Cellules grises

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Des mots, toujours des mots et encore des mots... Et aussi sur mes dessins et ma peinture. https://mesbul.com/

Image de Nouvelles Renaissances - 2021
Image de Très très courts
Le temps presse, il faut faire au plus vite et au mieux.
Devant l'immondice généralisé, il s'est donné une mission. La plus grande mission de sa vie et la plus belle qui soit.
Depuis plusieurs jours, il entassait ses déchets dans le garage. Des déchets organiques, alimentaires, d'entretien, du papier, etc. Ayant récolté un tas assez conséquent, un matin, très tôt, il se mit à retourner toute la terre de son jardin à l'aide du motoculteur qu'il avait loué. À midi, dégoulinant de sueur, il avait fait plus de la moitié du terrain. La sagesse lui soufflait de prendre une pause mais il était surexcité et il continua jusqu'à ce que tout soit fait. Éreinté, perclus de crampes, il s'endormit à même le sol après avoir arrêté l'engin mais sans le courage d'aller éteindre la lampe. En pleine nuit, il sentit des chatouillis, ouvrit un œil et vit une araignée en train d'escalader son bras. Il allait la saisir lorsqu'elle se mit à courir et s'engouffra dans sa chemise. Il sauta sur ses pieds, dégrafa sa salopette et enleva sa chemise. L'araignée était sur son torse. Elle ne bougeait pas. Il attendit et levait sa main pour viser la bête mais elle se changea en un énorme pétale rose. Il se frottait les yeux. Le pétale glissa à ses pieds. Il le ramassa pour l'examiner. Il était soyeux. Éberlué, il partit se coucher.
En ouvrant les yeux, il tourna automatiquement la tête en direction du pétale. Il reposait là, sur la table de chevet. Il le prit entre ses doigts et le caressa, pensivement. Il resta ainsi quelques minutes puis il se leva prestement et partit, d'un pas décidé, en direction du garage. Il promena son regard de droite à gauche, puis de gauche à droite. Il réfléchit quelques instants. Ce qui venait de se passer était un signe supplémentaire en sa faveur.
Il empoigna un grand sac, une binette et fonça dans le jardin. la terre, fraîchement travaillée, faisait remonter des vers, des cloportes, des filaments de champignons. Il se mit à la recherche d'araignées. Il en prit une qu'il mit sur son bras et attendit. La bestiole courut un peu puis s'en alla. Il la remit sur son bras. Elle s'immobilisa, fit deux pattes vers lui et se figea. Après quelques secondes d'inaction, il la glissa dans sa chemise, à l'endroit où était celle de la veille. Il tint le tissu pour l'empêcher de partir et après quelques secondes, il dégrafa sa salopette et enleva sa chemise. Un pétale blanc tomba. Fébrile, il refit l'expérience avec deux autres araignées et obtint le même résultat. Il souriait. Il fit la même chose avec une araignée dont il avait donné un coup de binette mais elle resta araignée. Il essaya trois fois de cette manière. Sans résultat. En reprenant le schéma initial, l'araignée devenait pétale. Il fit pareil avec un ver, version vivante puis morte mais il n'eut pas de pétale. En revanche, le test fut concluant avec des iules vivants. Il enfourna alors des araignées et des iules dans le sac minutieusement perforé.
Et il commença l'ultime étape pour mener à bien son projet enrichi, à la dernière minute, de cette formidable aubaine d'invertébrés transformés.
Il courut à la cuisine, ouvrit un tiroir et en extirpa une bouteille confectionnée par ses soins et dont la recette se trouvait uniquement dans ses cellules grises. Il descendit vers le garage, empoigna une pelle et chargea des déchets dans la brouette. Il vida la bouteille dessus, mélangea le tout et partit, au galop, dans le jardin. Il choisit le premier quartier le plus reculé et versa le contenu en s'aidant de la pelle pour tout récupérer. Puis il recouvra de terre et appliqua un rouleau pour bien niveler. Il lâcha ses outils, épousseta sa chemise, se recoiffa de la main, se redressa et se mit à prier. Ses lèvres remuaient en silence au-dessus de ses mains jointes. Ses paupières clignotaient sur ses yeux fermés. Il resta ainsi plusieurs secondes.
Il refit chacune de ses étapes autant de fois que nécessaire, toutes les bouteilles qu'il avait préparées furent vidées. La surface totale du jardin reçut le même traitement. Après des heures et des heures de labeur, ce fut terminé. Il avait fait sa part. Il fallait attendre. Croire et attendre. Il ne savait pas combien de temps. Mais il attendrait.
Chaque matin, il se recueillait dans son jardin. Il lui parlait, il se promenait dans l'allée, s'adressait à chacune des parcelles. En silence, ses lèvres remuaient. Chaque soir, il réitérait son rituel.
Un mois plus tard, en allant dans le jardin faire sa tournée quotidienne, des pousses s'étaient formées. Sur toute la surface du terrain, des contours et des galbes de diverses couleurs jaillissaient. Au fil des jours, les formes se diversifiaient et prenaient de l'ampleur. Elles étaient à mi-chemin entre la luxuriance du végétal et l'apparence d'un animal. Après deux mois, elles avaient atteint deux mètres. Il commençait à se demander jusqu'où cela irait mais cinq mois plus tard, la végétation culminait toujours à cette hauteur.
Il avait réussi. Il avait transformé les déchets en fleurs. Une production aux airs d'insecte. Ses voisins avaient posé des tas de questions devant une telle beauté. Le village en fut ébranlé. De bouches à oreilles et d'oreilles à bouches, la rumeur qu'un magicien vivait parmi eux se répandit. La presse eut vent du phénomène. Il fabriqua des tonnes de bouteilles pour propager du vivant de l'immondice. En prenant soin d'ajouter le coup de pouce du destin.
Et, jusqu'à la fin de ses jours, la recette resta dans ses cellules grises.
Mais aussi dans un fond de bouteille...
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