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Deto

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Qualifié

Les hommes étaient fatigués. Leurs vestes et leurs chapeaux à larges bords ruisselaient de la pluie qu’ils avaient endurée toute la journée. Cela ne finirait donc jamais. Aujourd’hui encore, ils avaient pisté la bête en vain. Elle restait insaisissable. Mystérieuse, terrifiante. Et insaisissable.
Ils se débarrassèrent de leurs vêtements trempés, encore hagards du vent qui avait fouetté leur peau, le visage grave et les yeux baissés, tout honteux qu’ils étaient de revenir bredouilles, aujourd’hui comme hier, et comme tous les autres jours des deux semaines passées.
Comment soutenir le regard des femmes, de ces épouses, de ces mères qui tremblaient pour leurs familles ? Que dire à la mère Marcy, à la mère Collomb, à la mère Dumas, qui avaient vu le malheur s’abattre sur leurs maisons ? Que dire aux autres de cette impuissance ?

Ils ne savaient même pas ce qu’ils cherchaient. Cette bête que les rares témoins ne décrivaient pas de la même façon. Tantôt un loup immense, de la taille d’un âne, ou d’un veau, à la gueule horrible et au poitrail puissant, au pelage roux, ou gris et rouge, tantôt une bête noire au ventre blanc.
La bête du Gévaudan était encore dans toutes les mémoires. Les anciens racontaient souvent son histoire, le soir. Les enfants écoutaient, blottis dans les bras de leurs aînés, adorant avoir peur dans cette maison solide et rassurante.
Plus d’une centaine de victimes, souvent des enfants ou des adolescents, sans que l’on puisse abattre la bête. Bien sûr, quelques loups furent tués, ce qui n’arrêta pas les attaques. Même les dragons du capitaine Duhamel, pourtant nombreux et bien déployés, n’avaient pu venir à bout du monstre.
Et maintenant, à nouveau, une bête rôdait, semant la destruction, insatiable, noyant le Mont Lozère dans un brouillard de peur. Les anciens ne racontaient plus d’histoires. Ils attendaient que les hommes rentrent de la battue, espérant chaque soir les voir revenir avec la dépouille du monstre.

La pluie, qui tombait depuis un mois, effaçait les traces sur le sol, rendant la traque plus difficile, les chemins boueux et les marches pesantes. Pourtant, Jehan ne voulait pas renoncer. Lui et les autres, qui avaient oublié pour un temps leurs querelles anciennes, continuaient à sortir chaque jour, de l’aube à la tombée de la nuit, confiant à leurs fusils la peur qui les tenaillait.
Tous ces hommes avaient eu, à un moment de leur vie, de celles de leurs pères, ou de leurs ancêtres, des rivalités les uns envers les autres. Un chemin mal entretenu, une terre mal délimitée ou un amour éconduit, suffisaient à déclencher ou à entretenir les ressentiments. La vie était rude par ici, et chacun défendait le moindre lopin de terre, la moindre propriété.
Mais le danger était là, plus fort que les querelles. De Saint-Privat de Vallongue à Saint-Jean du Gard, de Moissac à Sainte-Cécile d’Andorge, chaque jour ils arpentaient les chemins escarpés, suivaient les méandres des rivières, espérant se retrouver face à la bête, et le redoutant tout à la fois.
Ils avaient eu une lueur d’espoir, ce matin, alors qu’ils passaient à Saint-Germain de Calberte, quand le père Ribot avait raconté avoir vu une ombre monstrueuse, à l’aube, la veille, vers les tombes de Ron Traoucat à Soustelle. Ils s’y étaient rendus sans tarder, avaient inspecté les tumulus, pour trouver une tanière, une trace au moins. Mais rien, aucun signe, aucune empreinte. Et cette pluie incessante qui lavait tout.
Ils avaient alors repris leur chemin, vers Fringayrolles. Jehan marchait devant, entraînant cette troupe d’une dizaine de chasseurs qui trouvaient dans le groupe le courage de poursuivre la chasse et de vaincre la peur. Jamais encore ils n’avaient serré leurs fusils aussi fort. Ils avançaient sans parler, se regardaient à peine. L’ambiance dans le groupe avait changé ces derniers jours.
Ils avaient commencé leur traque au tout début de ce mois d’octobre, quand la fille Collomb avait été découverte. Ils étaient sûrs de trouver la bête rapidement. Ils connaissaient parfaitement le moindre chemin, le moindre bosquet de ce pays rude et exigeant, où l’on vit par sa force et son endurance. Où les étés sont chauds et les hivers glacés. Où la terre ne vous livre de quoi vivre qu’au prix de votre courage et de votre sueur.
Rien n’était facile dans les Cévennes. Il fallait tout gagner, toujours se battre, contre soi, contre la terre elle-même. Contre les autres parfois.

