin que moi, il me lance une serviette pour sécher mes cheveux et nettoyer les éclaboussures sur mon front. Je remarque une trace rouge sur la joue droite de Charlie, il a du s’égratigner tout à l’heure. Des bruits dans l’escalier, quelqu’un monte !
— Vite, à ton bureau ! me lance Charlie en prenant un livre au hasard dans la bibliothèque.
Je lui obéis et ondule dans une contorsion bizarre pour faire le moins de bruit possible en me glissant rapidement sur ma chaise. Je saisis un stylo au hasard et nous attendons un peu, prêts à faire croire que nous sommes depuis longtemps dans ces attitudes studieuses. Fausse alerte, personne ne vient.
— J’espère que personne ne t’a vu tout à l’heure, rumine Charlie
— Je t’ai suivi du mieux que j’ai pu.
— Tu es si lent... Tu sais comme Papa se met en colère quand nous jouons près de la piscine.
— Je le sais bien, mais je crois que ça ira, sinon on nous aurait déjà appelés tu ne penses pas ?
Charlie ne me répond pas. Il n’est pas très commode ces temps-ci. Il n’a pas toujours été comme ça, il était même tout le contraire, avant. Nous étions inséparables lui et moi, toujours en phase, on riait tellement ensemble que nous n’avions pas besoin d’autres amis. Papa et Maman aussi riaient en voyant leur petit garçon enchaîner les pitreries et moi je me réjouissais de voir notre famille si heureuse. Maintenant, cela me rend triste quand je repense à cette époque. Charlie et moi sommes toujours complices mais quelque chose a changé. Je crois que c’est depuis la naissance d’Emma. Il est devenu sombre. Déjà, quelques jours après qu’elle soit née, il se plaignait à moi :
— Papa et Maman ne jouent plus jamais avec nous, nous n’avions pas besoin d’elle.
Et moi, j’étais le mieux placé pour le comprendre, alors j’essayais de le rassurer comme je pouvais :
— Au moins nous sommes ensemble !
Et il retrouvait le moral, mais seulement pour quelques temps. Sa bonne humeur ne durait jamais et parfois il pouvait rester silencieux des journées entières. Je le sentais de plus en plus amère, il s’agaçait pour un rien et je commençais à être un peu inquiet pour lui. Mais le mois dernier il est arrivé un incident qui nous a beaucoup éloignés.

