4
min

Catherine

Image de Eric Gillot

Eric Gillot

245 lectures

6

Lorsqu’il lui signifia de passer dans son bureau le soir à 19 heures, Catherine ressentit avec vivacité comme une brûlure glacée au creux d’elle-même, son cœur battit plus vite, sa bouche s’était faite sèche, elle le regarda, baissa les yeux, acquiesça d’un hochement de la tête. Soumission. Griserie. La journée allait être horrible.

C’était le troisième samedi qu’elle arrivait en retard à la librairie. La première fois, il n’avait rien dit, se contentant de sourire. Les hommes, tous les hommes, elle les mettait à ses pieds, et celui-ci n’était guère différent des autres, il tournerait autour d’elle, lorgnerait vers son décolleté, l’inviterait à dîner, il avait cinquante ans, elle vingt, tu peux courir mon vieux.

C’est le samedi d’après que leur relation se cristallisa. Se noua. Elle était sortie la veille. Tard. Avec son copain. N’avait pu se lever. Elle revoit le film. Métro, changement, café, Bastille, faubourg Saint-Antoine, bonjour, vous viendrez dans mon bureau, oui au premier, avant de partir, je voudrais vous parler. Il était assis derrière la grande table. Encombrée de livres. D’autres bouquins par terre, une caisse, Gallimard. Au plafond, le grand lustre. Noir. Pénombre chaude striée de rais de lumière, à travers les persiennes, soleil couchant, doré. Beauté des lieux. Vous êtes encore arrivée en retard. Vous resterez une heure de plus. Là, face au mur, la bouche ouverte, les mains derrière le dos. D’un geste, il lui indiquait l’endroit. Il est 19 heures, votre punition commence maintenant, je vous avertirai quand il sera 20 heures. Elle écarquilla les yeux, voulut prononcer un mot, soudain elle transpirait, elle avait besoin de ce boulot, plus qu’un appoint, elle restait hébétée, ne bougeait pas. Il se leva, la prit par le bras, la mena vers le mur. Ici, lui dit-il, pendant une heure, bien droite, la bouche ouverte, les mains derrière le dos. Je vous préviendrai quand ce sera fini. Il se rassit, alluma son ordinateur. C’était inouï, jamais elle n’avait connu cela, elle était en nage, elle savait qu’il la regardait, il y avait des traces sur le mur, salissures, poussières ou crayons, elle les comptait, ses yeux se brouillaient, le temps s’égrenait avec une lenteur terrible, odieuse, majestueuse, le mot qu’il avait employé, punition, résonnait dans ses oreilles, elle se forçait à ne pas aimer, elle se passa la main dans les cheveux. J’avais dit les mains derrière le dos, la bouche ouverte. Enlevez vos sandales et mettez-vous à genoux ! Elle poussa un cri. Non. Il répéta. Voix claire, coupante, sans contestation. A genoux ! Elle l’entendit bouger. Eperdue, elle obéit. En larmes. Au bout d’un temps infini, il quitta son siège, prit sa veste, lui annonça qu’elle était libre. Il ajouta simplement ne plus accepter désormais de la voir en pantalon, qu’elle porte des jupes, courtes. Il exigeait aussi qu’elle se maquille davantage. Du rouge sur les lèvres. Vermillon. Ou du noir. Brillant. N’importe quoi. Qu’on ait envie de vous embrasser. Il la raccompagnait dans les salles de la librairie déserte. Je vous attends lundi, à l’heure cette fois, ne faites pas cette tête, regardez-moi, vous êtes très belle, de ses lèvres, il effleura les siennes. A lundi. Elle tremblait. Médusée. Chavirée. Conquise. Elle entrevoyait un chemin insoupçonné.

Lorsqu’elle frappa à sa porte, elle savait ce qui l’attendait, elle le devinait, certitude, on dit l’intuition féminine, elle l’acceptait. Fard sur les joues, ombre sur les paupières, rouge à lèvres incandescent, jupe courte, dentelles transparentes, hauts talons, il la fit entrer à nouveau dans cet antre, elle revit ce mur en face duquel il l’avait forcée à s’agenouiller, longuement, elle entendait distinctement les battements de son cœur, ça turbulait sous ses tempes. Il s’était levé, silencieux, grand, assez fin, pantalon gris foncé, chemise blanche, déboutonnée sous le col. Preste, il ouvrit une armoire encastrée dans le mur, à l’intérieur, pendus à des crochets par des dragonnes ou un cordon, plusieurs fouets, des martinets, au moins une cravache. Il choisit un des instruments, un fouet de cuir noir, à six lanières, elle put les dénombrer. Déshabillez-vous ! Elle demeurait immobile, interdite. Il s’approcha d’elle, défit son chemisier, laissa glisser sa jupe, elle portait un soutien-gorge de fine guipure, presque un filet, comme sa culotte, échancrée, qui révélait tout de son intimité. Toujours sans prononcer la moindre parole, il lui passa un bracelet de cuir, elle en respira l’odeur, autour d’un poignet, un second, pourvu d’une chaînette, trois maillons, à l’autre bras. Se plaçant derrière elle, il lui ôta ses derniers sous-vêtements, de sa main lui administra une claque violente, elle réprima un cri bref, sur la fesse droite, lui dit qu’elle était très belle, il inséra la chaînette dans le mousqueton du bracelet, elle était maintenant menottée à l’arrière. Agenouillez-vous, j’arrive. Il passa dans une chambre contiguë.

