C'EST MON ANNIVERSAIRE

il y a
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Je ne sais pas pourquoi j'écris, mais j'écris, régulièrement, souvent quand le jour commence à s'effondrer. Mes auteurs préférés, dont le classement varie, selon les saisons : Emmanuel Bove  [+]

Pour moins de cents euros, j'ai fait l'acquisition d'une montre qui jamais n'avance ni ne retarde ; elle affiche l'heure à la seconde près, puisque le mécanisme est relié à l'horloge atomique de Brunswick.

Depuis un moment, j'observe la grande aiguille ; ça ne va plus tarder, maintenant.

Voilà : pile seize heures quarante.
Puisque la période de gestation n'entre pas en ligne de compte, j'ai quarante ans ; quarante années de présence sur cette terre : vouaououhhh !

*

L'Homme se repère avec ce genre de notion chiffrée, comme le voyageur assimile la mairie au centre d'une boussole, dans ce patelin où il vient de poser les pieds.

Mais certaines interrogations me viennent à l'esprit. Par exemple, à l'instant précis où je vis le jour, le ciel affichait-il un décor similaire à ce que je vois aujourd'hui ? Bleu, avec une petite touche blanche à l'Est ? La température extérieure avoisinait-elle les dix degrés cinq ? Le 29 octobre ; être né le 29 octobre ; je suis un type du vingt neuf octobre. Hélas, je ne suis pas né un 31 décembre, ni un 14 juillet, ni le premier avril ; pas davantage un 15 août, ni le jour du mardi gras... Tout bonnement un 29 octobre. Ce jour... pas très gai certes, car il annonce l'arrivée prochaine du 2 novembre. Et on a décrété le 2 novembre, jour des "morts", le jour où on rajoute des "r" pour que cela fasse plus lugubre : le 2 novembre, c'est le jour des "Morrrts", le jour où on se souvient. A compter du 27 octobre au soir, dans les têtes, les gens vifs, dynamiques, ont déjà flairé ce parfum particulier dissimulé dans l'atmosphère ; l'image de tombes garnies de chrysanthèmes en fleurs leur vient à l'esprit. A compter du 29 octobre, ils s'apprêtent à vivre une période de tristesse. Quant aux lymphatiques, ils ne capteront ce message que le lendemain. Les grands rêveurs, observant le ciel étoilé le soir du premier novembre, réaliseront soudainement que le lendemain sera un jour particulièrement triste, puisqu'ils devront s'en aller au travail. Quant aux distraits, ils ne s'en rendront compte que le trois ou le quatre novembre de l'année suivante - d'ailleurs, beaucoup pensent que le jour des morts est le premier novembre, jour de la Toussaint ; ainsi, dès le lendemain, la plupart des citoyens pensent déjà à autre chose qu'à leurs morts -.
En définitive, je suis né un jour boiteux, cinquante six heures avant que le sol terrestre, suffisamment accablé par la présence de tant de monde, connaisse une pluviométrie originale du fait de cet apport considérable de larmes, bien appauvries en vitamines.

En partant à la découverte de ce monde étonnant, j'ai vite appris à ne compter que sur moi-même, me disant, mi éveillé mi endormi : mon garçon, tu es ce qu'il t'est impossible de voir. Puis j'ai dû divaguer au milieu de charmantes étendues cosmologiques, baignées par une indicible clarté. Cédant à un lyrisme qui m'est propre, je me suis vu fantôme d'opéra, spectateur assidu d'un monde en mouvement. Remettant le temps à sa vraie place en m'asseyant à califourchon sur le mur du son, j'ai écarté les bras pour jouer à l'équilibriste avec l'infini, laissant de côté occupations les plus indispensables.

Mais il ne sert rien de vouloir précipiter les choses. Les choses sont et je suis renfermé dedans. Impossible de m'en extraire. "Goutte aux joies lumineuses de ton émerveillement", mon gars. Taciturne, je l'ai toujours été. Je ne sais pas parler. Ou plutôt, je n'ai jamais su que dire. Dis, mais dis quelque chose ; ma lucidité est toujours là pour répondre : "dire quoi, au juste ? Que l'art consiste à déformer une madeleine pour faire en sorte qu'elle soit ronde ? Pfft"...

