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Cathy, la minuscule enragée

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Dans les vignes du Cognac, les sarments s'alourdissaient des grappes de raisin mûres. La pulpe gorgée de sucs coulait douce en bouche, onctueuse entre la langue et le palais, de quoi réveiller les papilles des gourmands qui, après avoir savouré le jus, crachaient pépins et peau au pied des ceps écimés. L'automne se parait de couleurs chaudes, le vendangeur de jaune ciré en égale imperméabilité au vert caoutchouc des bottes. Sans pour autant ressembler à un vol d'étourneaux, l'équipe d'hommes et de femmes que nous formions grappillait les fruits ronds, armée d'un sécateur plus ou moins actif et d'un seau à remplir. Le froid, présent dès le lever du jour, nous glaçait les doigts et le bout du nez. J'étais heureux d'appartenir à l'entité "récolte", un groupe uni, travailleur, discipliné, mais encore plus de consacrer des relations privilégiées avec Cathy, une équipière Rochelaise.

Sa longue jupe à la taille boutonnée dissipa la brume de mes pensées. Sous les cuisses de ma vendangeuse, je sirotai de bon matin l'aphrodisiaque suc merveille. De ses lèvres gonflées, l'étreinte distillait ma fièvre au corps de lune. Tiens justement, où se trouvait-elle celle-là ? Derrière. Pas le temps de lorgner. Le plantoir en train, la tension en main, les mots de vulve, bulbe, sève, rêve gonflaient le désir d'envolée féerique. La terre était meuble, ses cailloux obstacles inutiles. J'avais canalisé les ondes guerrières, au rythme du butoir soulevé par sa houle régulière. Même les cris de Cathy chérissaient notre étreinte. J'étais le soc. J'étais le cep. J'étais le suc.

Nous découvrant ainsi, ma compagne déconfite hurla elle aussi, avant de nous lancer son sécateur et de rejoindre le groupe qu'elle n'aurait jamais dû quitter.

En bout de rang, la collation avalée, cette journée fut longue à digérer. J'avais mangé bon.

L'équipe consolait ma blonde Patricia.

***

Défi de filles

Dernière soirée des saisonniers. Le repas collectif se voulait pantagruélique. En dépit de tout, Cathy m'entraîna et nous enferma dans le dortoir. Capturé, j'étais sa proie ; captivé, son plat de résistance. Sur le chantier d'un lit quelconque, elle m'abreuvait de trésors savoureux, je la mordais à la base du cou, tantôt à droite, tantôt à gauche, les traces des dents délimitaient le suçon en forme d'olive humide. Son peu de peau couverte fascinait mes doigts. Ils cherchaient à pétrir je ne sais quel mamelon, ne trouvaient qu'une fine pointe érigée. Elle se cambra, je ne lâchais pas la prise entre mes dents serrées trop heureux d'attiser l'énergie douce de ce corps transcendé.

Retour à la lumière. Le repas fut bâclé sous les invectives tonitruantes. Ma régulière ruminait je ne sais quelle vengeance. Le patron offrait un pot d'adieu. Près de la salle commune les éclats de voix postillonnaient les chansons paillardes que pineau et fine champagne étayaient de rires gras. Avec sa guitare, Pierre le barbu rencardait ses conquêtes en Ardèche parcourue par tant d'amoureux, l'été. Il racontait sa vie de chevrier inscrite en partie sur son Ami6 bleu laitier.

Avec des yeux francs comme la braise, Cathy nous avoua son prochain défi : « Dans une heure, le patron me saute au fond du chai.» Son pari lancé elle se dirigea vers sa victime, lente démarche de la lionne fixant sa future proie. D'un mur à l'autre, voûté, j'observais le manège du séducteur pris dans les filets tendus par une main ferme, déterminée. L'artiste travaillait au corps. Nos regards se croisèrent. Le mien admiratif, le sien fustigeant la petitesse masculine. Ils disparurent tous deux bien calés entre les foudres. Ce soir-là, lorsque Dionysos prit corps, je réalisai la faiblesse des mâles sous influence féminine. Une claque au sommet du crâne appuyée par un rire moqueur me déssoula.

« Gagné ! »

Me retournant, écorné, je vis s'éloigner un écrin de fumée suivi du sac à dos d'une fille soulagée.

La saison hivernale possède la faculté de transformer en humus les feuilles tombées au sol. Là-dessus, j'écrivis beaucoup dans le seul but de raviver un poêle à bois souvent éteint.