Quand il revint, il était nu lui aussi. Elle se tenait agenouillée au milieu du bureau, l’acier chromé des menottes resplendissait sur sa croupe. Dans l’armoire aux fouets, il se saisit d’un collier de cuir noir dont il lui enserra le cou. Il y avait un anneau. Par cet anneau, en tirant, il lui intima l’ordre de se relever, ce qu’elle fit, il la menotta cette fois par devant, elle voulut cacher son sexe de ses mains, ce dont il l’empêcha en la retenant fermement par les menottes, il la mena vers le mur qu’elle connaissait si bien, il y avait une chaîne qu’elle n’avait pas vue la première fois, peut-être venait-il de la placer, il l’attacha les bras élevés à cette chaîne, prit le fouet, et tout en l’embrassant dans le cou, lui répétant qu’elle était très belle, superbe, il lui caressait les seins avec les lanières du fouet, ils se gonflèrent, c’était une sensation étrange, la douceur du cuir tressé passant et repassant sur les bouts durcis de ses mamelons. Du manche, il lui toucha le sexe. La peur et le désir s’entremêlaient dans ses sentiments. Elle vit qu’il bandait. Il recula, légèrement, deux pas, et lui infligea le premier coup.

Une fraction de seconde, elle put croire qu’elle résisterait, ce n’est que ça, pas si terrible, mais une douleur atroce monta en elle, elle dut se mordre les lèvres pour ne pas hurler. Au moment où la souffrance diminuait d’intensité, elle entendit à nouveau le sifflement des lanières dans l’air. Ce fut bien pire que le premier coup. Car maintenant, elle savait. Instinctivement, elle voulut s’éloigner, la chaîne la retint, les maillons s’entrechoquèrent, les lanières s’abattirent violemment sur ses fesses, une brûlure la déchirait. Au bout de quelques coups, son orgueil se brisa, elle le suppliait, l’implorait, elle criait, il la fouettait à toute volée, elle tournait sur elle-même, offrant à la morsure des étrivières le devant de ses cuisses.

Enfin, il la détacha. Catherine était chancelante. Flageolante. Toujours menottée. Il la fit choir sur le sol, un tapis à trame de laine, agréable pour sa peau meurtrie. Il se plaça sur elle, de son sexe dur, il lui titillait le sien, s’enfonça en elle, ils ne furent plus qu’un, jouissance et volupté.

Après, il l’entoura de ses bras, vous avez été magnifique.
6

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Tout un mélange de sensualité, de volupté, d'érotisme et de sadisme digne du Marquis de Sade ! Mon vote ! Une invitation à venir découvrir ma merveilleuse et intrépide “Mémé à moto” qui, malgré tous les obstacles mis sur son chemin, fonce pour le Prix Faites Sourire 2017 ! Merci d’avance et bonne soirée !
·
Image de Eric Gillot
Eric Gillot · il y a
Je vais lire. Vous dirai quoi. Merci de votre vote.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Eric ! A bientôt !
·
Image de Lulla Bell
Lulla Bell · il y a
Histoire d'Ô, neuf semaines et demi... je ne suis pas choquée par votre texte. C'est très osé de poster ici de la littérature érotique, ce n'est pas du goût de tout le monde. Je ne juge personne, chacun son truc. J'en ai vu et lu d'autres :-) . Je suis assez intuitive et je me doutais bien de la lecture que je trouverais sur votre page suite à votre commentaire sur mon extrait de "hors l'amour". Je crois qu'il y a des plateformes où vos textes seraient mieux accueillis et où vous auriez plus de lecteurs et même de lectrices. Bonne continuation.
·
Image de Eric Gillot
Eric Gillot · il y a
Waouw ! Une critique positive...
Mon texte n'est évidemment pas très audacieux si on le compare aux récits de Pauline Réage ou Florence Dugas (deux pseudos). Même Apollinaire ne revendiquait pas son Onze Mille Verges, par contre ses lettres, en principe privées, à sa Lou (une comtesse divorcée) témoignent d'une grande audace. Je me suis posé la question du pseudo, n'ai pas encore vraiment répondu. Je suis sur Short un peu par hasard, ma visibilité y est faible, ils ont mis au point un algorithme (Short se présente comme une start-up) censé dénicher, dans la masse des envois, les oeuvres de qualité ; le travail d'équarrissage avant passage devant le comité de lecture serait ainsi effectué avec objectivité et surtout plus grande rapidité (il y aurait 2.000 envois par mois). La conséquence, ce sera comme pour la musique, normalisation et nivellement vers une qualité médiane. Pour le moment, je m'en fiche.
Dans mon esprit, ce texte est destiné à une autre vie, il sera étoffé, remanié, ce n'est qu'une épure. Je publierai incessamment sous peu le deuxième chapitre.

