Célestine

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Pourquoi on a aimé ?

L’écriture soignée dépeint avec authenticité les sentiments et la déception amoureuse d’un jeune adolescent. En tant de guerre, le désespoi

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J’ai du temps maintenant pour raconter des histoires. Je me les raconte, je vous les raconte. Elles m’occupent l’esprit, me tiennent compagnie, donnent forme à ma vie. Si Godot tarde ... [+]

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Je savais que c'était elle. Non pas parce que j'avais entendu son pas allègre sur le perron de notre demeure, mais à cette manière dont elle appuyait sur le bouton de la sonnette. Un petit coup sec, ferme, d'une longueur immuable qui n'appartenait qu'à elle. Je quittais aussitôt la table de la cuisine où je faisais mes devoirs et je me ruais vers la porte sous l'œil amusé de ma mère. J'ouvrais.
Célestine entrait vivement dans le vestibule en dispersant tout autour d'elle une délicieuse odeur de pain. En cette année 1944 où les rations devenaient insuffisantes et où la distribution n'avait lieu que deux ou trois fois par semaine, c'était une odeur rare et d'autant plus précieuse. Célestine travaillait à la boulangerie du village le jeudi matin et s'imprégnait sans le vouloir d'effluves appétents qu'elle ramenait chez nous. Elles se mêlaient au parfum de son eau de toilette fraîche, un peu suave, m'évoquant le propre, les prairies parsemées de pâquerettes, inondées de soleil. Parfois, quand il faisait chaud, elle avait une autre odeur encore, indéfinissable, qui me ramenait à son corps, à ses formes pleines et à leurs doux balancements.
Elle me saluait rapidement et je suis sûr qu'elle ne percevait rien de l'émoi dans lequel elle me plongeait. Je me sentais tendu comme un arc prêt à rompre. C'était si brusque et douloureux que je me prenais d'une honte soudaine et il me fallait quelques minutes pour je m'accoutume à cette tension en moi. Je reprenais mon souffle sans la quitter du regard tandis qu'elle prenait ses instructions auprès de ma mère. Je me laissais enchanter par son visage aimable, ses grands yeux un peu globuleux, sa bouche largement ourlée, la modestie de ses traits, l'élégance de sa nuque, la masse de ses cheveux blonds relevés en un chignon un peu lâche. Je suivais la courbe douce de ses gestes, de ses mouvements amples, épaules, bras et doigts musicalement articulés. Je ne m'en lassais pas. Puis, pour mon plus grand chagrin, elle se rendait à la buanderie pour s'occuper de notre linge. Je retournais à mes devoirs, incapable de m'y consacrer vraiment. Célestine ne venait qu'une fois par semaine, le jeudi, le jour où il n'y avait pas école. J'aurais aimé qu'elle vînt plus souvent et je l'attendais avec une impatience qui me semblait grandir de semaine en semaine. Je n'avais que 14 ans, elle en avait sans doute dix de plus. Malgré la différence d'âge dont je savais très bien qu'elle me rendait inintéressant à ses yeux, je n'avais de cesse de trouver quelque subterfuge pour attirer son attention. J'élaborais des stratégies complexes qui le moment venu capotaient toutes devant son indifférence. Je n'avais droit qu'à un petit bonjour, un léger sourire. Le compte n'y était pas. Je voulais beaucoup plus et le hasard me donna une chance.
L'hiver 1944 à Belfort avait été particulièrement rigoureux et le printemps tardif. La guerre nous épuisait. Le 11 mai 1944, alors que je tentais tant bien que mal de résoudre quelques équations du deuxième degré, la sirène se mit à hurler. Nous connaissions la marche à suivre. Il nous fallait rejoindre au plus vite l'abri le plus proche qui se trouvait au Petit Lycée à une centaine de mètres. Ma mère, Célestine et moi, toutes affaires cessantes, nous y rendîmes en silence. Une odeur de brûlé, de soufre, de terre poussée par le vent nous prit à la gorge. Nous descendîmes à la hâte pour nous réfugier au fond de la cave, le long d'un mur un peu humide. Assis entre ma mère et Célestine j'étais aux anges. Célestine portait ce jour-là une robe sans manches et le contact de sa peau imposé par cette promiscuité nécessaire m'enchantait. Toutes mes pensées se concentraient sur cette petite surface de sa peau tiède et douce où son bras touchait mon bras. Mon corps fourmillait de sensations délicieuses. De ce jour, j'ai aimé les lieux sombres et humides et je ne peux en fréquenter sans évoquer Célestine. La cave se remplissait et il fallut nous serrer encore davantage. J'en profitai pour me pelotonner plus fort contre elle. Elle passa son bras autour de mes épaules. J'étais au paradis. Célestine était un océan de bonheurs, chaude, odorante, moelleuse. Un kouglof sucré. Par le soupirail nous pouvions percevoir d'effroyables éclairs blancs. Je les trouvais sublimes. Le fracas des bombes ne me faisait plus peur. Rien de ce qui se passait à l'extérieur ne m'importait. Après la deuxième salve, un homme arriva qui nous expliqua que les bombes venaient de tomber