Aujourd’hui, il fallait faire front. La première victime avait été retrouvée en 1809, un peu plus loin dans le pays. Ses blessures avaient pu être faites par un gros chien errant, ou un loup, peut-être. Mais les deux dernières, récemment, près d’ici, supposaient un animal plus grand, plus fort. Qui attaquait pour tuer. Seulement pour tuer.
Les hommes des cantons voisins avaient alors décidé de s’unir pour chasser cette bête. Pour mettre fin à cette folie meurtrière. Pour redonner leur liberté aux habitants qui, aujourd’hui, se terraient chez eux, tremblants d’être la prochaine victime. Mais les journées passaient, et la peur s’installait sur le pays, grandissant à mesure des battues infructueuses.
Catherine, la femme de Jehan, était fière de voir son mari prendre la tête du groupe. Ils étaient mariés depuis deux ans. Elle était aujourd’hui contente de ne pas avoir encore d’enfants à protéger. Mais elle attendait toute la journée le retour de son mari, une boule au ventre, les bras croisés parfois, à s’en faire mal. Sa maison était fermée. Les volets accrochés, la porte calée par une grosse barre de bois.
Les journées étaient longues et pesantes. Elle cherchait dans les travaux de la maison un moyen d’accélérer le temps, d’occuper son esprit, pour que Jehan revienne, enfin.