Et si un jour on apprenait que notre vue nous trompe ? Qu'en fait la terre n'est pas ronde ; qu'il ne servirait à rien de déformer la madeleine, puisqu’en vérité, la terre a exactement la forme d'une madeleine. Ah, bon ? Et ces types qui ont passé toute leur vie à déformer les madeleines ? Merde alors ! Dans ce cas, dans ce cas... Ne plus faire confiance à notre vue, aux actualités scientifiques ? Mais alors, faire confiance à qui ? A l'odorat ? A l'écoute des sons ? A ces sons que nous ne percevons pas ?
Quant à ce vide... oui, je crois que j'ai encore beaucoup à apprendre. Mais je me demande si l'Homme demeure apte à comprendre ces éléments qui le dépassent totalement.
Revenons sur mes quarante ans ; sur ce 29 octobre, jour où j'ai abouti.
Vous parlez d'un aboutissement... Jusqu'au 29 octobre à seize heures trente neuf, je ne savais rien. Dès seize heures, la sage femme a fait rire l'ensemble du bloc sanitaire : encore un qui va savoir. Vraiment hilarant. Il va en apprendre des choses... De nouveaux rires. Mais crie petit bonhomme. Tes belles joues roses vont bleuir, si tu ne cries pas ; "paf ! ; déguste cette claque, tu l'as bien cherchée". "Ouin, ouin, ouin..." Eurêka, il respire. Tout se déroule comme prévu ; je l'embrasse, tiens ; Ce nouveau-né va aller loin... Remercie Murielle, cette sage femme a bien fait son travail ; remercie les infirmières, remercie du fond du cœur tout le personnel de l'établissement hospitalier.
Nécessairement, dans quelques mois ce petit bout d'choux va savoir qu'il a un papa, une maman, un frère, des grands-mères, des grands-pères, des oncles, des tantes, que sa ville compte dix églises et une mairie. Seulement, vers cinq ans, fini de rigoler mon grand ; tu pourras ravaler ton pouce une bonne fois pour toute : direction, l'ECOLE, mon vilain canard. Attends un peu voir. Pleure, rigole, nourrisson, profite de la vie avant que naisse ta conscience. Plus tard, tu pourras rôder autour des poubelles qui jouxtent la maternité, dans l'espoir de découvrir un sachet identique à celui qui, jadis, contint ton cordon ombilical ; tu ne penses tout de même pas qu'on l'a conservé dans le formol ; au prix ou ça coûte, le formol... Bientôt, tu obtiendras tout ce que tu désires si tu adhères à la bonne cause terrestre. Sois terre à terre comme nous et ça ira. Ne te fais pas de soucis. Et puis, lorsque tu auras quarante ans, tu pourras écrire un beau chapitre sur ta vie ; une nouvelle, un texte, une petite histoire qu’apprécieront une certaine race de lecteurs.

Non, sans blague, c'est vrai, vous avez apprécié ça ?
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Granydu57 · il y a
Encore un texte bien spécial l'ami Yves. Bon anniversaire !!!
40 ans, les quarantièmes rugissant, une moitié de vie, car 80 ans c'est un bel âge, mais 100 ans c'est mieux...
Que dire ? Ah oui, le 29 octobre,c'est le jour de naissance de ma maman,
c'est pour cela qu'elle n'a jamais aimé les chrysanthèmes, symbole de la mort pour elle...
Alors ce matin devant sa dernière demeure j'ai déposé des roses...

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prijgany prijgany · il y a
Oui, les 40e surgissant... hum ; 29 octobre ta maman ; ça alors... j'aime pas les chrysanthèmes non plus. Ni les misères, ça fout le cafard. T'as bien fait pour les roses...
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Yasmina Sénane · il y a
Bon anniversaire avec quelques jours de retard !
Mais je n'ai reçu la notification qu'aujourd'hui et curieux hasard j'ai lu ton texte à 16h40 ...
Alors débouchons le champagne ;-)

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prijgany prijgany · il y a
Ca a éclaboussé partout ; c'est malin ; j'ai pris le sabre du vieil oncle, prestige du Tonkin ; et je l'ai eu le goulot ; ça pour l'avoir eu, je l'ai eu...
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Yasmina Sénane · il y a
Ça change des embruns ;-)
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Marianne · il y a
Il parait que la crise de la quarantaine, c'est le moment où on se retourne et où l'on prend conscience que la mort est au bout, qu'on s'y dirige. Fini l'inconscience de la jeunesse. Certains décident de forcer les choses et rester jeunes à tout prix ( d'où les attitudes qui peuvent surprendre l'entourage) .
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prijgany prijgany · il y a
Oui, Marianne ; je viens justement de refaire la canne que je porterai dans 30 ans ; c'est la poignée qui posait problème ; analysant objectivement mon arthrite déjà grandissante au niveau de la main droite, je me suis dit : refait ta canne mon bonhomme ; il n'est jamais trop tôt... ou assez tard... bref ; bonne journée à toi.
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Didier Poussin · il y a
Retour en arrière
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prijgany prijgany · il y a
Ma foi oui ; petit retour.
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Pingouin · il y a
Bravo pour l'ensemble de ces digressions philosophiques
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prijgany prijgany · il y a
Merci Manchot ; euh, pardon : pingouin.

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