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C'est pas aujourd'hui la pleine lune ?

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PIPO

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Goudron monta les marches et entra dans la poste. Il n’y avait pas de tapeur aujourd’hui, pour tenir la porte et lui réclamer un peu de thunes. Il allait pouvoir entrer dans le bâtiment sans culpabiliser pendant trois secondes. Parce qu’il lui aurait rien filé.
Goudron redoutait toujours l’interminable file d’attente aux guichets. Toutes les files d’attente de tous les guichets possible. C’était toujours trop long, on était toujours trop près les uns des autres. On était toujours mal à l’aise.
Aujourd’hui il venait simplement pour poster une lettre. Trois personnes attendaient devant le guichet automatique de distribution de timbres. Une jeune fille aux cheveux attachés vite fait se débattait avec le système de pesage des lettres. Ça marchait pas ! Derrière elle, deux femmes regardaient d’un air à la fois tendu et réprobateur ce qui se passait du côté des guichets.
Là-bas, un homme était en train de tempêter. Coiffé d’un calot en fourrure qui faisait penser à Amin Dada, il s’énervait devant le guichet numéro un. Il était grand et plein d’énergie. En face de lui, une employée lui répétait en boucle que c’était impossible. Vu de l’endroit où se tenait Goudron, ça ressemblait à un malentendu. Et c’était en train de s’enflammer. L’homme au calot avait l’air excédé. Par contre, ses interlocuteurs semblaient le considérer comme un fou furieux, à voir la façon dont ils le regardaient. L’attitude de la femme du guichet criait silencieusement qu’il devrait la fermer, parce que la rumeur populaire le pointait du doigt comme étant un intrus dans ce pays. Mais si la réclamation de l’homme était vraiment légitime, alors comment ne pas être fou de rage ? Parce que dans ce cas, c’était une double injustice.
Deux types surgirent d’une porte donnant sur l’arrière des guichets et raccompagnèrent l’homme au calot en fourrure vers la sortie. Quand ils passèrent près de lui, Goudron vit que ses yeux flamboyaient. « Cet homme est dans son droit ! » hurla l’intuition de Goudron. Mais il ne bougea pas.
Et il resta planté là. Puis il s’aperçut que la voie était libre au guichet automatique de distribution de timbres. Il commença à introduire des pièces dans l’appareil en réfléchissant à ce qu’il venait de voir. Il se disait qu’il y a des jours comme ça où tout le monde est à cran. Dans ces cas-là, il pensait toujours à l’influence des éléments sur les gens. Le vent qui soufflait depuis des jours. Peut-être des bombardements de particules en provenance du soleil ? Ou la pleine lune, tout simplement.

Quand Goudron sortit de la poste, il y avait des Roms près du distributeur de billet. Il n’avait pas d’autre choix que de passer devant eux. Goudron essaya de se composer un visage impassible en approchant. Un homme avec une barbe, assis en tailleur par terre, serrait dans ses bras une gamine d’environ sept ans. Plus Goudron approchait, plus il ressentait cette colère incongrue qu’on ressent quand on se fait taper du fric dans la rue. Une colère qui dit que « Merde, on a déjà pas beaucoup de sous et faut encore qu’on vienne nous en demander ! ! » Ou la variante plus élaborée, qui disait que l’état nous prend notre argent et qu’il faut encore en plus que des gens qui bénéficient déjà des aides sociales viennent en rajouter !
Avec les Roms, en plus, il y avait une concentration spéciale de haine sur eux. Difficile de dire exactement pourquoi. Parce qu’ils n’ont pas de pays, ils sont plus pratiques à détester ? Plus faciles à traiter d’envahisseurs ?
Goudron se demanda si c’était pareil pour les juifs avant. On les rendait responsables chaque fois qu’il arrivait un truc merdique à l’humanité. Ouais, c’était logique, maintenant que les juifs avaient un pays, quelqu’un d’autre devait prendre leur place. Goudron regarda dans les yeux de l’homme, dès qu’il put les voir. Ils étaient marrons clairs. Ils brillaient. L’autre vit le regard de Goudron. La gamine ne vit rien du tout. L’homme dit quelque chose dans sa langue quand Goudron passa à sa hauteur. Qui fut brièvement envahi par une bouffée de rage. Encore. Il avait tout de suite pensé que l’homme se moquait de lui. Goudron les dépassa en trimbalant encore un peu de colère derrière lui.
Il avait pourtant mis en place depuis longtemps des défenses contre les gens qui demandent du fric dans la rue. Comme cette phrase clé qu’il activait comme un champ de force. Quand on lui demandait une pièce, il répondait : « J’ai pas de monnaie ! » Ça avait marché un moment, jusqu’au jour où il avait croisé une vieille femme qui faisait la manche assise par terre. Elle lançait des genres de bénédictions aux passants. Style « Dieu vous le rendra ! » En fait elle parlait tout le temps. Un flot de paroles, parfois incompréhensibles. Goudron lui sorti sa phrase qui tue en passant, presque sans y penser. Mais quelques mètres après, il l’entendit marmonner distinctement : « Ouuh, il est malin, çui là ! ! Il est malin... » Et c’était comme un signe avant-coureur. Quelques temps plus tard, il ressortit encore sa phrase bouclier. Cette fois, c’était à la sortie d’un supermarché. Et le type avait l’air un peu simplet. Il voulut modifier son texte, l’arranger. Peut-être à cause de la vieille femme de la fois d’avant. Ce coup-ci, au lieu de dire « J’ai pas de monnaie », il lâcha : « J’ai que des billets ! » Et la réponse tomba, logique et imparable, puis le poursuivit à travers tout le parking du supermarché : « Un billet ! ! Un billet ! ! Un billet ! ! »