Chaque maison dans le pays était barricadée de la sorte, depuis que la dernière victime avait été retrouvée chez elle, attaquée dans son lit quand elle était en train de dormir. Personne n’avait rien entendu, rien remarqué. L’attaque avait dû être brutale. La pauvre femme gisait ensanglantée, encore entourée de ses draps déchirés, rougis par son sang. Elle vivait seule depuis longtemps et le drame n’avait été découvert que dans la matinée, quand ses voisins eurent finalement remarqué son absence.
Catherine servit à boire aux hommes, sortit du pain et du fromage. Ils mangèrent et burent un peu, sans parler. Leurs fronts étaient bas et leurs regards éteints. Ils devaient maintenant rentrer chez eux et affronter ce nouvel échec. Ils repartiraient demain, parce qu’il le fallait.
Les gendarmes avaient été déployés dans les gros bourgs, autour d’Alès, de Mende. Mais les effectifs n’étaient pas suffisants pour couvrir une telle région, avec tous ces villages, ces hameaux, ces fermes. Il fallait donc s’organiser entre paysans, mettre les forces en commun pour affronter ce démon.
Catherine et Jehan montèrent se coucher. Puisse la nuit à venir être calme, et la journée de demain victorieuse. Jehan entoura Catherine de ses bras. Ils avaient toujours vécu dans cette région, avaient grandi à quelques kilomètres l’un de l’autre. Ils s’étaient rencontrés il y a quelques années à la fête de la transhumance. Ils avaient suivi ensemble les brebis le long des drailles, sachant déjà qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, riant à la vie dans cette nature sortie de l’hiver, aux couleurs éclatantes et à l’herbe tendre. Ils ne s’étaient plus quittés depuis.
Jehan finit par s’endormir. La fatigue eut raison de son inquiétude. Avec toutes ces journées passées à chasser la bête, les travaux à la ferme prenaient du retard.
Catherine n’avait pas la force de mener les travaux les plus durs, et Jehan lui avait demandé de ne pas trop sortir. Il préférait la savoir à l’abri des murs en pierre et des portes en chêne.
La nuit fut agitée de mauvais rêves, et le matin le trouva couvert de sa sueur, à peine reposé mais prêt, encore une fois, à reprendre bientôt la traque. Il se leva doucement pour ne pas réveiller Catherine. Elle avait, elle aussi, besoin de se reposer.
Il prit son café dans la salle du bas, sur la table massive que lui avait donnée son père. Il aimait poser ses mains bien à plat sur ce bois poli par des années d’usage, laissant remonter en lui les souvenirs qu’il renfermait. Il sentait comme un courant de force parcourir ses veines. Son père lui envoyait du courage. Certainement.
Un cri déchirant vrilla l’air, le sortit de ses songes. Il venait de la ferme des Brunel.
Jehan prit son fusil et sortit à la hâte, courut jusqu’au gué, traversa le champ du père François, arriva enfin dans la cour de la ferme des Brunel. Mathilde était à genoux devant le corps sans vie de son mari. Ses mains allaient et venaient sur sa poitrine, comme pour essayer de le ramener à la vie. La bête l'avait attaqué à la gorge. Thibault s’était vidé rapidement de son sang. La blessure intrigua Jehan. Il fallait que la bête ait des griffes particulièrement acérées pour faire une blessure aussi nette.
Pierre et Clovis arrivèrent ensemble de la ferme voisine. Ils avaient pris leurs fusils, eux aussi. Tous ceux-là se connaissaient depuis la nuit des temps. Pierre et Clovis étaient les deux fils du père Daubrais. Des amis d’enfance de Jehan. Ils avaient couru tous les chemins ensemble, bravés tous les dangers, relevés tous les défis que les enfants se lancent. Les deux frères avaient perdu leur père trois ans auparavant. La maladie l’avait emporté brusquement.
Le père de Jehan avait été longtemps fâché avec le père Daubrais. Une affaire de brebis disparue sur le mauvais terrain. Les garçons avaient continué de se voir en cachette, et leurs courses secrètes avaient construit une belle et forte amitié.
Jehan leur indiqua la blessure, en montrant son étonnement. Ils comprirent tout de suite. Ils échangèrent un regard, puis firent un signe de la tête, pour indiquer à Jehan qu’ils avaient vu la même chose que lui. Ceux-là n’avaient plus besoin de parler pour se comprendre. Jehan leur fit signe de le rejoindre, à l’écart. Ils laissèrent Mathilde avec la mère Daubrais qui venait d’arriver.
Ils discutèrent entre eux de ce qu’ils venaient de voir. La mort de la fille Collomb, déjà, avait posé des questions sur la nature du crime. Ses blessures étaient nettes, elles aussi, mais la peur populaire avait désigné la bête comme meurtrier. Les gendarmes avaient confirmé cette version.
Jehan partagea ses doutes avec Pierre et Clovis. Comment une bête pouvait-elle tuer de la sorte ? Pourquoi ne laissait-elle pas de traces ? Pourquoi ne pas dévorer ses proies ? Pourquoi les blessures étaient-elles parfois aussi nettes ?
On avait attribué tous ces malheurs à une bête immonde. Avait-on bien raison ? Mais si ce n’était pas une bête, qu’est-ce que c’était ? La réponse était effrayante. Une créature, mi-homme, mi-bête, comme on avait pu le penser, cinquante ans plus tôt, dans le Gévaudan ?
Ou peut-être un tueur fou, ou possédé par le diable, ce qui expliquerait les blessures dont la forme et la précision, parfois, rendaient l’hypothèse d’une bête difficile à admettre.
— Un loup-garou, dit Pierre. C’était la pleine lune cette nuit.
Pierre réfléchissait tout haut.
— Je suis sûr qu’un autre crime au moins a eu lieu pendant une nuit de pleine lune, dit-il.
Il fallait vérifier à quelle date avaient été attaquées les autres victimes.
— Allons voir le curé pour en parler, dit Jehan.
La mère Daubrais avait forcé Mathilde à rentrer chez elle. Ils prirent le corps de son mari, et le transportèrent à l’intérieur. Quand Mathilde les vit entrer, elle redoubla de sanglots, étouffant des cris de désespoir. La mère Daubrais la tenait par les épaules, laissant les hommes porter son mari jusqu’à la chambre.
Ils prirent congé ensuite, pour aller au village. Ils préviendraient les gendarmes et le maire. Le loup-garou commençait à prendre forme dans leurs esprits. Voilà pourquoi ils ne trouvaient jamais de traces. Les loups-garous sont réputés pour échapper aux pièges.
Ils courraient plus qu’ils ne marchaient. Ils ne savaient pas s’ils étaient pressés de quitter cette ferme, ou pressés d’arriver au village pour annoncer la nouvelle.
Ils étaient arrivés au col de la Croix des Vents quand ils entendirent un hurlement qui les glaça d’effroi.

