Célestin et le grec

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Aventurière des temps modernes, professeur de Mathématiques, mère de douze enfants, je les ai scolarisés à domicile jusqu'en terminale. Ils se sont éparpillés, certains sont mariés, et ont  [+]

La rencontre

Ce soir, devant la mairie de mon arrondissement, alors que, j’attendais le bus, plongé dans l’effrayant roman que, le cœur battant, je lisais avec passion, j’éprouvai l’étrange sensation d’un regard fixé sur moi et relevai la tête. Et je le vis, sur le trottoir d’en face. Debout, devant l’autre arrêt de bus.
Rien en lui de remarquable : vêtements élégants, assez coûteux, mais sans excès. Il parlait calmement avec ses deux compagnons.
Pourtant, en le voyant, je frémis. Pourquoi ? je regardai ses yeux, et ne décelai rien, ni foudre, ni diablerie, ni bonté, ni fanatisme, rien.
Était-ce son aspect ? Bien des gens paraissent ternes, du moins passent-ils inaperçus, et l’observateur ne trouvera rien en eux qui attire l’attention.
Je conclus instinctivement, de façon tout à fait irrationnelle, que cet étranger devait jouer, dans un futur plus ou moins lointain un rôle négatif dans ma vie, et je frémis à nouveau. Oui, immédiatement, instinctivement, j’en fus persuadé, et je compris que je ne pourrai ce soir poursuivre ma lecture. Qu’importait la vengeance de ce héros imaginaire, assoiffé de sang ? Un instant, il avait existé pour moi, plus réel que mes collègues ou ma fiancée et le garçon qui voudrait la séduire, mais maintenant, ce pur jeu de l’esprit d’un auteur sans doute toxicomane mais hautement créatif, disparaissait devant cet être insipide qui attendait le bus.
Et, malgré moi, je ne pouvais quitter celui-ci des yeux.
Je commençai à m’exhorter à m’arracher à cette subjugation quand je réalisai que lui aussi frémissait. Je tournai la tête, mais, bientôt, discrètement, je l’épiai : il tremblait, terrorisé, le visage pâle, verdâtre, les cheveux hérissés. Il avait reculé, et ses compagnons bavardaient entre eux, comme s’il n’eût pas été là.
Le bus arrivait : Ceux-là montèrent, mais lui n’entra pas. Il resta dehors, debout, figé, et maintenant, il me semblait plus petit, mal vêtu. Une loque humaine, pensai-je.
Je décidai de rentrer à pied chez moi. Sa présence en face de moi me tourmentait.

La fuite, la soirée, la nuit
J
e partis, serpentant et me glissant d’un pas rapide entre les passants, et, peu à peu, retrouvai mon calme.
J’aime ma ville, et généralement, mes déplacements sont des visites touristiques, peut-être savantes ? Je levai la tête pour admirer les pilastres et les consoles, les balcons aux ferronneries élégantes, et, bien qu’homogènes, différentes les unes des autres, et je me réjouissais, tout en m’inquiétant : Cette rue est épargnée, quand sera-elle livrée à la destruction et à la reconstruction par les responsables corrompus ?
Et soudain, je sentis une violente douleur dans la poitrine : il était là-haut, sur l’étroit balcon haussmannien, et il se cramponnait à la balustrade, comme s’il allait défaillir.
Je pris mon élan et, bousculant la foule, m’enfuis.
Je vivais seul dans un étroit studio. Mon premier soin fut de fermer les rideaux et d’allumer le poste de radio. Je suis « téléphobe » mais je dois dire que ce soir, une image m’eût distrait de ma frayeur. Je savais celle-ci parfaitement absurde, mais étant peu sujet à ce genre de peurs, n’ayant jamais cru que des démons ou des fantômes ou tout autre être surnaturel et malveillant puisse me venir voir, c’est cette terreur justement qui m’effrayait. D’où provenait-elle ?
Et pourquoi cet homme, si c’en était véritablement un, pourquoi, lui aussi, semblait-il si troublé par ma vue ?
J’ouvris une boîte de ravioli, en réchauffai une assiettée au four à micro-ondes, et m’attablai. Mais je dus admettre l’évidence : Un étau serrait fortement ma poitrine, et ne je pouvais nullement manger. JJ songeai un instant à aller voir le médecin du bout de la rue, qui travaillait bien souvent jusqu’à 22 heures, mais je ne désirais pas sortir. Et puis, en eussé--je été capable ?
Je me levai et marchai à pas lents, réalisai que je n’avais de toute l’émission de radio rien entendu, et tournai le bouton pour écouter France musique. L’orchestre philharmonique de Vienne jouait une valse de Strauss, une musique entraînante et optimiste.
-C’est ce qu’il me fallait, pensai-je.
Et à cet instant, j’entendis un étrange grincement qui provenait de la porte. Je fus tenté d’éteindre la radio pour mieux entendre, mais me retins : sans analyser la situation, je préférais qu’il ignorât que je l’avais entendu. Au fait, comment savais-je qu’il était là, que c’était lui !
A pas de loup, tendant l’oreille, je me rapprochai de la source du bruit. Il sciait. Bientôt, la serrure serait séparée du reste de la porte, il entrerait.
Après une courte hésitation : Sonnez, Monsieur, et je vous ouvrirai, criai-je
Il obéit.
Quand il entra, je le reconnus, et pourtant, il semblait replié sur lui-même, ratatiné, hagard : une ruine d'homme, vraiment.
Une grande vague dorée de pitié pénétra en moi, recouvrant la peur bleue, je sus lui sourire :
-Entrez, Monsieur !
Je le conduisis au milieu de la pièce et le fis asseoir sur ma chaise. Je pris place sur le tabouret en face de lui.
Il restait muet.

