Ce soir-là

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Ce jour-là

Il était déjà onze heures moins vingt et des groupes de personnes commençaient à s’agglutiner devant l’église. Une marée noire se forma bientôt ; un brouhaha se fit entendre et son intensité augmenta au fil des minutes. On se faisait la bise, on se rencontrait, on se revoyait de nouveau après des années. On riait aussi, de plus en plus à mesure que le stress augmentait. On attendait surtout. L’heure approchait. Les invités allaient bientôt devoir entrer pour s’installer, mais chacun voulait d’abord voir le futur marié. La curiosité s’installa tel un murmure ; on ne l’avait vu que très peu en costume. Les hypothèses fusaient aussi concernant la robe de la future mariée. Cette dernière n’était pas très extravagante, il était beaucoup plus probable qu’elle vienne en robe blanche, classique des mariages traditionnels. Mais quelle forme aurait-elle encore choisi ? Une robe de princesse, une robe sirène, ou encore une autre ? La réponse ne tarderait pas à se faire savoir.
Enfin, on entendit vrombir au loin une voiture sportive. C’était lui. L’excitation monta. Quand la voiture passa en trombe devant l’église, on hurla de rire. Et puis elle revint, plus doucement, pour laisser le futur marié descendre, et repartit dans un crissement de pneu pour faire hurler encore plus fort.
Alors les portes de l’église s’ouvrirent sur le futur marié saluant les invités. Il était beau et la joie que lui procurait le plus beau jour de sa vie illuminait son visage. Par ailleurs, son costume était parfaitement taillé et seyait finalement à son grand corps fin, habitué des jeans et tee-shirts.
On pénétra dans le bâtiment religieux. Il était assez petit, c’était une église de village, mais la lumière, colorée et filtrée par les vitraux à l’heure où le soleil était quasiment au plus haut dans le ciel, rendait l’endroit presque divin.
Les témoins, qui étaient arrivés peu de temps avant le futur marié, guidaient les invités lors de leur installation sur les bancs. Des feuillets étaient prêts sur les bancs, comme il est d’usage dans les cérémonies religieuses, afin de pouvoir suivre. On commençait à les consulter, certains essayaient par la même occasion d’estimer la durée de la cérémonie. D’autres regardaient discrètement leur montre ou leur téléphone, l’impatience montait. Onze heures moins cinq ; elle n’allait maintenant plus tarder.
***
Ce soir-là

Gabriel et Olivier avaient décidé de passer la soirée ensemble. Ils avaient choisi de retourner dans le bar-restaurant où Gabriel avait travaillé. Ce n’étaient rien qu’eux deux ce soir ; tandis que Gabriel sortait d’une relation compliquée, pas sérieuse mais qui ne lui avait rien apporté de bon, Olivier n’arrivait pas à trouver quelqu’un à la hauteur de ses attentes. Ils ne voulaient plus entendre parler de drague ou d’histoires de couple, du moins pour ce soir.
Ils entrèrent dans l’établissement. Gabriel n’était pas revenu depuis qu’il avait démissionné de son poste de barman. Il avait postulé, un an et demi auparavant, car il avait besoin d’argent pour financer ses études de droit. Le patron était une connaissance de sa grande sœur, il avait par conséquent accepté volontiers de l’embaucher et de lui apprendre rapidement les bases du métier. Finalement, Gabriel ne s’était pas entendu aussi bien que prévu avec lui, et ses horaires de service en soirée ne s’étaient pas révélées compatibles avec une assiduité en cours. En effet, il étudiait maintenant en troisième année et la charge de travail devenait de plus en plus conséquente. Il s’était alors résigné à ne travailler que durant les vacances d’été et à se concentrer sur ses études le reste du temps s’il voulait éviter les redoublements. Il avait aussi compris qu’il allait devoir se contenter de l’argent de poche que lui accordaient ses parents chaque mois.
La soirée avec Olivier était l’une des seules qu’il s’était autorisée en ce mois de décembre économiquement chargé. Elle était l’occasion de se changer les idées juste avant les deux semaines de partiels.
Olivier était un ami d’enfance qui avait accompagné Gabriel tout au long de son cursus scolaire : ils avaient démarré ensemble à l’école maternelle de leur village et continuaient aujourd’hui à s’entraider au sein de leur promo. Il était un ami fidèle ; un ami sur lequel on pouvait compter dans n’importe quelle circonstance. Aussi, ils se réjouissaient tous deux de passer du temps ensemble, loin des histoires de droit en tout genre.
Ils choisirent une table et s’assirent. Le bruit des différentes conversations cachait le son de la musique d’ambiance. Ils s’étaient installés non loin du bar où les employés s’affairaient. Aussi, il ne fallut pas longtemps pour que d’anciens collègues le reconnurent et vinrent à sa rencontre à tour de rôle. Il ne suffit également à Gabriel que quelques minutes pour repérer les nouvelles têtes au sein de l’équipe, curiosité oblige. Il se demanda, une fois seul avec son meilleur ami, depuis combien de temps ils étaient arrivés. Une de ces têtes retint son attention. C’est d’ailleurs celle-ci qui vint leur demander ce qu’ils désiraient. Il ne put détacher son regard de ses yeux et de son sourire.
***
Ce jour-là

