C'était donc ça

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J'aime la vitalité de ce site qui me permet de lire, de découvrir, de participer à des défis d'écriture, d'échanger et d'être lue. Je ne soutiens que les textes que j'aime et qui ont un petit  [+]

Image de Été 2018
Je me souviens de cette silhouette haute et massive sanglée dans une robe terne, des cheveux gris ramenés en chignon derrière la tête, des bas noirs dans les godillots. On l'apercevait parfois se faufiler et disparaître entre les arbres de la forêt d'Othe.
Nous, les enfants, en avions peur. Nous l'imaginions hostile, se cachant au plus profond des bois, se livrant à on ne savait quelles bizarreries. En frissonnant, on se mettait sous la protection des adultes de notre tribu, occupés à l'habituelle chasse aux trompettes de la mort. Mais on mourait d'envie d'en savoir plus, de percer les secrets de cet homme, qui portait des vêtements de femme.
On jouait à monter des plans, on faisait mine de s'organiser, on tenait notre filature prête pour la prochaine rencontre qui ne manquait pas de se produire, mais trop tôt ou trop tard, lorsque qu'il nous était impossible d'échapper à la surveillance de nos parents. Ou encore parce que l'un d'entre nous manquait, alors qu'on s'était juré d'y aller tous ensemble. Enfin, tous les prétextes étaient bons pour ne pas mettre notre projet à exécution, et j'en ressentais un soulagement coupable, que sans doute les autres partageaient. Mais nous ne nous le sommes jamais avoué. En réalité nous étions tous morts de trouille à la seule pensée d'engager nos pas derrière ceux de cet homme qui dans notre imagination finissait par prendre des allures de yéti.

Les années passèrent. Nous n'y pensions plus très souvent, et lorsqu'il apparaissait, il nous faisait moins peur, il était devenu une figure familière avec qui nous partagions, de loin, « notre » forêt.
Je venais à peine de laisser mon enfance derrière moi, qu'un beau jour d'été, ma cousine me lança :
— Je sais qui c'est.
On se la coulait douce en ce début de vacances, sur des chaises longues au soleil, dans son jardin. Je marmonnai, sans lever le nez de mon bouquin :
— Qui ça ?
— L'homme habillé en femme.
— Ah... lui...
Le sujet avait cessé de me passionner depuis ce qui me semblait être une éternité, je l'avais presque oublié. Mon manque d'enthousiasme la laissa de marbre. Elle poursuivit :
— C'est un artiste.
Elle venait de commencer des études d'Arts Plastiques et depuis quelques temps évoluait avec aisance dans un monde qui me paraissait occulte et dont je me sentais exclue. Je soupirai :
— Et comment tu sais ça ?
— Je l'ai reconnu sur une photo dans le journal, il a participé à une expo. Peut-être que son look, ça fait partie d'une performance ?
— Oui... peut-être, grommelai-je, essayant de ne pas perdre le fil de ma lecture.
— Il habite à D. On va aller le voir et lui dire qu'on est intéressées par son travail.
— Hum, hum...
— Allez, bouge-toi, on y va tout de suite.
Elle avait pas mal de choses de plus que moi : quelques centimètres, quelques années, un permis de conduire tout neuf et beaucoup d'assurance. Je la trouvais complètement givrée, mais je n'avais pas la force de lui résister et je me laissai embarquer.
On est montées dans sa deux-chevaux et on a pris le chemin de la forêt. On a roulé tout droit, laissant de côté nos habituels sentiers, sur un chemin de terre plus large qui traversait les bois. Lorsque les arbres se sont clairsemés, on a aperçu quelques maisons. Elle a garé la voiture entre deux chênes et on a continué à pied.
Je ne sais pas comment elle avait obtenu l'adresse, mais on s'est retrouvées au centre du bourg, devant la porte d'une maison de village ordinaire serrée contre les autres, qui n'avait rien d'une cabane de sorcière dissimulée sous les ronces. Elle a frappé.
Il nous a ouvert. Je n'arrivais pas à croire que devant nous se trouvait l'homme de la forêt, celui qui avait nourri tant d'élucubrations. Un visage franc, l'air doux, les yeux tristes, l'allure d'un grand-père qui se serait simplement trompé de penderie.
Je laissai faire ma cousine, bien incapable de prendre la moindre initiative.
Elle lui a expliqué qu'on avait lu un article le concernant, mais trop tard, qu'on était désolées d'avoir raté l'expo et qu'on aimerait beaucoup voir ses œuvres. Je faisais de la figuration, acquiesçant d'un air inspiré. On jouait les filles pas du tout déstabilisées par ses choix vestimentaires, comme si bien au contraire on trouvait ça super cool.
Il nous a gentiment fait entrer et offert un jus d'orange. Cette maison était exempte de toute excentricité, des meubles rustiques, des rideaux à fleurs, un canapé de velours à franges. Il a désigné ses toiles, exposées un peu partout sur les murs du couloir et de la salle à manger. Banales. Des paysages pour la plupart. Les peintures d'un amateur, pour ce que j'étais capable d'en juger. On a admiré.
Ils ont parlé un moment tous les deux, entre confrères. Mon attention se relâchait, leur conversation me parvenait par bribes. Je me sentais de plus en plus mal d'être là, à faire semblant de m'intéresser, alors que seuls la curiosité, un goût frelaté de pauvre aventure, un de ces ultimes assauts d'enfance en ce bel après-midi d'été, nous avaient poussées jusque chez cet homme.

