3
min

Cézembre

Image de Argan

Argan

134 lectures

12

Août 1944... Mon unité est terrée depuis des jours sous cette île maudite. Nous sommes enfermés dans cette prison et il fort possible que ces blockhaus soient notre cercueil. Les américains nous bombardent depuis trois semaines sans interruption. Nous sommes encore une cinquantaine sous terre... L’eau commence à manquer et nous mangeons à chaque repas les mêmes rations.
Hans, mon ami, est assis à côté de moi. Il est silencieux... Il est sur le point de péter les plombs... Il ne supporte plus le bruit des bombes, la chaleur qu’elles provoquent et les tremblements de terre incessants. On étouffe, il fait noir, l’odeur de la mort est insoutenable... Je ne sais pas ce qu’ils nous balancent mais c’est l’enfer sur l’île. Les oiseaux sont morts ou ont déserté ce rocher saccagé par la folie des hommes. Les jolies fleurs roses sauvages des dunes ne sont plus que cendres... Il ne reste à l’extérieur que de la terre meuble laissant affleurer le béton de nos fortifications. Nous avons mis des années à les construire, et bientôt elles ne seront plus que ruines...
Hans et moi sommes basés à Saint Malo depuis le début de la guerre. Nous étions jeunes et enchantés d’être affectés dans cette magnifique contrée. Le paysage est extraordinaire. Cela nous change de notre Bavière profonde. La mer, cette côté hachée et tourmentée, ce lieu d’histoire, nous font passer des moments uniques. Nous rêvons souvent de pirates, de corsaires et de trésors cachés ! Nous sommes comme des enfants. J’adore me promener dans la ville close de Saint Malo. Dans les dédales des rues nous flânons, humons les produits de la mer sur le marché aux poissons et buvons de la bière aux terrasses bondées des cafés. Il y a en permanence une ambiance de détente. L’hôtel Chateaubriand à l’entrée de la porte Saint Vincent abrite tous les officiers de notre garnison. Ils se promènent souvent avec leur femme et leurs enfants qu’ils font venir pour les vacances. Nous plaignons souvent les camarades qui sont sur le front russe même si nous n’avons pas conscience de ce que peut être l’horreur. Hans et moi étions loin d’imaginer la violence de la guerre. Je n’ai jamais utilisé mon arme. Je n’ai jamais tué un homme... Il y a bien des actes terroristes ici mais, ils visent plutôt les ouvrages d’art ou les officiers allemands. Nous étions insouciants et certains d’être les maîtres du monde pendant des dizaines d’années. Je me souviens qu’avant le débarquement des américains, avec une bande d’amis, nous nous étions baignés sur la plage du sillon juste devant le fort national... C’est difficile à comprendre, mais je crois que nous étions heureux à cet instant...
L’invasion des alliés a brisé notre vie paisible. Hans et moi avons été affectés sur l’île de Cézembre avec ses 6 canons de 194 mm. C’était d'anciens canons de marine français, utilisés comme canons terrestres pendant la guerre de 14-18 et saisis par nous lors de l'Occupation. Cézembre est chargée de protéger la forteresse de Saint Malo. Nous connaissions les blockhaus de cette île et nous étions plutôt rassurés. Elle est considérée comme imprenable.
Hans m’inquiète... Il semble ailleurs.
Soudain, nous entendons le bruit sourd des bombardiers américains. Ils arrivent pour tout dévaster. Nous avons comme consigne de ne pas bouger. C’est terrible pour nous... Nous attendons avec fatalité, l’obus qui transpercera nos murs épais et qui nous tuera tous. C’est ce qui est arrivé hier à nos copains situés dans un blockhaus à l’autre extrémité de l’île, bilan : 10 tués. Finalement, cela serait presque une libération... l’angoisse, l’attente n’est plus supportable pour beaucoup d’entre nous. Les officiers nous contrôlent grâce à leur autorité.
Hans tremble... Je lui tiens la main, mais il me repousse violemment. Il se lève brusquement et se jette sur notre lieutenant. Il le désarme et empoigne son pistolet Luger P08. Sans sommation, il abat froidement l’officier. Des soldats se lèvent prêts à intervenir.
- Ne bougez pas ou je vous descends comme des chiens ! J’veux sortir d’ici !
Hans se précipite vers la sortie. Il franchit une première porte blindée, remonte une dizaine de marches et s’engouffre dans un couloir le menant à une autre porte en acier, épaisse de plusieurs centimètres. Il a, à ses trousses, une dizaine de soldats. Je suis resté immobile... Hans, mon ami... Pourquoi cette folie ? Une flaque de sang s’étend lentement au sol sous le corps du lieutenant, mort, les yeux ouverts.
Les bombardiers sont au-dessus de l’île et larguent leurs bombes. Hans tente d’ouvrir la porte. Il essuie des tirs. Il réplique. Il se retourne à nouveau et pousse enfin la porte...
Hans sort à l’air libre ! Il court, heureux enfin de sentir cet air frais... Heureux de voir ce ciel bleu...
Les bombes au napalm s’écrasent dans un fracas incroyable sur l’île de Cézembre.
Hans sourit... L’île s’embrase... Hans disparaît dans les flammes qui se propagent à l’intérieur du blockhaus...
Vingt soldats sont foudroyés par le feu... Les flammes s’arrêtent à un mètre de la tête du lieutenant mort. J’ai plongé à terre par instinct, terrassé par la peur. La vague de chaleur a brûlé mon uniforme mais je suis en vie... Je reste ainsi plusieurs minutes dans le bruit et les secousses de l’île qu’on martyrise et puis c’est le silence... Enfin...
Je me relève... Ils sont tous morts ou gravement blessés autour de moi. Je m’avance vers la sortie. Je découvre des corps carbonisés, méconnaissables. Je sors... Ça sent l’essence... L’île est en feu... Je vois au loin le clocher de Saint Malo... La ville close est détruite. Mon Dieu, c’est l’apocalypse ! Hans est mort... Mon ami... Je distingue au sol, une fleur... Une fleur sauvage rose... Elle est seule au milieu de ce désert noir... Je m’assois à côté d’elle... A une centaine de mètre, je vois des soldats sortir des blockhaus les mains en l’air, sans armes. Sur la plage des canots américains accostent... Ils débarquent sur Cézembre... Elle était considérée comme imprenable... Je regarde la fleur sauvage se balancer au gré du vent... Je souris... C’est la fin...
12

