C'est pas demain la vieille

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En compétition

Comme mes ancêtres prenaient la plume, je fricote avec le clavier, et comme il est parfois difficile de trouver sa voie, j´ai décidé de faire entendre la mienne ! Pour me connaître davantage  [+]

Image de Automne 2020

9 h 32. Eugène se lève et atterrit directement dans ses pantoufles, quelle délicieuse sensation ! « Elles sont usées, ratatinées et pourtant elles sont toujours là, elles ! » s’exclame-t-il à voix haute. Le silence lui renvoie un rire malicieux. La sonnette retentit et son sourire se fige. Il prend sa robe de chambre élimée, pleine de tâches de soupe, jetée sur le dossier de la chaise et la passe sur son beau pyjama de soie.
— C’est qui ? geint-il en se dirigeant vers la porte d’entrée.
— Bernadette ! J’ai fait des crêpes et j’ai pensé que tu en aimerais pour ton petit déjeuner.
— J’ai pas faim, dit-il en ouvrant la porte sur sa voisine guillerette. Depuis qu’elle est partie, ça passe pas…
— Prends-en quand même, au cas où !

Bernadette lui colle l’assiette dans les mains et se volatilise. Eugène se retourne et son regard s’illumine. « T’as vu ça ? dit-il en tendant l’offrande vers une photo de femme. La journée commence bien ! » Sifflotant, il se débarrasse de sa robe de chambre et va faire couler du café. Après son festin, il va dans la salle de bain. « Au moins, depuis que tu t’es fait la malle, mes poils de nez revivent ! Et dire que je t’ai laissée les couper pendant toutes ces années… Bientôt, je pourrai me faire des tresses de nez, na ! » Il peigne sa chevelure argentée en soignant l’effet de vagues et s’asperge d’eau de Cologne. Le téléphone sonne.
— Allô papa ? C’est Nathan. Comment tu te sens aujourd’hui ?
— Pas terrible, j’ai mal dormi. Elle me manque tellement…
— Oui je sais, c’est dur pour toi de te retrouver seul.
— Tu peux pas imaginer.
— Le temps aidera. Je viendrai te voir dimanche, on ira se balader ça te changera les idées. Je t’embrasse !
— Au revoir, fait Eugène avec une voix chevrotante. 

Il retourne dans la salle de bain, enfile sa salopette, s’arrête devant le miroir et s’envoie un clin d’œil : « 88 ans et toujours beau gosse l’Eugène ! » Il attrape une casquette au crochet et, à regret, aplatit son brushing. Le potager l’attend. Lui, le pote âgé ! Il rit intérieurement de sa bonne blague. De belles tomates illuminent le jardin, il jubile en les rejoignant tout en soignant sa démarche : épaules rentrées, dos voûté, regard au sol. Il a remarqué ça dans les films, c’est comme ça que les gens se tiennent quand ils ont du chagrin.

— Salut Eugène ! crie le facteur en passant la tête par-dessus la haie.
— B’jour Issouf.
Sa mine déconfite arrête net l’enthousiasme du jeune homme qui remonte mal à l’aise sur son vélo. Eugène soupire, il l’aurait bien invité à papoter. Mais bon, ça s’fait pas.

Françoise, sa femme, est morte il y a deux mois et c’est un peu tôt pour avouer sa gaieté. Il voit bien que les gens attendent de lui qu’il soit déprimé alors il ne veut pas les froisser. Il entend beaucoup : « Le deuil, ça prend du temps », et il s’interroge de se sentir aussi bien. Est-ce que je suis normal ? Elle est partie vite Fanfan, c’est vrai, tout en délicatesse et pourtant c’est comme si elle avait bien préparé son départ. Comme si elle avait chargé son absence de remplir la maison et son cœur de joie. Comment l’avouer aux autres ? Il préfère ne pas les choquer et continuer à marmonner. Ça lui rappelle quand il était au lycée et qu’il faisait partie du club théâtre, qu’est-ce qu’ils se marraient !

Il prend un malin plaisir à donner de vifs coups de bêche. Bernadette l’aperçoit depuis sa fenêtre, fronce les sourcils et se dit que ça doit être sa manière d’exprimer la douleur… pauvre homme. Au bout d’une demi-heure, il se sent ragaillardi, comme s’il avait 25 ans. Le soleil commence à cogner et Eugène a envie d’une bière fraîche. Il rentre à la maison et s’offre ce plaisir. « Juste une, Fanfan ! Tu te souviens nos petits apéros… toi avec ton éternel porto. Juste un fond pour t’accompagner, que tu disais. Et puis, quand je te resservais, tu disais pas non, coquine ! Tes joues rosissaient, ton regard pétillait, comme t’étais belle. À ta santé ! Oui, enfin… à la mienne plutôt ! »

Il allume Radio Nostalgie et se prépare un bon bifteck acheté chez le boucher, quelques haricots verts « du jardin, s’il vous plaît ! » Alain Souchon parle de foule sentimentale et Eugène fredonne. Il met deux couverts l’un face à l’autre, de jolies petites serviettes à fleurs, sans oublier les ronds les noms. « T’inquiète, j’suis pas zinzin. J’aime bien faire comme avant… tu vas quand même pas m’empêcher de là où t’es ! » Eugène déguste son déjeuner et s’apprête à savourer son moment préféré de la journée : la sieste ! Il a installé son transat au milieu du salon. Il aurait bien aimé le mettre sous les châtaigniers, mais ça ferait olé olé aux yeux des gens. Dans son salon, au moins, il n’y a personne pour jaser surtout que les volets sont toujours fermés. Que les autres le laissent faire son deuil en paix, ça lui va bien.