Pour fêter les un an de Emma, Papa et Maman avaient acheté un petit chiot. Une adorable petite pelote de poils blancs que nous avons baptisée D’Artagnan. D’Artagnan était l’être le plus mignon que j’avais jamais vu. Dès que je le pouvais, je jouais avec lui. Vous auriez dû voir sa petite bouille, on aurait dit qu’il s’étonnait de tout, c’était trop drôle. Tout le monde était attendri et nous nous mettions souvent en cercle autour de lui et nous nous amusions à observer cette petite peluche sautiller et tournicoter innocemment autour d’Emma qui riait aux éclats en le suivant d’un pas encore mal assuré.
L’incident dont je parle a eu lieu un dimanche après-midi. Le lendemain c'était l’anniversaire de Charlie et il trépignait d’impatience car Papa lui avait promis le vélo qu’il réclamait depuis longtemps. Comme le jour J tombait un lundi et que nous devions aller à l’école, Papa et Maman avaient eu l’idée d’aller tous ensemble au magasin le dimanche pour qu’il puisse choisir lui-même le modèle qui lui plaisait. Ce jour-là donc, après la sieste, nous sommes descendus tout heureux, chercher nos parents. Mais nous avons trouvé le salon vide. Seul D’Artagnan dormait, lové entre deux coussins du canapé. Nous sommes remontés et avons questionné Hélène qui était en train de passer l’aspirateur dans la chambre d’amis. Elle nous informa l’air navré que Monsieur et Madame avaient dû partir en urgence chez le médecin, la petite Emma avait eu une poussée de fièvre. Je tournai la tête vers Charlie. Son visage s’était crispé dans une sorte de grimace hagarde, ses yeux gris ne me voyaient plus. Je cherchais désespérément quoi dire, sans rien trouver. D’un coup, ses traits se sont détendus net et il est redescendu en trombe, le corps raide et décidé. Que devais-je faire ? Finalement, j’ai couru après lui, et arrivé en bas, j’ai aperçu sa fine silhouette blonde se diriger vers le jardin, la main serrée sur une petite masse blanche. Sans hésitations, il l’a enfoncée sous l’eau. Comme ça, il l’a enfoncée.
Sonné par la scène, j’ai crié, je l’ai supplié d’arrêter, désespéré je tirais son bras et plantais mes dents dans son épaule. Pour me repousser, il a été forcé de reposer D’Artagnan sur la pelouse. La petite vie suffoquait, les yeux ahuris et suppliants. Mais Charlie a toujours été plus fort que moi et d’un coup de pied, il m’a envoyé valser sans difficulté, plus loin sur l’herbe. Paralysé par la douleur et l’effroi, je l’ai regardé, impuissant, hébété, saisir à nouveau le petit être terrifié, innocent, luttant de toutes ses forces. D’Artagnan a fini par s’immobiliser.
Après ça Charlie m’a fait jurer de ne rien dire à personne, il disait que notre famille n’avait pas besoin de D’Artagnan, que de toute façon nous étions plus heureux sans et que si je parlais, nous serions envoyés en pension tous les deux. Parce que je commençais à avoir peur de lui et parce que je ne voulais pas quitter la maison, je me suis tus quand Papa nous a demandé ce qui s’était passé. Maman restait persuadée que D’Artagnan était tombé par accident mais Papa, même s’il ne le disait pas n’était pas de son avis. Je le sais parce qu’un soir, alors que nous étions déjà couchés, je l’ai entendu avec Maman. Il criait. J’ai repoussé mes draps et collé mon oreille à la porte de ma chambre. Papa semblait croire que quelqu’un était venu chez nous, quelqu’un qui tuais les animaux. Il hurlait à Maman que les tueurs d’animaux ça avait un nom, c’était quelque chose comme un « Pique aux pattes ».
Depuis, Papa est devenu silencieux. Au dîner, personne ne parlait plus vraiment, sauf Maman qui continuait à demander comment était la soupe, et si le poulet était assez assaisonné. Moi, je commençais à me dire que Charlie m’effrayait vraiment et je m’en voulais de ressentir ce genre de sentiment vis-à-vis de lui. Car ça n’est pas normal n’est-ce pas, entre membres d’une même famille. On doit s’aimer, Maman nous le répète assez. Toutes ces réflexions me pesaient beaucoup et un jour, au dîner, le visage baissé sur mon assiette, je n’ai pu retenir mon chagrin qui s’égouttait dans ma soupe. Je voyais comme à travers une vitre embué le gentil visage de Maman penché sur moi. Je n’arrivais pas à articuler d’explications, les mots se dissolvaient dans ma gorge avant d’avoir pu atteindre l’air alors que la main de Maman continuait de réchauffer tendrement mon dos grelottant.
En repensant à tout ça, je sens à nouveau les larmes se presser dans mes paupières. Comme je renifle bruyamment, Charlie me réprimande fermement :
— Tais-toi donc ! Tu vas alerter Papa et Maman.
— Je n’y arrive pas, je n’en peux plus de tes humeurs et de ta méchanceté, tu m’épuises ! voudrais-je lui jeter, mais je n’en ai pas le courage.
La porte s’ouvre :
— Quelque chose ne va pas mon ange ?
Comme je reste muet en voyant la silhouette familière s’approcher, Maman s’assoit sur le lit et les plis de sa robe à fleurs jaunes bruissent gentiment quand elle me prend sur ses genoux.
— Là, là mon Chéri. Qu’est ce qui ne va pas, as-tu mal quelque part ? Non ? Pourquoi es-tu triste ? Tu sais que quoi qu’il arrive Maman t’aime.
Comme on est en sécurité dans les bras de Maman, tous les problèmes s’envolent pour ne laisser place qu’à la chaude et réconfortante insouciance. Je sens Charlie qui nous observe, l’œil mauvais, mais ça m’est bien égal, je suis à l’abri tant que Maman est là. Je passe mes bras autour de son cou et me sentant enfin la force de parler, je ressens maintenant l’urgence de me décharger du poids qui pèse si fort sur mon cœur. Je vais tout déballer, dire la vérité, avouer que nous lui avons désobéi et que tout ça c’était l’idée de Charlie, qu’il m’y a entraîné, qu’à cause de lui j’ai mouillé mes vêtements, que je ne voulais pas... et que c’était lui le coupable pour D’Artagnan, que j’ai essayé de l’en empêcher. Oui, tout dire à Maman, qu’elle me sauve !
— Nous... Je...
Mais Maman fronce les sourcils et ses doigts se posent sur mon menton qu’elle soulève pour observer mon visage. Elle fixe étrangement ma joue droite :
— Comment t’es-tu fait cette égratignure mon Ange ?
A ce moment on entend la voix de Papa, un cri rauque, brisé, qui s'élève de la piscine. Et moi, je ne peux m'empêcher de sourire à Charlie.