sur le quartier de la Pépinière. Les alliés, qui préparaient le débarquement, avaient pour mission de détruire les zones stratégiques. À Belfort il s'agissait de frapper la gare et le pont de Valdroie sur la Savoureuse. Par manque de précision les bombardiers américains avaient touché le quartier de la Pépinière. L'homme avait vu deux torpilles s'abattre sur la rue du Réservoir. C'était là que Célestine demeurait. Il ajouta que deux autres bombes étaient tombées sur la rue Notre-Dame de Lorette. Il avait vu des cratères fumants, des maisons disloquées, des blessés visages en sang, errant en hurlant. Je sentis Célestine se crisper. Ma mère tenta de la rassurer, mais elle s'était refermée sur une angoisse que personne ne pouvait apaiser. Nous étions devenus étrangers. Tout avait pourtant si bien commencé. Après cinq passages des avions américains, quand les bombes eurent atteint les objectifs fixés, nous pûmes enfin quitter l'abri. Célestine demanda à partir aussitôt pour s'enquérir des siens, et maman, à ma grande joie, me demanda de l'accompagner. Nous partîmes sans tarder.
Je ne connaissais pas la distance à parcourir du Petit Lycée à la rue du Réservoir. J'espérais qu'elle fut considérable, car pour la première fois nous étions seuls Célestine et moi, nous marchions ensemble et il me semblait confusément que j'avais une deuxième chance. Tremblant de bonheur et d'espoir, je lui pris la main. Elle me la concéda et j'osais y déposer un baiser. Puis, levant les yeux vers son visage, force me fut de constater qu'elle n'avait pas prêté attention à mon geste, possédée qu'elle était par l'inquiétude. J'y avais mis pourtant toute la tendresse et le désir dont j'étais pétri. Ce fut ma première rebuffade, je ne décourageais pas pour autant et me mis à trainer les pieds. J'aurais voulu que notre marche s'éternise. Célestine qui me tirait de toutes les forces de son angoisse m'obligea à presser le pas. Quand nous arrivâmes à la Pépinière, il était évident que les bombes avaient fait d'importants dégâts. Nous nous engageâmes dans la rue du Réservoir. La maison de Célestine se trouvait tout au bout et nous y fûmes beaucoup trop tôt. Elle poussa un cri terrible. À la place de sa maison, il n'y avait plus qu'un grand trou noir plein de débris calcinés d'où quelques fumerolles bleutées s'élevaient. Il ne restait rien. Où étaient ses parents ? Célestine pleurait en hoquetant de douleur. Je passai furtivement la main dans son dos, comme pour la réconforter. Voyant qu'elle ne réagissait pas, j'osais prolonger ma caresse, remonter jusqu'à sa nuque et pénétrer des doigts son épaisse chevelure blonde. Il me semblait impossible qu'elle ne perçoive pas la force de mes sentiments. Mais pas plus que mon baiser sur sa main, ma caresse n'avait pu détourner son attention. Elle n'était qu'un bloc glacé d'indifférence. Célestine ne voyait que cet énorme entonnoir en lieu et place de sa maison et hurlait des appels aux siens. Des gens vinrent pour l'entourer, la consoler, l'encourager. Ils ne me voyaient pas, moi le garçon de quatorze ans qui venait de vivre son plus grand désespoir amoureux. Je n'existais pas. Ma passion ne comptait pour rien. Une violence plus forte et plus cruelle l'avait obérée. J'errai sans but, inutile, ignoré, inconsolable.
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Béatrice Magnani · il y a
L'amour qui s'éveille au milieu de la guerre, j'aime votre texte, bravo !
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Jeanne Pica-Borruto · il y a
Un premier chagrin d’amour, la guerre, une tragédie. J’ai beaucoup aimé votre œuvre d’une belle sensibilité. Mes voix et bonne finale à vous!
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Trebor T. · il y a
Joli texte qui recèle beaucoup de sentiments . Mes voix. Bonne finale.
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Nadege Del · il y a
Ah l'égocentrisme de l'amoureux. La tension est très bien rendu. Je ne sais pas si je plains ce garçon ou s'il m'exaspère.
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Marie Kléber · il y a
Une tragédie à deux visages. Un texte plein de délicatesse, qui fait le contrepoids face à la terrible réalité de cette période de l'histoire.
Bravo!

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Romain MERCY · il y a
Vous avez une plume intelligente Michel, je vote pour vous, et je vous souhaite une bonne finale... Je suis finalistes aux prix des jeunes écritures 2022, cliquez ici pour voir aussi mon œuvre👉Une vie naissante (Romain MERCY)
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
La grande histoire et plein de petites, quelles sont les plus importantes ?
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Eva Dayer · il y a
Pas de place pour les élans du coeur en cette trouble période ... Mon soutien.
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Lyncée Justepourvoir · il y a
On y est, dans son malaise encore. Merci Catherine

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