Chapeau Belon et mouche de cuir

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Auteure, éditrice, théâtreuse et touche à tout (pas à tout le monde), la Zib a joyeux caractère, et la plume philosophe ou caustique. Elle dirige Monty-Petons Publications, met en scène ses  [+]

Courir ne sert à rien. Je n’en puis plus de fuir.ils peuvent être partout... Je passe la main dans mes cheveux mouillés. Il pleut à vache qui pisse, comme aurait dit mon défunt frère. Il est mort il y a deux jours passés. Nous ne l’avons pas enterré, comme les autres. Un cortège interminable de corbillards passe en rêve. Des corps, bizarres...

C’est comme une épidémie qui court. Vous pouvez bien courir, elle vous rattrapera. Une mamie emmitouflée passe sous son parapluie. Bon sang ! Elle a un chapeau ! Ne pas courir... Garder son sang-froid ! Doucement, je descends sur mes genoux. Raser le sol. Au plus près, au plus profond, vite ! Je roule dans le caniveau ruisselant de pluie et me glisse sous le vieux C35 garé à l’arraché sur le trottoir. Le bas de caisse me rabote les fesses. Je grimace en silence.

La vieille trottine mécaniquement. Elle passe, sans s’arrêter, dépasse la voiture qui précède le camion et s’immobilise soudain. Je sens une sueur froide me glacer le dos. Une vague de chaleur se glisse entre mes cuisses. Je me pisse dessus ! La rigole de pluie refroidit ma trouille. Dieu merci, la pente emmène le fruit de ma vessie vers l’égout tout proche avant que l’odeur ne se répande dans l’air.

Je me suis prise à aimer la pluie depuis qu’ils sont là. La pluie qui lave et dilue tout brouille les pistes, tant visuelles, qu’olfactives. Elle ne bouge pas. Je saisis pourquoi en entendant des pas. Une proie approche. Je n’en verrai que le bas de pantalon. Je n’entendrai que le long hurlement du malheureux. Je ne pourrai que tirer le corps sur le trottoir, une fois la tueuse partie.

Je pleure silencieusement.

C’est arrivé il y a si peu de temps. Si peu, et déjà, tant de morts ! Un matin pressé, comme tant d’autres. Un beau jour froid d’automne. Comme chaque jour, je sors de la gare Montparnasse pour aller prendre le métro. Je n’aime pas parcourir les interminables couloirs et les tapis roulants grouillants de monde. Je prends l’air jusqu’à la première station, qu’il pleuve ou qu’il vente !

Je ne sais pas pourquoi, ce jour-là, je me retourne. Quelque chose d’indéfinissable, une impression, comme si quelqu’un me parle, là, derrière moi. La tour Montparnasse attire mon regard.

Elle est comme animée, elle bouge ! Une bouche énorme s’articule, grotesque. Elle s’étire comme un arc et s’engloutit en cœur, part en éclat de rire tonitruant, fort, si fort que je me raccroche à un passant, chancelante. L’homme me regarde avec une pitié embarrassante et dit en soupirant « Si tôt », avant de se débarrasser de mon bras. Horreur ! Il croit que j’ai bu ? Happée, je lève à nouveau les yeux.

— Notre fin est imminente. Sur Verminal, la guerre rugit. La matièreeeee se tarit. Matièreeee... Vous avez de la matièreeee... Je la sens toute chaude ! Ça sent bon la matièreeee fraîche. Bonne – bonne planète, nous arrivons...

La voix est déformée, trop articulée, comme décomposée. Mince, ils en font des couches les publicistes ! Cette pub-là doit coûter un max ! Je repars, un tantinet perturbée. Je prends mon métro, bondé, heure de pointe, la routine. Au bureau, les collègues ne parlent que de ça. Elles aussi, ont vu ces bouches. D’autres disent avoir vu d’étranges chapeaux qui parlent d’envahir la Terre. Ce qui réunit toutes ces fadaises, c’est un seul mot.
— Matièreeee...

Je ne peux m’empêcher de frissonner quand Lydie imite à la perfection la voix de la Tour Montparnasse. Nous travaillons dans une boîte de com, on s’intéresse ! Mais on a beau fouiner, se renseigner, rien, nada ! Personne ne peut monter cette énormité en si peu de temps sans laisser de trace ? Je n’aime pas ça. Cet hologramme a l’air si réel que je le vois encore passer dans ma mémoire, comme s’il se gravait sur un disque dur.
— Nous arrivons...

Joëlle ! Je crie, hystérique. Cette idiote me souffle dans le cou en beuglant.
Instinctivement, je me recule et l’observe. Et si elle... ? Elle me regarde d’un drôle d’air, avec des yeux de vache folle. Soudain, elle ouvre une bouche gigantesque, distordue, rouge vinasse, un truc de dingue ! De ces bouches en cuir que l’on trouve dans les boutiques de déco, mais... gigantesque ! Lydie me tire par le bras. Nous nous retranchons derrière la machine à café. Je saisis un couteau planté dans un gâteau qui s’ennuie à rassir. La bougresse est possédée ? Mais par quoi...
— C’est un Alien ! Lydie tremble de peur, moi aussi. Je ne reconnais pas Joëlle.

