Cendrillon au pied levé

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J'ai mal aux pieds. Il faut savoir souffrir pour être belle. C'est un homme, sans aucun doute, qui le premier proféra cette ineptie.
J'aimerais bien enlevé ces fichus magnifiques escarpins pour me masser la voûte plantaire et soulager mes orteils mais au milieu de mon banc dans cette église bondée, c'est parfaitement impossible, d'autant que le curé nous invite à une véritable gymnastique. Assis, debout, assis, debout. A quoi ai-je donc pensé lorsque j'ai décidé de porter des talons hauts pour cette cérémonie alors que ce n'est pas mon style ?
Je me demander si je suis la seule à prier secrètement pour que s'achève le supplice tout en fixant, placée devant l'autel, rayonnante dans sa robe blanche, ma sœur qui, ayant trouver chaussure à son pied, la tient fermement par le bras, lui passe une bague au doigt et, pour un peu, la corde au cou. Involontairement, je lâche un soupir d'exaspération, déclenchant chez mes voisins impeccablement encostumés des haussements de sourcils réprobateurs. Quelle est la cause de mon agacement ? Cette messe qui n'en finit pas d'être dite avec toute cette débauche de solennité, mes escarpins et leurs maudits talons, ou ma sœur tout simplement ? A vrai dire, je me demande pourquoi elle m'a invitée. Par pitié, par obligation, ou pour le plaisir sadique de m'imposer une journée longue et ennuyeuse ? Ce mariage aurait très bien pu se passer de moi. Je suis la tare de la famille, l'ombre au tableau de cette fête, la tête d'enterrement qui gâchera les photos.
Il faut être lucide. Même perchée _ de manière tout à fait grotesque _ sur des talons hauts _ j'ai bien remarqué les ballerines à semelles plates sous la robe de mariée _ je ne lui arrive pas à la cheville. Ma sœur est belle, incroyablement belle, et elle le sait _ elle a toujours eu tous les hommes à ses pieds. Et ma sœur est garce, incroyablement garce _ malheureusement je suis la seule à m'en rendre compte. Voilà pourquoi je n'ai qu'une hâte : que cette journée se termine, que je puisse enfin retrouver la tranquillité de mon petit studio et que mes chaussons de vair se transforment en charentaises dépenaillées et tellement plus confortables.
Enfin, le service prend fin. La foule sort de l'église. Une pluie de pétales de rose dégouline de partout. Tous les clichés du mariage traditionnel y passeront donc. Ce sera ensuite le vin d'honneur et j'entrevois déjà l'apogée de la soirée dans la mascarade de la jarretière.
Oh non ! La mariée m'a vue. Il fallait bien que ça arrive à un moment ou à un autre. Elle se dirige vers moi, les yeux rivés sur mes escarpins.
« Ravissantes ! Ces chaussures te vont comme un gant. »
Il ne faut pas s'y méprendre. Ce compliment annonce le début des hostilités. De mon côté, je saute à pieds joints sur l'occasion pour railler l'incongruité de ses paroles. Et d'en conclure :
« Tu es désespérément plus bête que tes pieds.
_ Même le jour de mon mariage, tu ne peux t'empêcher d'être désagréable. Pas étonnant que tu sois toujours célibataire. Pour ton information, il y a beaucoup d'hommes célibataires parmi les invités. Tu devrais en profiter. »
La dernière phrase sonne comme un moquerie et ma sœur s'esquive, légère comme une ballerine.
Aussitôt, je n'ai pas le temps de respirer, un homme m'accoste, accort. Ca sent le traquenard. J'en mettrais ma main à couper _ ou même mes pieds au point où j'en suis.
Pendant qu'il m'abreuve de sa conversation mielleuse, en vrac opinions insipides, remarques sans intérêt et traits d'esprit douteux, mon esprit vagabonde. Je considère son sourire de jeune cadre dynamique, sa peau imberbe et sa cravate rigide. Et là, je ne peux empêcher que surgisse l'idée saugrenue : est-ce qu'il enlève sa cravate à l'heure de se coucher ? Je l'imagine nu, en pleine action, ce ridicule bout de tissu s'agitant sur son torse et marquant la cadence. Quel pied !
Il s'empourpre.
« Pourquoi riez-vous ? » _ oui, je précise, nous en sommes toujours au vouvoiement !
En marche forcée, je dévie le sujet.
« Au fait, nous ne nous sommes pas encore présentés. Comment vous appelez-vous ?
_ Edouard, mais...
_ Edouard ! Quelle classe ! Moi je m'appelle Sandrine. Mon prénom est une mélasse de graisse, de poisse et de charbon. Et je lui ressemble des pieds aux pensées. Si je vous disais ce qui me fait rire, vous iriez illico draguer quelqu'un d'autre. Il paraît que les hommes célibataires ne manquent pas. Les femmes non plus sans doute. C'est donc l'occasion rêvée pour tous les deux de trouver quelqu'un à notre convenance. »
Et aussi sec, je tourne les talons. Un peu trop sec. Mon pied chavire dangereusement puis se restabilise non sans éprouver une légère douleur.