À portée de main, il a ses lunettes, son journal et le téléphone. C’est important qu’il reste joignable pour pas que les gens débarquent à l’improviste. Y en a certains qui se croient tout permis sous prétexte de sa perte et d’autres qui aiment beaucoup donner leur avis sur comment gérer son veuvage. Non merci. « Tu sais Fanfan, j’aurais jamais imaginé à quel point j’aimerais la solitude. En y repensant, avant de te rencontrer aussi il y a 62 ans, c’est comme si t’avais éclipsé cette bonne vieille copine. Tu m’as fait un beau cadeau en partant avant moi… » Et il sombre dans le sommeil le sourire aux lèvres.

Une heure plus tard, la sonnerie du téléphone le réveille.
— Papa ? C’est moi. Je te réveille pas ?
— Non, non. J’arrive pas vraiment à dormir en journée. Faut dire qu’on était bien occupés ta mère et moi…
— C’est vrai. Tu sais, il est peut-être encore un peu tôt, mais avec Nathan, on a pensé que ce serait peut-être mieux que tu ailles en maison de retraite. Tu te sentiras moins isolé.
— Oui c’est un peu tôt, s’étrangle-t-il. Euh, quelqu’un sonne à la porte, je te rappellerai plus tard.
— D’ac’, bisous !

« Alors là franchement, ils font fort tes mioches ! On a fait le maximum pour eux et ils veulent me déloger ! Ça leur a pas suffi que tu nous quittes ? Oui, je m’emporte. S’ils savaient la vérité… Je me sens BIEN. J’aime ma routine, j’ai pas peur de l’ennui, ni de finir seul. Ils ne comprendraient pas. Peut-être qu’ils penseraient que je suis mieux sans toi. Foutaises ! Tu me manques Fanfan, mais bon t’es plus là et il faut bien que je me rende heureux. »

Eugène se lève, il aimerait bien aller faire un tour de vélo et il se dit que ce serait suspect. C’est mieux s’il reste claquemuré. Pourtant, le chant des oiseaux, la douce brise, tout est invitation à sortir. Il se décide pour un tour au cimetière, ça, ce sera pas louche même s’il pense que c’est une sacrée mascarade d’avoir besoin d’aller au milieu de pierres froides pour se souvenir des défunts. Fanfan est là partout avec lui, pas sous ce tas de cailloux ! Elle est dans l’interrupteur du garage, dans le dessous de table en liège, sous l’oreiller, dans l’escargot sur le compost. Mais bon, il joue le jeu. Il en faut pour tous les goûts. Il va cueillir une rose au jardin, c’est pas vraiment pour Fanfan puisqu’elle est dans chaque rose désormais, mais il la mettra sur la stèle comme si et, avec un peu de chance, elle égayera tous les endeuillés.

Il coiffe sa casquette. Qu’est-ce que c’est bon de marcher ! Il devine que c’est l’anniversaire du petit Théo, il y a des ballons colorés accrochés au portail et un 8 géant scotché sur la porte. Il aimerait tellement aller faire la fête avec eux. Arriver les bras chargés de cotillons et faire le clown pour les amuser. Il ferait des blagues sur le fait que, lui, il a un 8 de plus dans son âge. Il s’enivre des rires qu’il entend à travers la fenêtre. « Allez, à trois, tu souffles ! » Sacré petit bonhomme…

Il tourne sur la place de la fontaine, là il y a les zados qui traînent. Mobylettes garées, téléphones connectés. Ils se parlent à peine et, pourtant, Eugène sent qu’ils sont une bande. Les copains d’abord ! Il se souvient comme il était parfois dérouté par ses propres enfants à cet âge. Fallait pas s’inquiéter, ils ont l’air équilibrés et heureux aujourd’hui. Ils ont même réussi à fabriquer leurs propres enfants. Quel chance il a d’être grand-père !