Après avoir retiré 10 euros, Goudron décida de s’acheter des croissants. Il allait rentrer chez lui, se faire un café et ne plus sortir de la journée. Il entra dans la première boulangerie qu’il trouva sur son chemin. Une femme avec une blouse blanche de boulangère sortit d’une pièce masquée par un rideau de perles. Goudron demanda deux croissants et posa son billet dans la coupelle en verre à côté de la caisse. Sans qu’il n’ait posé aucune question, la femme se mit à lui parler. Avec un débit hyper rapide. Goudron ne comprit pas tout de suite ce qu’elle racontait. Puis il finit par capter qu’elle était en train de lui expliquer que les bus qui s’engageaient dans la rue longeant la poste avaient un mal de chien à prendre le virage à angle droit au bout et que c’était pas normal que la mairie n’ait encore pas mis un panneau interdit au bus. Par un hasard complet, Goudron était en train de regarder les mains de la boulangère quand elle lui rendit la monnaie en posant les pièces dans la coupelle à côté de la caisse. Et un genre de sixième sens l’avertit qu’il en manquait une. Il parla sans réfléchir : « Il manque cinquante centimes madame. » Et il regarda le visage de la boulangère. Elle fit immédiatement une espèce de grimace et rajouta la pièce. Putain, pensa Goudron, elle a essayé de m’endormir pour me niquer sur la monnaie ! ! Il récupéra ses pièces et sortit en se jurant de ne jamais refoutre les pieds dans cette boulangerie.
Tout le long du chemin du retour, Goudron rumina là-dessus. Il avait grandi au-dessus d’une boulangerie et il avait observé que les commerçants pouvaient parfois entuber les gens sans état d’âmes. Des petits profits. Des centimes ajoutés à des centimes, amassés sur le dos de personnes trop confiantes. Les vieux surtout.
Ça commençait à faire beaucoup pour une seule journée. Ça commençait même à bien faire, putain ! Puis Goudron se demanda si toutes ces scènes qui venaient de lui arriver avaient un lien entre elles. Il commençait réellement à penser que cette journée n’était pas normale. C’était pire que la pleine lune. C’était peut-être le solstice d’hiver en plus. Il avait lu quelque part que chaque évènement qui arrivait dans le système solaire avait une répercussion sur les comportements humains. Surtout sur les fous, à ce qu’on disait. Mais aucun des gens que venaient croiser Goudron n’avaient l’air fou.
Pas comme cette fois où il marchait sur l’avenue de la gare et qu’il avait vu arriver ce type, au loin. A sa façon de gesticuler en parlant tout seul, on voyait tout de suite que c’était un authentique fou. Quand il croisa Goudron, le type qui était en train de gueuler après un ennemi imaginaire lança sa jambe et son bras droit vers lui, dans une espèce de mouvement de karaté. Mais n’importe comment. Goudron le dépassa et se retourna un peu après : le type était en train de faire la même chose avec un autre passant. Qui rigola. Encore un peu plus tard, il se retourna encore. Ce coup-ci le dingo s’en prenait à un mur.