Son histoire

Je me présentai :
-Je m’appelle Célestin. Mes parents m’ont conçu, disaient-ils en un lieu bien protégé, sous le grand firmament, jonché d’étoiles d’or.
Il restait prostré, immobile.
« Ma mère, la mienne, ma douce Maman, oh, la pauvre !  Il éclata en sanglots. Jeune et farouchement belle ! Zeus l’aimait. Elle lui résista. il la viola, près de la mer azur, entre deux grands rochers couleur de blé. »
Elle pleurait, se débattait, hurlait. Héra l’entendit. Et, cette fois, jalouse comme toujours, elle jugea innocente ma douce Maman. Elle voulut punir son époux volage, et fit en sorte qu’il ne put la féconder.
Ma mère retrouva vite sa forme humaine, et, triste, honteuse, et pourtant pleine d’une forte rage, pleurant en flots des larmes souillées de sang, elle courut se réfugier dans les bras de son époux.
Il écouta son récit, puis, levant ses yeux vers le ciel, hurla : Oh, Dieux justes et puissants, je vous implore : vous tous, et toi, surtout, Héra, réunissez vos forces, vengez ma vertueuse épouse, je vous en prie humblement, punissez l’agresseur. Car, je l’ai ouï dire, ce Dieu déshonore les femmes les meilleures, si d’aventure, leur beauté excitent son désir. A-t-il quelque notion du respect ?
Être le maître donne-t-il tous les droits à un Dieu, fût-il le roi des Dieux ?
Héra descendit des cieux. Elle se tenait là, devant mes parents qui se donnaient la main, elle encore couverte de larmes salées, lui secoué de spasmes de colère.
Implores-tu ou ordonnes-tu ?
Sa voix ferme fit taire mon père.
Calme-toi, lui dit-elle, si tu aimes ta femme, si tu oublies l’offense, allez ce soir dans la crique de l’ermite, et chéris-la. Elle engendrera ton fils.
Puis elle ricana, un grincement sinistre, qui déchirait l’oreille : Cette fois, Zeus ne pourra se flatter d’avoir donné le jour à un bâtard.
Je naquis neuf mois plus tard. Peu après mon premier cri, ma mère souriait, et mon père joyeux, me tenait dans les bras.