***
La Rochelle

La Rochelle rue des Templiers. Petite rue piétonne, la suivante en sens unique. Je gare mon véhicule en face de la porte numérotée d'un cinq. Les étiquettes soignées de l'interphone m'indiquent une série de noms inconnus.

Huit mois ont passé. D'elle, je ne me souviens que des pointes de ses seins tendues, les marques de mes morsures à la base du cou et son faux prénom inutile pour l'instant. Aucune initiale imprimée ne correspond à un C majuscule comme Cathy.

J'attends.

Gypsie est restée sur son derrière dans le hayon de la camionnette. Museau pointu, truffe collée contre la lucarne. Comme ma chienne, j'attends, peut-être pour rien. Ne pas prévenir engendre souvent des surprises bonnes ou mauvaises. L'improvisation m'a toujours réussi.

Les vendanges à Cognac achevées, je fus engagé à Hirson comme moutonnier pour les agnelages successifs d'un lot de Charolaises, puis celui plus difficile de mères Texel. Loger en hiver dans une caravane non chauffée te forge le caractère. Après ce genre d'épreuve, tu apprécies la chaleur de la bergerie, les picots de la paille, sans pour autant raffoler de l'odeur âcre du fumier. Attendre est une nécessité pour exercer ce métier, comme celles de se taire et d'observer. Lire Rabelais, puis Montaigne suite aux conseils éclairés du roi des Saint Bitochon t'aide à mûrir.

En fin d'hiver, faire des choix permet de quitter l'Aisne, puis de conquérir le plateau de Langres. Le fils du paysan Fréquelin est un célèbre coureur de rallyes automobiles. Pendant la traite dominicale, nous avons droit à la retransmission criarde d'une épreuve émise par la radio Monte Carle. Chez eux, j'apprends à garder les brebis sous la neige, à tailler un bâton de marche, à gober les œufs de poules tandis que la cuisinière tente de me gaver avec de la nourriture peu ragoûtante, à discuter avec un ancien prisonnier allemand qui refuse de croire que la guerre est terminée.

Encore pire que moi, Franz loge au milieu des vaches, dans une espèce de cabane que seules les planches mal jointes l'isolent du reste du monde des vivants. C'est dans cette ferme, que pour la première fois, j'observe une femme saisir le sexe du verrat, véritable tire-bouchon, le guider et l'introduire dans la nature de la truie en chaleur. C'est elle qui m'apprend à transporter quatre seaux d'eau au bout de mes deux bras de freluquet.

***

S'enchaîne dans la Creuse, un nouvel agnelage de brebis en plein air, puis une rencontre avec une bergère vulgaire en Ardèche – la garce se faisait embrocher par le fils du patron tandis que je gardais ses brebis – pour me retrouver fin juillet au bord de la mer. Tout ce trajet pour l'envisager et ne pas la voir ? Le voyage sera agréable ou ne sera pas. Je décide d'aller au bord d'elle.

En ville côtière, mon véhicule jaune La Poste garé est moins gênant, surtout à La Rochelle où le vélo a une vraie place en ville. Je ne vais tout de même pas en voler un ? Si ? Alors, j'emprunte celui-ci pour un instant seulement en jurant crachant de le rapporter plus tard. La municipalité les prête. Gypsie tente de me distancer. J'ai perdu mon célèbre coup de pédale. Nous traversons une place, longeons un bâtiment superbe qui tient lieu d'Hôtel de Ville et par hasard nous tombons sur le quai du carénage. Sale et immobile l'eau mouille les bateaux. Ils sont beaux les bateaux. Je monte sur l'un d'eux, me fais houspiller par un individu. Ce soir, je dormirai là, pour connaître l'effet du mouvement de l'eau la nuit pendant mon sommeil.

Lors de l'ascension de l'escalier d'une tour monumentale menant aux remparts, je croise une horde d'étrangers armés de Canon. Des bridés. Un cliché. L'horizon est plat. Nulle montagne à l'ouest. J'éprouve beaucoup de difficultés à discerner les limites de la mer et du ciel. C'est vague. Les fluctuations de lumière ôtent toutes perceptions. Le grand bleuissement prend l'eau, le gris est mouillé. L'un dans l'autre. Cette fusion m'interpelle. Qu'y a-t-il au-delà de ça ? Peut-on rester ainsi les bras croisés sans vouloir en connaître davantage ? Giono a-t-il testé ce point de vue Atlantique ?

Le soleil disparu, je me retrouve devant la même porte, ouverte cette fois-ci. À quel palier dois-je demander ? Il y en a trois, je tente le second.