Je n'ai pas plus tôt quitté mon premier courtisan qu'un autre le relaye. J'en ai la conviction : c'est ma sœur qui me les envoie. Mais dans quel but ? Me faire trouver l'homme de ma vie ? M'imposer une compagnie dont je me dispenserais bien ? Ou plutôt, me faire marcher dans un jeu de sa façon dont je connaîtrais les règles seulement au moment où j'aurais perdu. Quoi qu'il en soit, je ne dénicherai pas la perle rare dans cette réception collet monté, j'en suis certaine.
Lasse de prendre des gants pour coller au décorum, je lâche dès le début de la conversation d'un ton cassant :
« Moi, c'est Sandrine, et toi ?
_ Euh... Charles. »
Edouard, Charles ! Ils ont tous des prénoms de prince, c'est absolument délirant.
« Eh bien, tu vois Charles, au moins nous avons eu le temps de nous présenter. Nous ne serons pas juste des numéros l'un pour l'autre. Au revoir. »
Par chance, je ne suis pas assaillie par un nouveau concurrent. Je déambule au milieu des invités, désoeuvrée et sans illusion, un verre à pied à la main. Je n'en bois pas une gorgée. La situation suffit pour me saouler. Au moins le champagne m'évite-t-il d'être sans cesse dérangée par un plateau me proposant une coupe ou un canapé.
Un canapé ! C'est pourtant ce qu'il me faudrait : un canapé sur lequel m'affaler.
Cahin-caha, l'heure avance entre petits fours et pièce montée. Enfin, les mariés ouvrent le bal sous les applaudissements. On les admire. C'est vrai qu'ils sont gracieux, parfaitement synchrones. On dirait les jeunes premiers d'une comédie musicale. Ca tourne. Ca virevolte. Ca envoie du rêve et des paillettes. Tout brille dans leur sillage. D'autres couples rejoignent la piste.
« Vous dansez ? »
Un homme que je n'avais pas encore remarqué m'invite, un homme qui, physiquement _ il faut bien l'avouer _ correspond exactement à mes goûts. Est-il envoyé lui aussi par ma sœur ? Ce sourire charmant cacherait-il un piège ?
Soyons folle ! Je vais accepter. Je ne devrais pas, d'une part parce que mes pieds ne le supporteront pas, d'autre part parce que je ne respecte guère les conventions de la danse de salon mais je me laisse plutôt guidée par mes envies. Mes mouvements débridés n'ont d'autre but que de m'éclater dans une frénésie délirante. Bon, ce n'est pas du goût de tout le monde. Je détonn
erai sûrement dans la belle ordonnance de ce mariage.
Cependant, voilà, la proposition est tout de même alléchante. La perspective de m'amuser enfin un peu et l'oeillade de défi que m'adresse ma sœur au détour d'une figure acrobatique très compliquée et un rien m'as-tu-vu _ surtout cette oeillade _ suffisent à me décider.
« Oui, bien sûr. »
J'adresse un pied de nez à la mariée d'un geste rapide. Je me relève et... Aïe ! Une fois de plus, je me tords la cheville. Là, je me suis vraiment fait mal, j'ai dû me relever du pied gauche. Peu importe ! Je me concentre sur le tempo. C'est parti !
Sur une musique de trois minute à peine, je manque à cinq reprises de tomber et je marche au minimum vingt fois sur les pieds de mon partenaire. Notre conversation se résume à ceci :
« Désolée.
_ Ce n'est pas grave. »
Je n'en crois pas un mot. Sa réponse à chaque fois plus agacée semble se changer en accusation. Vous dansez vraiment comme un pied ai-je l'impression d'entendre. La fin de la chanson est une libération. Pour lui autant que pour moi. Ses bras ne m'ont pas encore lâchée que ses yeux se posent déjà sur sa future cavalière.
Je me retrouve donc sur une chaise, échouée comme une vieille chaussette. Je regarde ma montre. Il est minuit. La comédie a assez duré. Ce monde n'est pas pour moi, il est vain de chercher à y rentrer, autant réintégrer le mien. Je pense à ma voiture, un petit modèle sans prétention que j'ai laissée sur le parking, seule au milieu de grosses berlines et de cabriolets tapageurs. Discrètement, je prends mon sac à main et mes jambes à mon cou.
Dehors, la nuit d'été m'accueille, pose son rayon de lune sur ma joue dans un souffle de compréhension. J'enlève mes chaussures, avise une poubelle, les jette d'un geste ample et libérateur et je reprends ma route d'une démarche claudicante.
A la lumière d'un lampadaire, des reflets translucides boursouflant mes pieds, attirent mon attention. Des ampoules. C'était inévitable, non ?
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Ah, que j'aime à être le premier à tendre la main.
J'aime, faute de plus.