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Chantage

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Georges stoner

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Montréal, Septembre.

Dès les premières foulées, il ressent le bien-être que lui apporte cette séance de course à pied. Lorsque les choses deviennent compliquées, courir est un bon moyen de tout mettre à plat, de transformer les problèmes en sueur, d’oxygéner l’organisme et d’éclaircir ses idées. Cela a déjà fonctionné de nombreuses fois, alors pourquoi ne pas essayer encore. Pour ne rien gâter le parc du Mont-Royal à l'automne se pare de couleurs chatoyantes, rouges, jaunes, mordorées. Sous un ciel bleu si pur, c’est un endroit magique. On s’attend presque à surprendre un elfe ou une créature magique caché derrière un arbre dont les feuilles semblent incandescentes.

Tel un Central Park encapsulé dans la ville, le Mont-Royal surplombe les gratte-ciels de Montréal, l'Université MacGill et les rues de style anglais. Ces fameuses rues bordées de maisons aux couleurs changeantes, mélancoliques et acidulées. Maisons auxquelles on accède par le premier étage en empruntant des escaliers extérieurs qui enjambent précautionneusement des jardins bonbonnières.

Tout cela est une source d'inspiration favorable au lâcher prise, au vagabondage de l'esprit. Montréal est un modèle d'harmonie entre modernisme et nature, pays d’eau et de forêts dans lesquelles l’érable est omniprésent. La forêt d’où le Canada tire son symbole, est telle une toison végétale pour ce pays aux dimensions impressionnantes que l'on a peine à se représenter.

La montée au sommet du Mont est rude, surtout quand on veut suivre les petits sentiers qui s'entêtent à tracer droit dans la pente. Cet effort est pourtant nécessaire pour que la sueur envahisse l’espace entre la peau et les vêtements, pour que l'esprit puisse s'apaiser, voir plus clair.

Arrivé au sommet, le souffle court, tout est clair, sa décision est prise : tout cela a assez duré, les nuits blanches et les angoisses doivent cesser, il est temps pour lui d'assumer ses responsabilités, de faire ses propres choix en fonction de ce qu'il veut faire de sa vie. Excitant et terrifiant.

Excitant cette sensation de se projeter dans l’inconnu. Oser avancer en se libérant de ses peurs et démons.

Terrifiant cette sensation de naviguer à vue. Oser avancer en regardant devant soi sans se retourner.

Excitation et terreur, deux émotions opposées mais qui, simultanées, peuvent profondément déstabiliser. Un peu comme un vertige, mélange de peur et d'attirance face au vide.

Tout avait commencé quelques mois plus tôt, son ex femme l'avait appelé. Pour donner de ses nouvelles lui avait-elle dit, mais aussi pour dire qu’elle avait perdu son job et était retournée vivre chez son père. Provisoirement bien sûr, en attendant de retrouver un travail. Ca n’allait pas très bien pour elle, des pensées négatives lui traversaient régulièrement l’esprit. Elle avait même pensé plusieurs fois au pire.

Cette première conversation l'avait troublé, réveillant son instinct de protection. Elle était au bout du rouleau et les évocations de suicide l’avaient mis en alerte. Tout était pourtant fini entre eux. Mais elle savait jouer avec ses émotions, volontairement ou non. Il avait senti intuitivement qu'il ne devait pas s'impliquer dans son histoire mais c'était son point faible : trop de compassion ou de bienveillance, l’envie de vouloir aider les autres. Souvent avant de penser à lui-même.

Après avoir raccroché, il s'était remémoré leur histoire, leur rencontre dans un pub-concert au début de l'âge adulte.

Elle, issue d'une famille sans réelle structure, une mère perturbée psychologiquement et un père inconsistant, gentil mais faible. Lui, issu d'une famille plutôt stable, tendance timide avec peu d'expériences des femmes, maison à la campagne, aimant le sport, le cinéma, les sorties avec les copains. Une enfance normale et équilibrée.

Ils s'étaient tout de suite rapprochés. Il devait représenter une sorte de stabilité et de statut social, au delà bien sûr de son charme naturel, bien qu'à l'époque il ne l'ai pas vraiment mesuré. La suite était classique, enchaînement de sorties, frôlements et rapprochements, premiers baisers. Puis faire l'amour, pour la première fois de son côté. Moment inoubliable de sa vie, pas forcément pour la qualité de la prestation, mais pour la force des sentiments, la peur de décevoir et de se décevoir, de ne pas y arriver, d'être ridicule.