PRIX

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Julia Chevalier · il y a
oh non ne me dites pas qu'ils l'ont fait ou plutôt qu'IL l'a fait. Il n'a quand même pas noyé sa petite soeur Emma!!!! J'adore votre nouvelle, en dire mais pas trop. Et puis, le fait de ne rien dire sur le héros principal, on ne connait rien de lui, ni son prénom, ni si c'est une fille ou un garçon, il semble ne pas exister alors que son alter égo diabolique est vraiment très présent, cela augmente l'emprise. en tout cas Bravo
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Simple amateur F · il y a
Julia. Merci beaucoup d'avoir pris le temps de lire ma nouvelle avec tant d'attention, j'en suis touchée! Et je suis ravie qu'elle vous ait plu. Merci encore!
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Julia Chevalier · il y a
Avec plaisir. J’attends vos prochains ecrits
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Artvic · il y a
Être à l'écoute de son enfant...
Je vote +5 ! 😉🌹 bravo
Merci à vous.
Passer me lire sur ma page en finale

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Simple amateur F · il y a
Merci beaucoup! Oui je n'y manquerais pas
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Artvic · il y a
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Samia.mbodong · il y a
J’aime beaucoup votre nouvelle ou la petite fille narratrice oscille entre plusieurs états d’esprit, soumise à plusieurs influences. On ne sait pas si elle va devenir une gentille femme comme sa maman ou une psychopathe comme le devient son frère.
Et tout cela sous le regard quasi aveugle des parents.
Il y a un côté terrifiant dans cette nouvelle, j’aime beaucoup.
Bravo et merci
Samia

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Simple amateur F · il y a
Merci beaucoup d'avoir pris le temps de lire ma nouvelle et de laisser un gentil commentaire!
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Jarrié · il y a
On ne peut s'empêcher de penser à Odette Laure et son ''ça tourne pas rond dans ma p'tite tête'' . Je parle de Charlie, bien sûr. Bonne chance.
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Simple amateur F · il y a
Merci pour votre commentaire!
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F. Gouelan · il y a
Trouble dissociatif de l'identité. Ses parents auraient pu réagir avant ?
Troublant et effrayant.

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Simple amateur F · il y a
C'est justement ce que j'ai essayé de montrer en faisant appeler Charlie "Mon Ange" par sa mère. J'ai voulu montrer une sorte de déni de la part des parents (de la mère ici) qui ne voient pas (ne veulent pas voir?) certaines choses quand il s'agit de leurs enfants! En tout cas merci pour votre commentaire!
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Chantal Noel · il y a
Ouf ! récit très bien construit. La chute révèle quelque chose d'effrayant. (Attention beaucoup de petites fautes d'accord)
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Simple amateur F · il y a
Merci beaucoup! Ah oui? Merci de me le faire remarquer, c'est gênant! Malheureusement je crois que je ne peux plus modifier le texte?
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Chantal Noel · il y a
Si vous pouvez les signaler à SE qui les corrigera.
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dud59 · il y a
double personnalité ou pas, je vote
si vous en avez envie, vous pouvez lire quelques-uns de mes textes sur mon profil https://short-edition.com/fr/auteur/dud59 une nouveauté, "le rayon de lune"

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Simple amateur F · il y a
Merci beaucoup!
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Philippine · il y a
Charlie serait-ce un ami imaginaire? Le démon posé sur l'épaule de notre petit narrateur? Je pense encore plus à cette hypotèse, au sauvenir du film Hide and Seek (Troubles Jeux) où l'ami imaginaire de Dakota Fanning s'appelle Charlie ! C'est délicieusement dérangeant. Bravo, je vous donne mon vote ;)
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Simple amateur F · il y a
Merci beaucoup d'avoir pris le temps de lire ma nouvelle!
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Chateaubriante · il y a
il a noyé sa soeur dans la piscine ! cet enfant mi-angélique, mi-diabolique a arrangé sa vie comme il pouvait, entre pulsions criminelles et besoin de protection ; tout comme ce film que j'ai adoré "l'autre" de R. Mulligan ; les deux petites voix qu'on entend parfois au fond de soi ; difficile pour certains.es de préserver un équilibre viable ; en immersion totale dans cette famille grâce à l'agencement réussi de votre récit
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Simple amateur F · il y a
Merci infiniment pour votre commentaire!
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Ginette Vijaya · il y a
Que faudrait-il comprendre ? Est-ce un récit noir ?
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