« Vous savez bien, la demoiselle brune qui porte toujours des cols roulés. »

Le gars ne parle pas. Son index dressé vers le plafond me désigne le bruit de pas au-dessus de nous. Gypsie reste silencieuse. Elle ne me quitte pas d'une semelle. Je sens dans son regard la supplique d'une égarée. Souhaiterait-elle retourner s'occuper des brebis ou serait-ce le seul reflet de mes pensées brillant dans son regard ? Elle n'est pas chienne cette Border Collie, tout au plus un être qui m'attribue sa confiance absolue. C'est pas rien.

Une porte claque. Des pas chaussés de talons fins résonnent.

« Cathy ? »

Elle lance un regard. Stupeur ? Surprise. Son sourire approche à contre-courant de la rampe que je tiens en montant. À mi-chemin, Cathy assure une prise en main en un temps record, suivie d'une mise en bouche fulgurante. Son élan élimine les barrières. Comme une marionnettiste, elle manipule à trois doigts sa poupée à gaine. Nous tournons la scène d'un film muet, la cage d'escalier pour décor, sa rambarde accessoirement garde-fous et appui. C'est de la pure animalité. Est-ce l'odeur qui provoque cette réaction ? La présence de Gypsie indifférente à nous ? L'idée d'être surpris par le voisin ? Comment aurais-je pu imaginer un seul instant rencontrer femelle si lubrique, moi si abscons ? Le romantisme reste collé entre les pages de mes cahiers de poésie. Ici, la crudité côtoie la promise cuitée. Elle tourne au whisky. Son haleine la trahit. Notre fougue s'estompe avec l'apaisement de son orgasme bref, violent.

À présent, je vois sa porte d'appartement.

« Tu sens fort, me dit-elle. Prends un bain... »

Par jeu, elle accroche mon membre encore dressé. Les amants du Pont Neuf couraient nus sur la plage. Moi je m'empêtre dans mon jean. Je la suis. Dans la baignoire, elle me lave. Ma gêne augmente lorsqu'elle me propose un nettoyage profond. Elle n'est pas à cheval sur les principes, mais sur ma bouche. Ses critères de propreté m'invitent à lui souffler de l'eau savonneuse à l'intérieur de son Vésuve. Je déteste ce goût de savon. Le jeu est terne, sans rires. Ses plaisirs successifs ne déclenchent pas le mien.

— J'ai un rendez-vous me souffle-t-elle. Viens au club avec moi.

— Ainsi vêtu ?

— Prends cette chemise d'homme.

— En soie ? Cravate aussi ?

— Oui, c'est détendu, mais tout de même, dit-elle en baissant les yeux puis de préciser, détendu surtout pour les autres. Toi, tu te tiendras droit, j'espère ? »

La parure rendit le coq moins gaulois, la cravate le fit aller l'amble.

Gypsie a tout de suite accepté d'être enfermée dans la 4L en attendant mon retour. Devant moi, Cathy file pressée. Je la suis. Nous dépassons l'hôpital où elle travaille. Le café-restaurant est éclairé par autant de spots lumineux que d'esprits beaux parleurs. Futilités et connivences pétillent au rythme des verres de champagne. C'est un monde de médecins, internes, professeurs, intéressés par ma présence comme étant la distraction apéritive du moment. Cathy proche de l'un d'eux se colle à sa moustache telle moule adhère à son rocher de prédilection avant la déferlante. Ils sortent. Les voitures de sport rutilent. Ma vision nocturne faiblit. J'ai ma dose. Je ne tiens pas l'alcool.

Revenu à bon port, je m'allonge dans le grand bateau interdit. Le roulis n'est pas la cause de mes haut-le-cœur. C'est le frais qui me réveille. Gypsie, bête, m'a attendu. Sa fête excessive me dessoûle. Je dépose dans la boîte aux lettres de mon hôtesse un petit mot en forme de poème sans rime.

Une voiture grand luxe freine. Cathy claque la portière. Dans sa main droite, elle tient sa paire de chaussures à lanières.

— Viens ! me dit-elle.

Elle s'écroule sur le lit. L'amour nourrit son homme. Moi pas. Je la dévore des yeux en douceur devant une assiette de pâtes. Ce qui devait arriver arriva. L'appétit ouvert, j'ai faim d'elle. Elle s'est endormie. Absente. Gypsie gratte à la porte. Retour sur terre. Merci chienne. Nous partons à Montmorillon.

Le petit mot posté sera mon adieu, la délicatesse des non-dits le sien.




Tout s'est-il vraiment passé comme ça avec Cathy ?
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