Difficile de dire d’où venait ce cri. Les collines alentour avaient répercuté l’écho. Ce n’était pas seulement un cri de bête. On avait senti dedans comme du désespoir, comme de la tristesse.
Ils se regardèrent et, ne sachant que dire, se remirent en route, avec un pas encore un peu plus rapide qu’avant. Ils savaient maintenant qu’un homme, fut-il fou ou possédé, ne pouvait pas pousser un tel cri.
Ils serraient un peu plus fort leurs fusils, et se lancèrent dans la longue descente vers le village, ne pouvant quitter des yeux le clocher de l’église dont la vue les rassurait.
Ils arrivèrent aux premières fermes, donnant au passage des nouvelles, sans s’arrêter. Plusieurs paysans les suivirent, et c’est finalement un petit groupe qui arriva devant l’église. Ils allèrent au presbytère dans l’espoir d’y trouver le curé.
Celui-ci leur ouvrit la porte.
— Que se passe-t-il, mes enfants ? leur demanda-t-il.
Jehan raconta alors ce qui s’était passé à la ferme des Brunel. Et le cri qu’ils avaient entendu avant la descente vers le village.
Le curé les écoutait, mais il semblait ailleurs, comme si on le dérangeait, comme s’il était inquiet.
Ils parlèrent de leurs doutes, du loup-garou. Devant leurs yeux qui attendaient des réponses, il bredouilla :
— Je ne sais pas. Les loups garous n’existent pas, vous savez.
Le curé était installé au village depuis très longtemps. Il avait dû s’en éloigner quelques mois après la Révolution, beaucoup lui trouvant des penchants un peu trop royalistes. Il était allé s’installer chez son frère, qui habitait la région, plus loin, puis avait pu revenir au village en 1803 à la faveur du Concordat de Fontainebleau.
Il connaissait tout le monde autour du Mont Lozère. Il parcourait sans cesse les vallées pour porter secours aux âmes en perdition, comme il disait, allant de ferme en ferme, de hameau en hameau, dans ce pays où aucun chemin n’est plat, où les distances entre les fermes sont parfois telles que son engagement, son acharnement presque, forçait le respect et l’admiration de chacun.
Curieusement, il ne les fit pas entrer au presbytère, comme c’était son habitude quand on venait lui rendre visite. Il se tenait sur le pas de la porte, ses doigts sur la poignée pour la tenir fermée derrière lui.
Un bruit soudain vint de l’intérieur, et l’on vit quelqu’un enjamber la fenêtre sur le côté, et se mettre à courir.
Les hommes se lancèrent à sa poursuite, avant même de demander des explications au curé. Ils étaient tellement remplis de loups-garous, l’attitude du curé leur avait semblé tellement étrange, qu’ils étaient sûrs que la personne qui s’enfuyait avait un lien avec ce qu’ils venaient de vivre.
Le fugitif courait vite, très vite. Il semblait connaître chaque pierre, chaque sentier. Il était leste et puissant. Il bondissait entre les mille obstacles que l’on trouve sur les chemins pierreux. Ses poursuivants sentaient qu’ils perdaient du terrain. Mais ils étaient animés par un tel esprit de vengeance, ils avaient tellement eu peur, que leur forces semblaient décuplées.
Ils couraient depuis plusieurs minutes maintenant, mais ils se faisaient distancer. L’être devant eux leur paraissait surnaturel, ne semblait pas ralentir, et ils avaient peur de le perdre. Pierre, alors, fit un écart et s’arrêta sur le bord du chemin, épaula son fusil, et tira.
Le fugitif fut projeté en avant, roula dans l’herbe, et resta ainsi, la face contre terre, immobile. Les poursuivants arrivèrent sur lui, l’entourèrent, hébétés par cette course frénétique.
Jehan se pencha sur l’homme. Il ne respirait plus. Il le retourna.

