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Troy80

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Il crut d'abord à un amas de feuilles, sur cette route dont l'asphalte se morcelait ça et là. L'automne battait son plein et les chênes ancestraux exhibaient peu à peu leur lot de bronchioles noueuses, au beau milieu de cette artère en plein cœur de la forêt. C'était le soir bien évidemment, jamais pareille histoire ne peut exister en pleine après-midi au risque de déroger aux règles de l'attendu.
Plus il avançait sur l'axe rectiligne, plus il dut se rendre à l'évidence. Le monticule inopportun était pourvu d'un squelette. La lecture du dernier Chattam lui fit un temps croire au pire. Tous ces cadavres dont ses soirées et nuits étaient hantées depuis des semaines commençaient à lui faire perdre raison. Au fur et à mesure qu'il s'approchait de la forme, il se surprit à élaborer inconsciemment des plans pour se débarrasser de cet hypothétique cadavre humain. Ce qui l'horrifia d'abord fut la facilité avec laquelle son esprit mettait en place de tels scénarios, avant même d'avoir eu l'idée de s'interroger sur l'identité de cet homme ou de cette femme et du malheur que sa mort provoquerait chez ses proches.
Franck fut à moitié rassuré quand, arrivé à hauteur de la masse, il s'aperçut qu'il dut plutôt raisonner en termes de mâle ou de femelle.
Un cerf magnifique gisait sur le flanc, gueule ouverte. La lueur des phares de son antique break mit au jour l'extraordinaire pelage brun-roux et la magnificence de ses bois. Sacré bestiau ! Il en avait déjà vu et même abattu de tels animaux dans sa vie de chasseur mais des comme ça !... C'était un véritable roi parmi les rois ! D'une taille impressionnante, même mort, il en imposait. Ce cerf avait dû faire tourner des bois chez bien des biches ! Du pied, il bouscula l'animal pour s'assurer que celui-ci était bien mort. Puis, il s'agenouilla et ne put que constater la froideur de la bête.
Par mesure de précaution, il tourna la tête de droite et de gauche pour s'assurer de sa seule et unique présence en cet antre feuillu, juste avant de retourner vers le break, et d'en ouvrir le coffre afin d'y placer le cerf.
Même mort, l'animal ne se laissa pas faire. Les estimations de Franck avaient été justes. L'animal pesait son poids. Mais son métier de déménageur lui permettait de vaincre au quotidien des charges bien plus conséquentes. Avec force patience, il parvint toutefois à le charger dans le coffre, puis démarra à toute allure, les envolées puissantes de l'Enter Sandman de Metallica emplissant l'habitacle de leur martèlement caractéristique.
Sur la route, un vieil adage lui revint en tête : « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. » Certes, il ne se vanterait pas de cette prise auprès des copains dimanche. Mais il n'empêche que c'est bien lui qui se délecterait d'un fameux rôti le même jour à midi.
Arrivé chez lui, Franck décida de garer la voiture dans son sous-sol, puis déchargea l'animal à même le sol de ciment. Sous la lumière du néon, la bête perdait un peu de sa splendeur, mais ce n'est pas la qualité essentielle que l'on demande en général à un futur gigot.
Les mains sur les hanches, il détailla une dernière fois la bête puis éteignit les lumières avant de rejoindre l'étage où sa femme lui reprocherait certainement encore son retard.
L'obscurité totale gagna la froide pièce.

Au rez-de-chaussée s'en suivirent les reproches, puis les explications purement rationnelles et pour une fois purement véridiques et sans arrière argument éthylique inavoué, puis les réjouissances, les baisers, un repas frugal, trois épisodes des Experts dont deux multi-diffusés, des bâillements sonores, un escalier qui grince, une couette qui s'ouvre et se referme, une lampe de chevet qui s'éteint.

Puis, le silence.

Le silence.

Presque le silence.