C’est une pétasse, d’accord. Mais cette bouche ne peut lui appartenir. On y rentrerait un jambon entier, c’est répugnant ! Elle avale le gâteau d’un coup de langue. Pouah, elle ne l’a même pas mâché... Elle fouille la boîte à sucre, l’engloutit avec le carton, et ingurgite le paquet de café avec voracité. Lydie vomit sur le bureau. Moi, je n’en mène pas large... L’arrivée du gros Tony met un bémol à l’angoisse. Il va bien lui régler son compte, à cette grosse truie ! Lui aussi à l’air bizarre, il porte un chapeau, ce qui est fort seyant, mais tout à fait inhabituel.
— Matièreeee...

Joëlle, ou ce qu’elle est devenue bondit en arrière en renversant mes dossiers. Le papier s’égaille, feuilles d’automne tourbillonnant. D’un pas, Tony est sur elle. Hallucinée, je le vois soulever son chapeau. Sur ses cheveux gras, il y a une drôle de chose, comme vissée sur son crâne. Il a les yeux rougis, injectés de sang.
— Matièreeee...

Joëlle couine comme un porc qu’on assassine. Le gros Tony lui fourre sa tête garnie dans la bouche ! Il l’aspire... ? La grande bouche se dégonfle comme un ballon de baudruche. Bon sang, mais c’est vraiment immonde ! Fuir, il faut fuir avant que... nous aussi...

La dégringolade dans les escaliers ne prend que quelques instants. Dehors, l’affaire se gâte. C’est l’affolement général. Des gens se tiennent la tête en hurlant, et tombent dans la rue, inanimés. Il paraît que c’est arrivé soudainement. Une épidémie qui frappe, violente, sans merci. Certains ont vu, comme nous, d’étranges Aliens se faire aspirer, mais peu au regard de ces morts suspectes, sans agresseur identifié. Je questionne, je cours de cadavre en cadavre. Lydie ramasse les chapeaux épars et brosse les feutres, avec l’air absent de celle qui vient de perdre la tête.

Chapeaux... Le gros Tony avait un chapeau ! Je me penche sur les corps. Ils sont tombés là, sans expression, le regard encore surpris. Ils ont tous un trou dans la tête et la bouche...

Mes yeux se brouillent. Ce n’est pas une publicité, j’en suis certaine maintenant. C’est une attaque en règle. Ils sont arrivés aussi vite qu’ils l’ont dit. Les envahisseurs sont parmi nous ! Un chapeauté qui poursuit une grande bouche passe devant nous. Il ne nous attaque pas, c’est elle qu’il veut. Ils rentrent dans le Miniprix. La bouche crie, crie à en perdre l’ouïe. La nôtre, car elle, entend-elle ? Un caddy l’arrête dans sa course folle autour des rayons. Médusée, la foule s’agglutine. La bouche, épuisée, masque entièrement le corps de son porteur avachi dans le chariot. Spectacle pour le moins incongru. Une bouche avec deux mains et deux pieds, ce n’est pas ordinaire, et ça ne le reste pas. L’homme en chapeau se décoiffe et plonge dans cette bouche assoiffée.

Elle s’affaisse dans un vrombissement d’abeille, avalée comme celle de Joëlle. Fugitivement, je me dis que Joëlle est morte. Le visage du porteur apparaît. Le jeune homme était joli garçon. Il gît dans le chariot, marchandise périmée sur l’étal. L’homme s’est redressé. J’entrevois un feu follet sur le sommet de son crâne avant qu’il ne remette son couvre-chef. Un hologramme ! Il a un hologramme sur la tête. La bestiole vorace se cache sous les chapeaux !
— Matièreeee...

Mécaniquement, l’homme se dirige vers la sortie. La foule imbécile s’égaille en hurlant. Las ! Des gens en chapeau encerclent la place, ils sont partout. ! Ils ont fini leur guerre ici, poursuivant jusqu’aux dernières les bouches affamées. Maintenant, c’est notre tour. Les feux follets tressautent d’excitation, lueurs orangées arasant les crânes. Les chapeaux dansent la danse de Saint-Guy avant de se découvrir, fort poliment d’ailleurs. C’est la curée.

Les cerveaux finissent en purée, matièreeee.... Les corps pleuvent sans pleurs, asséchés, si légers. Ils chutent sans bruit, comme un voile de coton lourd qui pose sa trame, feuille morte. Le silence fait place, ponctué de soubresauts ectoplasmiques. Matièreeee...

Quelques chapeaux sournois gisent, abandonnés. Je croise le regard des survivants, figés. Ma matière grise tourne à cent à l’heure. Matière ? Ils étaient donc si affamés pour se poursuivre jusqu’ici ? La pluie se met à tomber dru. Les feux follets holographiques glapissent et se précipitent sous leur chapeau. Ils n’aiment pas mouiller...

C’est le moment. Tous ont compris et fuient. Ils fuient droit devant, la plus loin possible. Je voudrais leur crier, non ! N’entrez pas ! Restez dehors...
La nuit s’abat sur la ville. Une nuit que le jour ne parvient pas à égayer.
Sous le C 35, je pleure silencieusement. Il pleut à verse. Je bande mon lance-pierre et vise soigneusement. Un arc électrique. Le feu follet grille et s’éteint. Lasse, je m’extirpe de ma cachette et ramasse le chapeau.

La mamie exsangue me sourit dans la mort quand je prends les ciseaux. J’en suis à vingt-six demi-melons et treize demi-Bibis. Une longue chasse m’attend.
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