Jehan connaissait cet homme. Il l’avait vu plusieurs fois à la foire de Cendras. Il vendait des volailles près du pont des Camisards. Mais que diable venait-il faire par ici ? Les hommes reprenaient leur souffle, abasourdis devant cet homme mort, tué par l’un des leurs.
— Il habite dans la région, dit Jehan. Je l’ai vu plusieurs fois.
D’autres le connaissaient aussi pour l’avoir déjà vu, comme Jehan.
— Regardez, dit Clovis. Regardez ses sourcils, ils se rejoignent presque au-dessus du nez. Regardez ses mains.
Il leur montra ce qu’il venait de voir : le majeur et l’index faisaient la même longueur.
— C’est un loup-garou, dit-il.
Depuis longtemps, les loups-garous alimentaient les croyances populaires. Les signes pour les reconnaître étaient connus de tous.
— Il faudrait lui tirer une balle d’argent dans le cœur, dit Pierre. C’est le meilleur moyen de lui sauver son âme.
— On pourrait aussi ouvrir sa peau pour voir si du poil se cache à l’intérieur, renchérit un autre des poursuivants.
— Non, je pense qu’il ne faut rien faire de tout cela, au moins pour l’instant, dit Jehan. Ramenons-le chez le curé. Il sera bien obligé de nous expliquer pourquoi cet homme s’est enfuit par sa fenêtre.

Ils fabriquèrent un brancard de fortune pour ramener le mort jusqu’au village. Le soleil avait fait son apparition dans le ciel, illuminant la vallée. Ils y virent un signe.
Ils furent accueillis dans un silence pesant par les villageois. Ils étaient au courant de la poursuite, et avaient entendu le coup de feu. Beaucoup vinrent voir à quoi ressemblait l’homme sur le brancard. D’autres, au contraire, se tenaient à l’écart, évitaient même de le regarder. La plupart se signaient. On entendait monter des prières. Les hommes avaient souvent tendance à tourner vers Dieu ce qu’ils ne comprenaient pas.
Ils arrivèrent devant l’église, et le curé vînt au-devant d’eux en courant.
— Mais qu’avez-vous fait ? demanda-t-il. Qu’avez-vous fait ? Bastien, mon petit Bastien. Mais vous l’avez tué.
Il tomba à genoux devant le brancard, en tendant ses mains pour toucher le corps sans vie, puis se cacha les yeux, et se mit à sangloter.
Les hommes ne savaient plus quoi penser. La détresse du curé les surprenait, les laissait sans voix. Ils doutaient maintenant d’avoir tué le loup-garou qui semait la terreur dans la région. Sous la chemise en flanelle, ils découvrirent que le mort portait un crucifix sur la poitrine ! Ils ne l’avaient pas remarqué auparavant.
Les loup-garous ne supportent pas la vue des objets religieux. Ils s’étaient trompés. Qui donc avaient-ils tué ?
Le curé finit par reprendre ces esprits. Il raconta alors pourquoi Bastien était chez lui, et pourquoi il s’était enfui.
Il fallait remonter plusieurs jours en arrière. Bastien était son neveu. Le fils unique de son frère, celui-là même qui l’avait accueilli chez lui il y a quelques années. Bastien était tombé amoureux de Louise, la fille Cadet. Son père ne voulait pas entendre parler de cette union. Il désirait, comme c’était souvent le cas, unir sa fille avec un patrimoine, pour faire grandir son domaine.
Il l’avait dit à Bastien. Il lui avait demandé de ne plus tourner autour de sa fille, le menaçant des pires représailles s’il continuait. Bastien en avait conçu une grande tristesse, et une grande colère. Il avait fini par mettre le feu à la grange du père Cadet, pour se venger, par représailles, un soir où il n’avait pas su calmer sa douleur.
Il était bien sûr le coupable tout désigné. Il avait pris peur et était parti se réfugier chez son oncle. Il vivait là depuis, terré, redoutant de voir arriver le père de Louise, qui viendrait lui demander des comptes.
Le curé avait cherché à le raisonner, lui avait demandé de se rendre aux gendarmes. Comme il refusait, il n’avait pas eu le cœur de le dénoncer, et l’avait caché.
Quand Bastien avait vu les hommes en armes, il avait sans doute pensé que ce qu’il redoutait était arrivé, et s’était enfui.
Il gisait maintenant sur ce brancard, transpercé d’une balle destinée à un loup-garou.
 