Quelques minutes après, le cerf tressaillit. Faiblement d'abord, puis ses mouvements se firent plus appuyés. On entendit alors un bruit de métal qu'on frotte, puis progressivement et sans douleur, le mâle cervidé accoucha dans un silence ouaté. La silhouette se fit étonnamment agile et s'extirpa en un éclair de ce singulier cocon, une paire de ciseaux à la main, avant de presser l'interrupteur d'une lampe de poche miniature.
Manuel balaya la pièce de son rayon lumineux et émit un mouvement de recul à la vue d'un autre individu, là juste en face de lui. Juste avant de s'apercevoir qu'un vieux miroir posé négligemment contre le mur lui renvoyait son image.
On l'avait toujours plaint ou raillé, tout petit qu'il était. Pauvre petit Manuel ! Alors Passepartout, t'as combien de clés ? Hé, Simplet, ils sont où tes six frères ! Oh, certes, au début ça l'avait blessé. Mais il avait rapidement trouvé des avantages à être pourvu d'une verticalité réduite, là où le commun des mortels l'aurait qualifié de « nain ».
« Tout ce qui est petit est mignon » lui disait sa mère. Il avait modifié quelque peu le dicton en « Tout ce qui est petit est malin ». Il avait suffi d'une lecture de l'Illiade d'Homère en classe de sixième pour se passionner pour l'épisode de l'invasion de Troie grâce au célèbre cheval. Il lui avait fallu quelque temps pour oser élaborer et mettre en place ce plan qui lui permettrait de tirer son épingle du jeu. Cela avait commencé il y a quelques années et l'idée du cerf lui était venue après avoir trouvé pareille bête un jour sur sa route. C'est incroyable le nombre d'animaux de ce genre qui se font culbuter. Pour le reste, toujours le même stratagème emprunté au vieux conte du Loup et des Sept Chevreaux : il ouvrait le ventre du cerf, le vidait de ses boyaux, en nettoyait proprement l'intérieur. Puis il abandonnait l'animal sur une route quelconque, forestière de préférence, entrait dans le cadavre et recousait le ventre de l'animal de l'intérieur avec une aiguille et du fil.

Et il attendait.

Après, c'était au petit bonheur la chance. Il attendait de se faire embarquer et patientait jusqu'à la nuit pour faire irruption dans la maison. Il ne cherchait que de l'argent. C'est le seul butin qu'il pouvait emmener. Une fois son forfait accompli, il ne lui restait plus qu'à sortir par la porte d'entrée, sans aucune trace d'effraction. Oh, ça pouvait lui prendre du temps pour retrouver son chez lui, mais il y avait toujours un automobiliste autostoppeur-friendly ou un car de campagne pour lui faire regagner tôt ou tard son pavillon.

Sauf la semaine dernière, où il avait dû faire tout le chemin à pied. A travers fourrés. Il en avait attrapé un méchant rhume qui ne le quittait pas. Qu'importe, bientôt il serait assez riche pour s'acheter le Val de Grâce et s'offrir une tripotée de médecins à ses petits soins.

Il allait emprunter la première marche de ciment histoire de voir si cette soirée allait être une soirée rentable, quand la lumière de la montée d'escalier s'alluma. Pris de panique, il courut vers la dépouille du cerf, s'engouffra à l'intérieur et rabattit tant bien que mal les deux pans de son abdomen.

Franck descendit au radar ; la soif au palais. Il tourna inconsciemment la tête vers le cerf qui gisait sagement sur sa dalle de béton. Il sourit, puis pivota pour choisir sur l'étagère une canette de Kanterbrau qu'il décapsula bruyamment avant d'en avaler le contenu d'une traite.

Dans le cerf, Manuel luttait. Les sinus le chatouillaient de manière de plus en plus désagréables. Non, pas là...pas là !

Il se pinça le nez mais ne put réprimer cet horrible...

Non... pas ATCHOUM... un simple ATCHIII... étouffé par l'abdomen du cervidé. Assez cependant pour faire tressauter l'animal.

De Dieu ! cria, Franck, juste avant de remonter les marches.

Quand il revint dans le sous-sol armé de son fusil des grands jours et qu'il chargea le cerf déjà étendu d'une poignée de chevrotines, il se dit que décidément avec ces bêtes-là on n'est jamais assez prudents.
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