Tandis que les cloches sonnaient onze heures, la future mariée apparut à l’entrée de l’église. Tout le monde se leva et les regards se tournèrent vers elle. Gabriel semblait soudain avoir perdu sa prestance d’homme de la journée. Il avait l’air tout émerveillé, comme s’il n’avait jamais rien vu d’aussi beau de toute sa vie. Au bras de son père, la future mariée avançait doucement, les yeux rivés sur son futur époux. Elle souriait. L’émotion était à son comble. Des chuchotements se faisaient aussi entendre : c’était une robe de princesse qu’elle avait choisie !
La progression jusqu’à l’autel se termina, et, tandis que le père de Léa la laissa à son fiancé, les conviés furent invités à se rasseoir. Le prêtre ouvra la cérémonie.
***
Ce soir-là

Léa était fatiguée : elle avait passé une mauvaise journée. Un devoir l’avait tenu éveillée toute la nuit, elle n’avait pu dormir que deux heures. Ensuite, elle avait passé trente minutes infernales dans les transports en commun. Elle aurait juré que les bus étaient encore plus bondés que d’ordinaire et que les utilisateurs de ces transports étaient encore plus exécrables qu’à l’accoutumée. Après avoir dû écouter deux heures durant le professeur le plus ennuyant de l’équipe pédagogique des première année, elle avait appris que celui qui devait donner cours à son groupe le reste de la matinée était absent. Léa s’était rendu compte qu’elle n’avait pas le temps d’effectuer l’aller-retour, de faire une sieste et de déjeuner – son frigo était d’ailleurs vide. Elle passa donc les trois heures suivantes à la bibliothèque, incapable de se concentrer sur un quelconque travail. Aussi, quand elle arriva à son dernier cours de la journée, elle était exténuée et ne désirait qu’une seule chose : rentrer dormir. Quand ce fut enfin le cas, elle reçut au bout de quinze minutes un appel de son patron. Ce dernier la supplia de venir remplacer un de ses collègues malade, bien que le mardi soit son jour de congé, car personne d’autre n’était disponible. Lasse, elle accepta – elle ne pouvait rien lui refuser, et elle ne pouvait pas non plus se permettre de laisser passer une chance de faire des heures supplémentaires dans le mois. En effet, Léa avait choisi de se financer seule, chose qui n’était pas tous les jours facile. Elle avait accès à une bourse, mais cette dernière était peu élevée car ses parents gagnaient bien leur vie. Ces derniers s’inquiétaient d’ailleurs toujours concernant cette décision qu’elle avait prise seule lorsqu’elle avait appris que les heures de cours n’étaient pas très nombreuses lors de la première année. Cependant, ils se tenaient prêts, tel un parachute, en cas de besoin.
Elle s’était donc rendue à son travail après avoir réussi à se reposer une petite heure malgré tout. Dans le feu de l’action, elle ne ressentait plus du tout la sensation de fatigue et, contre toute attente, la soirée se déroulait bien. Elle était joyeuse et servait les clients avec entrain.
Lorsque qu’elle vit ses collègues s’empresser d’aller le saluer, elle fut intriguée. Aussi, elle décida de le voir de plus près et s’approcha de sa table pour prendre sa commande. Il avait effectivement l'air sympathique. Elle lui sourit, un peu plus intensément qu’aux autres clients.
***
Ce jour-là

La cérémonie touchait à sa fin. Durant celle-ci, le prêtre avait laissé la place aux témoins, qui avaient lu des passages de la Bible, des chants s’étaient succédé, et des prières avaient été récitées. Il était maintenant temps pour les mariés de prononcer leurs vœux.
***
Ce soir-là

Le patron des lieux avait lui aussi fini par rejoindre Gabriel et Olivier. Il ne se tenaient plus rigueur l’un et l’autre de leurs différends. Après les commodités d’usage, Gabriel se lança :
« - J’ai remarqué qu’il y avait des nouveaux dans l’équipe. La fille qui nous a servi travaille ici depuis longtemps ?
- Ah, elle te plaît hein ! Elle s’appelle Léa. Je l’ai embauchée il y a trois mois. Elle est efficace, je l’aime bien. Et... célibataire je crois ! Laisse-lui un petit mot ! »
Gabriel rougit malgré lui.
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Ce jour-là

L’un des neveux de Gabriel s’approcha, la boîte contenant les alliances dans les mains. Les invités, attendris, le regardèrent traverser l’allée centrale.
Les futurs mariés se regardèrent en souriant, les larmes aux yeux : plus que quelques instants avant de se lier à vie.
***
Ce soir-là

Gabriel passa un bon moment au bar-restaurant. Il avait bu un verre de bière tout en discutant avec son ami. Il avait jeté des coups d’œil discrets à Léa durant tout ce temps, et Léa les lui avait rendus. Un bon courant semblait passer entre eux.
Cependant, quand, aux alentours de vingt-trois heures, Gabriel et Olivier se levèrent pour quitter la salle, Olivier lui rappela leur promesse : pas d’histoires de fille ce soir ! Il n’avait pourtant pas relevé quand Gabriel était resté debout, le manteau sur les épaules, les yeux plantés dans ceux de Léa, ni quand il s’était retourné, hésitant, avant de passer la porte de l’établissement.
Léa terminait son service à vingt-trois heures trente. Quand Gabriel se leva pour se rhabiller, elle baissa les yeux sur son numéro inscrit sur la serviette en papier qu’elle tenait dans les mains.
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Ce jour-là

Au moment où Léa devait répondre en premier à la fameuse question – « Voulez-vous prendre pour époux » - les invités retinrent leur souffle. Elle regarda Gabriel. Les larmes coulèrent sur ses joues.
Et si ce jour-là n’avait jamais existé ?
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Ce soir-là

Gabriel passa finalement la porte et s’éloigna du bar-restaurant.
Léa chiffonna la serviette en papier. Elle n’avait pas osé.
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