Les gendarmes furent prévenus, et finirent par arriver. Ils enquêtèrent, et allèrent arrêter Pierre, qui n’opposa pas de résistance. Ses compagnons témoignèrent de la façon dont les choses s’étaient passées, mais ils ne purent s’opposer à son départ vers la citadelle d’Alès.
Le tueur qui rodait continuait à faire des victimes, malgré lui. Bastien, bien sûr, et Pierre, qui serait jugé à Alès, et qui partirait sans doute vers le bagne de Toulon.
La tristesse, la résignation tombèrent sur le village, sur son curé, sur les hommes qui avaient été les compagnons d’infortune de Pierre. Les chasseurs n’eurent pas le courage de reprendre leur traque. La vie reprit son cours, les semaines puis les mois passèrent, refoulant les horribles crimes dans la brume des mémoires.
La tuerie avait cessé avec la mort de Bastien, alimentant les rumeurs autour du neveu du curé.
Pierre avait été reconnu coupable de meurtre. Les circonstances de son crime lui avaient évité la peine de mort, mais il fut condamné à la perpétuité. Il était enfermé au bagne de Toulon.
Catherine et Jehan eurent un fils, qu’ils appelèrent Pierre. L’un et l’autre n’avaient pas oublié ; ni les morts, ni leurs peurs. Ils savaient qu’ils trembleraient un peu plus maintenant, pour le petit Pierre, si la bête devait revenir.

PRIX

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Nathalie Christophe · il y a
Récit dynamique et haletant !
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mir · il y a
Décidément les curés sont aucoeur des histoires...
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PLP · il y a
Écriture fluide pour ce texte bien mené sur les suites de la légende de la bête du Gevaudan
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Haïtam · il y a
Un récit haletant pour des légendes et des croyances qui ont la vie dure. L'on sent aussi une réelle connaissance de cette belle région des Cévennes.
Si d'aventure vous aviez un instant pour découvrir mon poème Seul dans la foule (prix hiver 2019), bienvenue!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/seul-dans-la-foule

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Gérard · il y a
Pris par l'histoire dès les premières lignes, je me suis tout de suite retrouvé dans les Cévennes et à une autre époque…J'ai aimé l'écriture, les noms des villages, les légendes qui entourent et influencent ces hommes et ces femmes. L'émotion est présente. Pour sûr, je vais faire suivre. Bravo en espérant une suite ! Gérard
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Samia.mbodong · il y a
Une très belle histoire, dans une écriture agréable à suivre.
La légende de cette bête du Gévaudan à hanté tellement de monde et continue de nos jours.
Finalement sais-t-on aujourd’hui ce qu’elle était Réellement ?
Entre intrigue politique religieuse sorcellerie et véritable bête, je n’ai jamais trouvé de véritable réponse.

Vous expliquez bien les choses, les hommes sont sous emprise de cette légende et font des bêtises comme avec le crime de ce pauvre Bastien, qui alimente encore la légende.
Bien sûr et vous l’expliquez très bien on lui trouve des détails particuliers, les sourcils, la longueur des doigts…
On se croirait presque avec des marabouts d’Afrique.
J’ai beaucoup aimé votre histoire, vous donnez des noms de lieux, je trouve que vous aurez pu donner une description de ces magnifiques paysages, pour nous faire rêver encore plus.
Merci et Bravo
Samia

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Ginette Vijaya · il y a
Une grande et belle histoire qui fait vivre toute la culture et l’esprit d'un village . J'ai beaucoup aimé votre histoire .
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Lolo17000 · il y a
à conseiller pour une lecture à toute la famille
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Nel · il y a
On a envie de connaître la suite, de les connaître
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Jean Phi · il y a
Très bonne lecture
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