Arrivée de Zeus
Soudain, Zeus apparut, majestueux, redoutable assurément, tel que les plus habiles sculpteurs, les peintres les meilleurs, savent le représenter. La puissance brutale, la domination sauvage incarnées, ses yeux semblaient deux braises scintillantes couleur d’orage et dans sa main, fulgurant, un éclair étincelant. Quand je le décris, maintenant, bien des siècles plus tard, il me paraît ridicule, un acteur guindé, sans aucun naturel , mais âgé de quelques heures seulement, je fus impressionné, je m'en souviens encore, et longtemps, dans de sombres cauchemars, je le revis, et la seule pensée de cette divinité suffit à empoisonner longtemps ma vie.
Il m'arracha à mon père.
-"Ainsi tu as osé engrosser la femme que je convoitais, et qui, pour moi, se révéla stérile. Tu mérites un châtiment. Voici donc ce que je décide: ton fils vivra normalement jusqu'à la mort simultanée de ses deux parents. Dès lors, il cessera de vieillir, et, condamné à une profonde solitude, souffrira durant des siècles.
Et cependant, il craindra et évitera toujours la mort.
Viendra un jour cependant, où il rencontrera un un homme, conçu, lui aussi sous la douce clarté des étoiles ; comment l'appeler? la mort? le libérateur? le sauveur?"
Et alors Zeus sourit sinistrement, ses lèvres écumeuses comme la mer houleuse un jour d'ouragan, découvrirent de longs crocs pointus, et il ricana une deuxième fois, émettant tel un carillon aux cloches lézardées une affreuse mélodie et les échos de sa chanson se répercutaient contre tous les supports, contre chaque atome, et, frappant les tympans de ma mère, l'étourdirent et la terrassèrent.
Zeus me posa assez brutalement sur le sol, prit la forme d'un grand cygne noir et s'envola, en lâchant encore ces mots :
"S'il désire vivre encore, qu'il tue l'envoyé, il entrera en son corps et vivra encore longtemps, sinon, il mourra à jamais"
Mon père releva ma mère, et ils se couchèrent sans manger, trop préoccupés pour penser à se nourrir.
Ils moururent lorsque j'avais trente an

Les états d'âme du grec
Très vite, je fus seul. Lorsque je l’analyse, ma vie est infiniment triste, insupportable même, mais par naturel, défi, volonté ou, peut-être par connaissance expérimentale, je sais en apprécier les bienfaits, en extraire un réel bonheur, et l'idée de la perdre me torture. Comme si des fers brûlants entraient en ma chair, en mon esprit matérialisé.
Vous autres, dès que vous savez que les hommes sont mortels, vous vous habituez lentement à cette idée, et souvent la vieillesse vous aide à accepter la rupture : transformation, peut-être même disparition ?
Mais moi, je la connais trop bien pour y pouvoir renoncer: Comprenez-vous?
Je ne suis pas un homme méchant, et répugne à vous tuer :
Tout en moi s'oppose à un tel acte : d'abord, l'instinct. Bien que je diffère des autres hommes, j'en suis un, et, naturellement, je les aime. Leur nuire ? Comment pourrai-je?
Ensuite, je suis un être moral, et je considère que je n'ai pas le droit de faire le mal, même s'il s'agit de ma propre survie. J'ai toujours agi suivant ma conscience : c'est un grand confort. Je ne veux pas me mépriser.
J'ai quelques amis lointains, et je crains pour ma réputation. Futilité, direz-vous? Pas véritablement, je tiens à l'amitié de ces gens. S'ils me jugent et me condamnent en pensée et en paroles, assurément j'en souffrirai, d'autant plus que je partagerai leur opinion.
Enfin, je crois en jésus Christ, même s'il est pour moi évident que Zeus règne encore d'une certaine façon. Oui, je suis chrétien, et j'appréhende le jugement de votre Dieu, oui, j'ai peur de la punition divine.
Célestin, vous êtes, je le vois, bien soulagé par mes propos.
Vous avez tort, car j'ai terriblement envie de prolonger ma vie."
Il se tut, puis reprit : "depuis si longtemps, je remets la décision à plus tard, et maintenant, comme un petit enfant, moi si vigoureux encore malgré mon âge, le plus savant et le plus cultivé de tous les hommes, bien que médiocrement intelligent, hélas, je reste indécis, et je sens des larmes monter, elles proviennent de mon cœur, je les retiens, mais qu'importe, elles jailliront bientôt, en fontaine abondante.
Désemparé, je souffre. Je ne puis seul me résoudre à l'un ou l'autre de ces deux malheurs. Aidez-moi!, s'il vous plaît"
J'ignore tout du scénario de notre actuelle rencontre, je ne maîtrise rien, je sais seulement que je dois créer la suite, et que de nombreux et tragiques tabous m'en empêchent."