Puis ils avaient emménagé ensemble, s'étaient mariés. C'est à partir de là, du moins le pensait il, que la situation avait commencé à évoluer. Il avait bien remarqué que lorsque les choses allaient bien, elle trouvait toujours le moyen de souligner, voire créer un problème. Etait-ce par peur du bonheur ? par peur du lâcher prise ? Il ne savait pas mais ce comportement était difficile à vivre au quotidien, le manque de sérénité, de moments de relâchement, devenait usant. Alors, mois après mois il commençait à se demander quel avenir serait possible avec elle.

Mais c'était son premier mariage, alors ces pensées étaient systématiquement rangées dans une case mémoire profonde de son cerveau. Case qu'il essayait de ne pas ouvrir trop souvent.

L'exercice devenait de plus en plus difficile, des opportunités s'offraient à lui, d'autres femmes, au travail ou croisées dans les transports, dans les restaurants. Inconsciemment une autre case de son cerveau commençait à se remplir, beaucoup plus tournée vers l’imagination et le désir. Malheureusement, du moins le pensait-il, ces deux cases commençaient à confronter leurs données, et ce n'était pas de bonne augure pour la suite de leur relation.

Les crises de sa femme devenaient de plus en plus fréquentes, alors il avait fini par lui parler de leurs problèmes, du fait qu'il n'arrivait plus à supporter ce climat. Elle avait encaissé le choc, elle ne se rendait pas compte, elle s'était excusée et avait promis de faire des efforts. A la fin de cette discussion ils avaient fait l'amour, rapidement, charnellement, bestialement. S'en était suivi quelques semaines de calme, pas vraiment de bonheur mais cela s'en approchait. Pourtant les crises étaient revenues. Crises de colère à propos de tout et n'importe quoi, la discussion était de moins en moins possible. Elle avait de plus en plus de mal à admettre son problème.

Inéluctablement, lors d’un séminaire, la trahison. La soirée avait été longue, bien arrosée. Ils avaient dansé, karaoké, rigolé, échangé des regards de plus en plus soutenus, de plus en plus souriants également. Ils s'étaient frôlés à table, touchés même, un tout petit peu plus longtemps que si c’était par hasard. Ils s’étaient retrouvés les derniers, comme s'ils redoutaient ce qui allait forcément arriver. Elle n’avait pas demandé mais il l'avait suivie dans sa chambre, elle l'avait laissé entrer. La suite fut torride, fusionnelle, créatrice et destructrice. Visions contradictoires d’un même événement.

Ce fut le fait déclencheur.

Il avait tout dit à sa femme. Période difficile. Essayer de lui dire que leur histoire était finie, pas seulement pour une autre, également parce qu'il ne voyait plus d'avenir avec elle. Elle n'avait pas compris. Alors, pour simplifier, il avait fini par « admettre » que le motif principal était l’autre femme. C'était sans doute plus douloureux mais ça permettait aussi d'avoir une explication simple, plus classique. Peut être même que cela pouvait permettre de se reconstruire plus facilement. Leur divorce avait été finalement assez simple, sans querelles inutiles, ils avaient été suffisamment intelligents pour gérer cela de la meilleure manière possible.

Avec sa collègue, devenue amante, tout était très fort, peut être trop. Etre en couple dans la même entreprise et le cacher aux collègues. Le quotidien, l’habitude. Tout cela était compliqué. Feindre de ne pas se connaître la journée, se retrouver le soir sans parler du boulot. Ajoutez à cela l'habitude, le quotidien. Toutes ces choses ne devaient pas avoir leur place dans leur couple. Pourtant elles l'ont prise, poussant la passion au rang de souvenirs. De bons souvenirs bien sûr.

Leur séparation avait été rapide, sans reproches ni rancunes.

S'en est suivi une période de joyeux célibat ponctuée de soirées avec ses amis, de rencontres éphémères et autres activités sans contraintes. Une sorte de retour tardif à l'adolescence mais néanmoins festif et réparateur. Cet intermède avait été fondateur d’un nouveau cycle de sa vie.