Pile au moment où il rentrait chez lui, le téléphone sonna. Machinalement Goudron décrocha. Une femme lui demanda d’un ton cassant si son nom, c’était bien Goudron. Goudron répondit que oui. A partir de là, il n’arriva plus à en placer une. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était essayer de piger pourquoi il se faisait engueuler de la sorte. Il extirpait des mots hors du flot qui se déversait dans ses oreilles. Des mots comme engagement, respect, honneur. Oui, honneur. Mais il n’arrivait pas à comprendre à propos de quoi. Et surtout qu’est-ce qu’il avait bien pu faire ? Ou pas faire ? En même temps, l’exaspération commençait à se pointer, parce que merde après tout, qu’est-ce que c’était que cette femme qui l’appelait chez lui pour l’engueuler ? ! Mais la curiosité l’empêchait d’exploser. Ce coup de téléphone devenait mystérieux. La femme prenait ce ton que prennent parfois certaines personnes pour engueuler les gosses. Comme ça avait l’air de ne jamais vouloir s’arrêter, il finit par prendre la décision d’interrompre les récriminations. « Eh ! Ho !! Excusez-moi, mais vous pouvez m’expliquer pourquoi vous gueulez comme ça ? ! »
Il y eut un temps d’arrêt. Avec un silence terrible. Puis la femme reprit en montant encore d’un cran. Elle lui expliqua d’une voix glaciale et méprisante que dix jours auparavant, il avait accepté de rendre dans un magasin de meubles, pour aller chercher le service de vaisselle de table qu’il avait gagné. Pour ça, on lui avait envoyé une convocation par la poste ! Et depuis, on l’attendait toujours au magasin ! !
Tout se mit alors en place dans l’esprit de Goudron. D’un bloc. Cet appel téléphonique, où cette fille lui avait expliqué qu’il avait gagné son service à vaisselle de table. Il pouvait venir le chercher dans un magasin qui vendait des meubles de salon. Goudron avait tout de suite flairé l’embrouille. Le plan était simple : il s’agissait de l’attirer dans le magasin avec un leurre. Et une fois là-bas, de lui fourguer des meubles.
Il se souvenait que c’était la voix de la fille qui l’avait touché. On sentait dedans tout le tragique de sa situation. La pression que lui mettait son manager pour accrocher un maximum de dindons. Les abus de pouvoir facile. Cette fille devait se faire humilier à longueur de journée. Alors il avait accepté de l’écouter.
Puis il avait complètement oublié. Et quand la convocation était arrivée, il l’avait probablement jetée en pensant que c’était de la pub.
Goudron s’excusa auprès de la femme qui était certainement la manager de la fille, qui devait sûrement être à côté d’elle. En fait il aurait voulu s’excuser auprès de la fille plutôt. Tout ce qu’il récolta, c’est un vague grognement qui devait vouloir dire au revoir et elle lui raccrocha brusquement au nez.
Goudron n’avait pas fait deux pas en direction de la cuisine, que le téléphone se remit à sonner. Machinalement il décrocha en pensant que c’était la femme qui le rappelait. Peut-être pour s’excuser à son tour. Où pour lui passer la fille. Mais non. C’était une autre femme. Celle-là lui déversa dessus un discours enjoué où il n’y avait aucune virgule, aucun point. Encore une fois, aucune chance d’en placer une. Discours verrouillé. Aucun autre choix que d’écouter. Alors Goudron sentit un calme glacé l’envahir. Il savait qu’à un moment où à un autre, ce serait à lui de parler. Et cette femme lui donnait le temps de se préparer. Il écouta donc ce qu’elle avait à dire. Ce coup-ci, la combine, c’était de lui faire peur. La femme lui demandait s’il avait fait vérifier récemment ses boiseries contre les insectes phytophages. Elle précisa deux fois, que les termites rentraient dans cette famille d’insectes. Termites. Mot clé. Goudron vit l’équation en un éclair : Termites + poutres = toit de l’immeuble qui risque de s’écrouler sur ta tête !
Alors, il attendit alors tranquillement que ce soit à lui de parler et quand ce moment arriva, il lâcha une seule phrase :
« Non, les termites c’est bon. Mais je suis pratiquement certain d’avoir des vampires dans mon grenier. Vous faites les vampires ? »

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