ma proposition

Il avait parlé en évitant généralement mon regard. Mais soudain, il releva la tête, et m'offrit ses grands yeux verts. J'avais écouté tout le récit en ré freinant mon désir de la couper.
-êtes-vous sûr, demandai-je, de ne pas délirer, et pourquoi pensez-vous que je pourrais croire une telle fable?
-Oui, j'ai longtemps espéré n'être qu'un fou, éternel, pourquoi pas, mais fou par ailleurs. Or, j'ai vu combien vous me craigniez, et puis, Célestin, non seulement vos parents s'aimèrent sous le ciel parsemé d'étoiles, mais ce fut ainsi que vous vous présentâtes à moi. Que vous vous êtes présenté si vous préférez, je suis si vieux ! Mon langage est souvent archaïque, malgré des efforts soutenus.
-Vous voulez un conseil, lui dis-je acceptez la mort, c'est me semble-t-il, la solution la plus sage
-Non, accepter la mort, n'est-ce pas un suicide? c'est un péché aussi. Je refuse, bien sûr.
Alors, vous devez m'affronter, sans doute Dieu choisira pour nous. Mais je crois que nous avons un peu de temps, nous nous battrons demain dans la soirée.
j'avais la ferme intention de tricher.Un de mes amis possédait une arme de poing, je l'utiliserais.
-Quelle arme souhaitez-vous ? me demanda-t-il.
-Le couteau de cuisine
-Non, je ne suis pas boucher, on ne tue pas un homme avec un tel outil. J'ai une paire de pistolets, vous en choisirez un.
Il se leva, il semblait soulagé, il ouvrit la porte et j'entendis ses pas dans l'escalier : il sautillait, oui, les marches chantaient un petit rythme joyeux, et à nouveau, je sentis une violente douleur dans la poitrine.

Ce qu'il advint en forêt

Le lendemain, j'entendis résonner le carillon.
-Attendez, je dois m'habiller et déjeuner, revenez dans une heure, criai-je travers la porte.
Je priai, il revint, trop rapidement hélas, je le suivis, à regrets, nous montâmes dans une voiture, et, respectant le code de la route, il m'amena dans la forêt de Senlis, en un lieu apparemment bien désert.
Je choisis mon arme au hasard, je ne connais rien aux pistolets. Nous nous éloignâmes d'une dizaine de mètres. Comptons à rebours en commençant à 10 ordonna-t-il, nous tirerons ensemble à 0.
Or, à cet instant, la douleur cardiaque fut telle que je tombai sur le sol humide, et restai là, incapable de me relever.
Il s'approcha de moi, se baissa et murmura
-Hélas, Voici le signe que Dieu m'envoie, il refuse ce combat, je dois renoncer à vivre, j'ai promis, s'il se manifestait, de lui obéir.
En cet instant, une colombe apparut, toute auréolée de lumière
Et à la place de l'inconnu grec, je ne vis qu'une autre colombe. Je réalisai alors que j'ignorais le nom de cet homme.
Quelques heures plus tard, je pus me relever, je trouvai rapidement une route forestière assez importante, un automobiliste s'arrêta :
-Entrez, Monsieur, où allez-vous?
- à Paris.
-J'y vais justement. Mais pardonnez ma curiosité, vous semblez malade, et comment à cette heure , vous promenez-vous ainsi, sans voiture, un pistolet à la main?

Conclusion

Il a été établi qu'un homme a disparu, je ne sais comment, on a fouillé en vain une grande partie de la forêt, ils n'ont pas de preuves, mais on me soupçonne d'être un assassin.
Mon cœur ne me fait plus souffrir, J'ai laissé pousser ma barbe, ainsi je puis m'adresser à une jeune fille sans qu'elle ne s'écrie  : vous ressemblez terriblement à l'assassin de la forêt de Senlis !
Et les gens commentent :
-les journalistes rêvent : non seulement, on n'a pas trouvé de corps, mais personne n'a signalé de disparition, pourquoi accuser un homme?
- il tenait dans sa main un pistolet doré, et tremblait comme un coupable.
Ma vie est gâchée, je veux partir dans un lointain pays, mais lequel ? Aucun ne me convient, j'aime trop Paris!
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