Petit à petit il s’était senti prêt à vivre une relation qu'il voulait simple, sans rapports de forces, avec une femme qui lui permettrait de découvrir et de se découvrir. Il commençait à penser aux sites de rencontres sur Internet, quoi de mieux pour ce type de recherche et potentiellement de rencontre pour forcer le destin.

C’est également à la même période que cette fameuse conversation avec son ex femme avait eu lieu, lui faisant une sorte de chantage au suicide, sous prétexte d’une vie ratée, d'une inutilité au regard de la société, des autres, voire d'elle-même.

Il avait essayé de la raisonner, l'avait même invitée à dîner de temps en temps. Étant célibataire il pouvait se le permettre. Elle était venue chez lui pour discuter, entre vieux amis comme on dit. Mais le temps passait et sa menace pesait toujours sur lui, créant un lien et une sorte de culpabilité de plus en plus forts. Il en avait parlé avec ses amis, qui lui disaient que les personnes qui passent à l'acte préviennent rarement. Que cela fait plutôt penser à un appel au secours.

Planifier son suicide est un acte extrêmement rare, mais en même temps elle était dans une situation difficile financièrement et chômeuse de longue durée sans diplômes. Alors qu'en penser ? Etait-ce un moyen pour elle de revenir vers lui, même inconsciemment ? Pouvait il se retirer de ce rapport sans risquer un passage à l’acte qu’il se reprocherait très longtemps ? Pouvait il rester dans ce rapport sans risques pour lui ?

Pourtant il voyait de moins en moins ses amis, sa famille, de peur de la laisser seule et qu'elle mette sa menace à exécution. Elle prenait de plus en plus de place et agissait comme un sable mouvant dans lequel il s’enlisait, au plus il s’impliquait, au plus il s’enfonçait. Elle réussissait à recréer leur couple, non pas par un lien d'amour, seulement par un lien de menace, de peur. Sorte de chantage émotionnel qui l'amenait tout doucement vers le fond d'un gouffre qui n'était pas le sien. Mais c’est elle qui était la maître du jeu.

Alors, aujourd’hui, en haut du Mont Royal, il est essoufflé mais renaissant. Levant les bras et sautant à la manière d’un Rocky Balboa dans Rocky, il décide qu’il va lui dire qu'il ne peut plus rien pour elle, que si elle met fin à ses jours, alors ce sera uniquement sa décision et qu'il ne se sentira coupable de rien. il aura ainsi quitté le jeu et redeviendra maître de son destin.

Il pourra ainsi fêter chaleureusement cette décision avec ses amis, les inviter à prendre l’apéritif en leur annonçant la bonne nouvelle. Il pourra enfin se projeter, recommencer à chercher le regard d’autres femmes et ouvrir un profil sur un site de rencontres. Après tout son charme naturel semble opérer encore, alors pourquoi ne pas ouvrir une nouvelle page de sa vie. Trouver l’amour, le bonheur partagé et pourquoi pas son âme-soeur, tout cela il vient de se le promettre. Pour la première fois depuis quelques mois son coeur est léger, ses yeux regardent à nouveau vers l’avenir avec envie. Il entame la descente d’une foulée rapide, jouant avec les lacets serrés des chemins à la manière d’un slalomeur. Arrivé en bas, les cuisses brûlantes à force de gérer la vitesse de descente, il se retourne, regarde le Mont Royal et le remercie. Une fois de plus il aura été de très bon conseil.

Sur le chemin du retour, il sent une vibration dans sa veste, le téléphone sonne, c'est elle...

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une introspection salutaire et une vraie réflexion sur le sentiment de culpabilité qui doit certes retenir de blesser mais en rien empêcher ou s'empêcher de vivre !
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Renacé · il y a
Certains sont naturellement protégés par un égoÏsme, jugé par les autres d'"intolérable", d'autres essayent régulièrement de prendre la décision de le devenir (égoïste).....Ce qui signifie qu'ils ne le seront jamais; Ce type de couple est bien abordé par votre texte.
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Georges stoner · il y a
Je suis content que ce texte vous plaise. Il a subi beaucoup d'évolutions avant que je puisse le publier. Merci pour votre commentaire
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