C'est venu sans qu'on s'y attende. Voilà que sans efforts, sans avoir à le demander, nous avions enfin la réponse à la question qui nous avait tant et si longtemps taraudées. Il en était arrivé à parler de sa femme, de leur installation dans ce village à leur retraite, du bonheur qu'ils partageaient à vivre si près de la forêt.
Il s'est tu quelques instants, puis il a dit qu'elle était décédée huit ans auparavant et que depuis, il portait ses vêtements, ses bijoux et ne se coupait plus les cheveux. Il a ajouté qu'il le ferait jusqu'à la fin de ses jours.
Chacun peut l'interpréter à sa manière, faire mille suppositions, en tirer toutes sortes de conclusions. Lui, ne s'est pas justifié, n'a rien expliqué. C'était comme ça, juste ça.
On est restées quelques secondes sans réaction, j'ignore ce qu'il a lu dans nos regards à ce moment-là. On a échangé encore quelques mots, puis on l'a remercié de son accueil et on est reparties. Je ne sais plus si nous en avons parlé une fois dehors ou si on a préféré se taire ou passer à un autre sujet.

Il est possible qu'une part de nous ait été déçue de devoir renoncer si soudainement au sensationnel, à la révélation de mystères croustillants, il est possible aussi qu'on se soient senties un peu bêtes. Mais, je me souviens surtout de cet émerveillement en sourdine, un émerveillement que je ne voulus pas tout de suite reconnaître comme tel, et qui pourtant m'accompagne toujours.
Car ce jour-là, encore dans les limbes de ce que serait ma vie amoureuse, je m'étais trouvée face à un amour d'une indéfectible évidence. Et dans les yeux de l'homme de la forêt d'Othe, se mêlant à la tristesse et la rehaussant d'un éclat déconcertant, brillait la flamme claire et tranquille de la confiance, la confiance en l'amour, présent, là, tout simple, contre lequel la mort avait finalement perdu la partie.

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Champolion · il y a
L'émerveillement en sourdine" dont vous parlez si joliment, gagne le lecteur de la même manière .
Ce texte est un enchantement
Champolion

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Lyne Fontana · il y a
Merci !
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Albane Charieau · il y a
j'aime vous lire, vos mots sont charmants et très doux. On se laisse prendre par vos histoires. merci.
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Lyne Fontana · il y a
J'en suis ravie !
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RAC · il y a
Un texte bien écrit qui interpelle !
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Lyne Fontana · il y a
Merci beaucoup !
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pleine de finesse, Jose ! Une invitation à venir découvrir “Didi et Titi” qui est en lice pour le Prix Faites Sourire Catégorie Jeunesse 2018. Bonne lecture et merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/didi-et-titi

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Guy Pavailler · il y a
Une belle délicatesse.
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Lyne Fontana · il y a
Merci !
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Polotol · il y a
J'ai pas trop apprécié la substitution. Désolé, on ne remplace pas la personne parce que l'on a aimé. Le texte déforme la réalité. Je suis déçu.. A+ Paul
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Lyne Fontana · il y a
Merci d'avoir exprimé votre ressenti. Mais c'est une histoire vraie...
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Polotol · il y a
J'en conviens, mais la perspective que tu en donnes, est une forme de caution à ce cas pathologique. Susceptible s'abstenir? Ton style interpelle... Excuse moi de ne pas me répandre.... A+ Paul
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Yoann Bruyères · il y a
Toujours aussi bien écrit, une belle histoire qui prend racine et finalement éclot dans un magnifique dernier paragraphe. Très joli texte !
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Lyne Fontana · il y a
Merci Yoann !
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Moniroje · il y a
Hou que c'est beau, l'Amour!! et si grand, si absolu!
merci de nous l'avoir montré.

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Lyne Fontana · il y a
Merci de l'avoir accueilli.
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Floriane GERARDIN · il y a
Touchée. Un bien joli texte.
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Lyne Fontana · il y a
Merci beaucoup
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SakimaRomane · il y a
Une belle écriture fluide et un très beau final :)
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Lyne Fontana · il y a
Merci beaucoup !

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