Il arrive au cimetière et se ressaisit pour avoir un air solennel. Il y a quelques autres personnes sur place. Il se dirige vers la tombe de Françoise. Ils avaient hésité à l’enterrer, pour lui, après son dernier souffle, elle s’était évaporée tout simplement. Elle n’était plus, ça avait été assez clair. Les enfants semblaient avoir besoin d’un lieu où la trouver en cas de besoin. Tiens, il y a un jeune homme qu’il n’avait jamais vu au village. Tout souriant, il est carrément assis sur une tombe en train de lire. Ça alors… Eugène s’approche et découvre le titre : Au bonheur des morts. C’est culotté !
— Bonjour !, lui dit le jeune homme avec un sourire éclatant.
— Bonjour, murmure Eugène.
— Vous rendez visite à quelqu’un ?
— Euh, oui, c’est ça…
— Je lisais des extraits à Louise. Bon, je sais bien qu’elle ne m’entend pas vraiment, mais j’aime faire ça. Elle avait un cancer et elle est morte il y a trois semaines. Je m’appelle Arthur au fait, fit-il en lui tendant la main.
Eugène sent son cœur se serrer en remarquant les dates sur la pierre 1990-2018. Françoise avait 85 ans, c’était quand même plus justifié. L’attitude du jeune homme face à lui le décontenance, il a l’air tellement serein.
— C’est drôle, depuis qu’elle est partie, je me sens libre. Pourtant, on peut pas dire qu’elle m’emprisonnait. On a beaucoup voyagé tous les deux tellement on avait soif de liberté. On avait prévu de se marier cet été. Ben, à la place, je m’offre un voyage en Transsibérien, j’ai toujours rêvé de ce voyage en solo ! J’emmènerai Louise dans mes bagages, incognito. Je suis sans elle et c’est comme si j’étais plein d’elle. Vous voyez ce que je veux dire ?
— Euh…
Quelque chose à l’intérieur d’Eugène craque, ça s’ouvre et jaillit.
— Ça vous dit d’aller boire un café, Arthur ?

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Vrac · il y a
Une gaieté renfrognée se mêle à la gravité. Qu'il est dur de devenir seul !
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Yannick Pagnoux · il y a
Pour moi en lisant les commentaires, c'est ce mot authentique qui me serait venu à l'esprit. On ne bascule jamais dans le larmoiement et on reste accroché à ce personnage.
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Audrey Beauvais · il y a
Un GRAND merci Yannick d'être venu lire mon texte et d'avoir pris le temps de commenter !
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Nelson Monge · il y a
Une oeuvre qui fleure l' "authentique", par son scénario et l'écriture.
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Audrey Beauvais · il y a
Oh merci Nelson ! Je milite pour l'authenticité...
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Aurélien Azam · il y a
Un récit qui se révèle finalement assez émouvant, sans sombrer dans le pathos. Perfectible, notamment la fin, mais il y a de l'idée.
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Audrey Beauvais · il y a
MERCI Aurélien d'avoir pris le temps de me lire et de m'écrire !
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Doria Lescure · il y a
récit bien écrit et bien construit sur un sujet bien porté par son personnage, lequel est soigné et touchant d'humanité. Le fond est simple, la progression fluide et ce sujet fonctionne très bien car on entre assez vite en empathie avec Eugène.
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Audrey Beauvais · il y a
Un grand merci Doria pour ces retours si attentifs. C'est précieux pour moi !
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Françoise Desvigne · il y a
Superbe histoire Audrey ! Moi aussi on m'appelle fanfan ! J'ai vraiment apprécié ! Bravo !
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Audrey Beauvais · il y a
Merci Fanfan !
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes voix''' '. ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏
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Audrey Beauvais · il y a
Un grand merci à vous et oui j'irai vous lire !
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Romane M · il y a
Jolie histoire qui sonne vrai avec cette réalité de la présence qui perdure et cette résolution "Tu me manques Fanfan, mais bon t’es plus là et il faut bien que je me rende heureux" . Et merci de me faire découvrir "Au bonheur des morts" !
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Audrey Beauvais · il y a
Merci Romane d'avoir pris le temps de me lire et de commenter !
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manon luneau · il y a
Félicitations pour cette nouvelle. J'ai ri et pleuré. J'ai passé un doux moment en compagnie d'Eugène et de tes mots si bien choisis. Merci beaucoup !
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Audrey Beauvais · il y a
Merci Manon de m'avoir lue et commentée ! J'adore permettre aux autres (et à moi) de rire et pleurer alors je suis ravie qu'Eugène ait provoqué cela.
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Guy Bellinger · il y a
Le portrait plein d'affection d'un "vieil homme indigne", autrement dit qui ne ressent pas ce que la société q décidé qu'il ressentirait. Mais au lieu d'être hypocritement conventionnel, il sent heureux : sa femme est partout, pas sous un tas de pierres.
Quelle délicatesse de touche, que votre plume est légère, comme vous savez dégager le beau et le bon de la gangue des "obligations". Et quelle merveilleuse fin, que cette rencontre avec un homme plus jeune mais dans le même ces de figure. Bravo pour ce récit tendrement intelligent.
Au fait connaissez-vous "La vieille dame indigne", le film de René Allio (1964) avec la vieille actrice Sylvie ? Il vous plairait, je crois.
https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Vieille_Dame_indigne

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Audrey Beauvais · il y a
Bonjour Guy, je vous remercie d'avoir pris le temps de me lire et de me faire part de vos commentaires. C'est beau ce que vous dites, je suis touchée ! J'ai besoin d'être encouragée alors merci infiniment. Je ne connais pas La Vieille dame indigne à part Tatie Danielle ! Merci pour cette référence.

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