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Déjà lu et apprécié...
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une scène terrifiante décrite sans pathos. Un pan d'Histoire qui revit !
Image de Gail
Gail · il y a
Les soldats sont avant tout des hommes.... Et dire qu'il y a toujours des guerres....
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Une oeuvre âpre et forte à la mesure de cette île détruite avec le soupçon de poésie final en relation avec le petit Prince.
Image de Thara
Thara · il y a
Une très belle nouvelle, quoiqu'un peu triste, + 1 vote !
Image de Argan
Argan · il y a
L'histoire vraie de l'île de Cézembre ! Au plaisir ! Argan
Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Intéressant ! Cette île a toute une histoire que je ne connaissais pas. Merci et mon vote.
Image de Argan
Argan · il y a
Un passage est en cours d'aménagement par les démineurs pour les promeneurs. Nous pourrons ainsi découvrir l'île avec ses batteries côtières allemandes fondues pour l'effet des bombes au napalm et ses fleurs sauvages roses ! Argan
Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Oui j'ai lu, j'ai fait la curieuse ;-). Bon dimanche Argan.
Image de Argan
Argan · il y a
Merci à toi et au plaisir de se lire ! Une dernière pour la route ! Finaliste sur short ! http://www.gwen-le-tallec.fr/nouvelle-alphonse-citoyen-de-la-mer c'est une série qui parle des invisibles, ces gens de peu qui ne font pas de bruit... Ils restent digne et heureux. (Aurore, l'invisible ; Lucy ; Gus ; cachés). On retrouve au fil des ces vies les mêmes personnages. Argan
Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Je l'ai déjà lue il me semble et même laissé un commentaire ! Bonne soirée à toi Argan et à bientôt.
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Comme d'hab' (je suis indécrottable ;-) je suis allée faire un petit tour auprès de Google avant de relire ce texte...
Qu'ils soient d'un côté ou de l'autre, les soldats font les mêmes rêves, connaissent les mêmes peurs et beaucoup finissent de la même façon... C'est triste !
+1

Image de Argan
Argan · il y a
Un autre sujet plus difficile ! http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/a-mort-3 Argan
Image de Argan
Argan · il y a
Ce sont avant tout des hommes... Merci Joëlle !

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Je prends un troisième ris dans la grand-voile après avoir hissé mon tourmentin à l’avant. Il semble bien ridicule sur ce grand voilier de 16 mètres tout en bois vernis, flamboyant. C’est ma ...