·
Image de Cajocle
Cajocle · il y a
50 nuances d'Eroc ? C'est du lourd. Un peu beaucoup trop. Malaise....
·
Image de Sourisha Nô
Sourisha Nô · il y a
j'allais le dire...!
50 nuances de marron...;-)

·
Image de Eric Gillot
Eric Gillot · il y a
Bonjour. Je vous connais de Libé. Je ne me souviens plus si vous êtes de droite, d'extrême droite, ou mélenchonienne. Dans cette honorable publication, les derniers socialistes sont les journalistes. Encore ne suis-je pas sûr qu'à l'heure décisive du vote, leur choix résonnera d'une totale harmonie avec les dures nécessités de la vie professionnelle, payer son appart, bouffer, draguer, se parfumer avec autre chose que du patchouli, ne pas boire avant Joffrin.
Les marrons salés, c'est délicieux.

·
Image de Eric Gillot
Eric Gillot · il y a
Meuh non !
Il y aura une suite, cette malheureuse heureuse de son malheur va être prêtée à une sorte de nobliau provincial, les campagnes, les montagnes, les escarpements, les crêts comme on dit là-bas aux alentours de ce qui n'est déjà plus Lyon, pas encore la Suisse, j'aime bien, je connais un peu, c'est un endroit entre ciel et terre où tout peut se produire.
50 nuances de grey, je trouve ce bouquin totalement ridicule, ce n'est pas un crêt littéraire.

·
Image de Sauvagere
Sauvagere · il y a
Sado-maso en librairie...
·
Image de Eric Gillot
Eric Gillot · il y a
Ma première commentatrice... dans cette vie, certainement trop courte, qui m'attend sur Short.
Merci d'avoir osé. J'ai des lecteurs, pourtant ne fais aucune pub, reste calme, coi et silencieux. A l'ombre d'un sourire malicieux, le mien propre, celui que l'on acquiert lorsqu'on jette un regard sur le monde.
Je vais encore écrire une nouvelle du même genre. Ce week-end. Pensez donc ! Une jeune fille d'excellent famille, fuyant avec ses parents la Révolution, ses affres et sa guillotine, capturée par des corsaires barbaresque, vendue comme esclave, et rachetée -quel bonheur inespéré !- par un riche marchand vénitien ou français, un homme distingué. A moins que Catherine ne devienne lectrice nue de Pierre Louÿs, lors d'une soirée littéraire de la librairie, un événement mondain.

·
Image de Sauvagere
Sauvagere · il y a
Enfin, enfin, peut-être faudrait-il exprimer un peu moins explicitement ses fantasmes en ce lieu public...
·
Image de Eric Gillot
Eric Gillot · il y a
Il y a un département érotique à l'intérieur de Short (c'est souvent, à mon sens, assez mièvre et peu audacieux), alors pourquoi pas ? La littérature érotique est vieille comme le monde.
Peut-être devrais-je prendre un pseudo, c'est ce que je faisais avant. Cela confine parfois à la tromperie. Ainsi le bouquin de Florence Dugas, Dolorosa Soror, présenté comme une histoire vécue, a été en fait écrit par Jean-Paul Brighelli qui est un écrivain de droite, si pas d'extrême droite, accessoirement le nègre de Jean-Louis Borloo (il faut croire que les mecs de droite sont plus taraudés par la chose que les autres, "1940-1945, années érotiques" de Patrick Buisson...). A noter que physiquement, Brighelli ressemble à Edwy Plenel, ce qui est sans doute une autre forme de tromperie.

·
Image de Sauvagere
Sauvagere · il y a
L'érotisme des uns est le porno des autres, et la frontière entre les deux est très subjective... Ma devise étant "Ne pas nuire", je m'efforce de ne pas étaler ici des fantasmes qui pourraient choquer certains yeux, ce site n'ayant pas de salon privé préservé par un code parental ! Heureusement les style permet de suggérer et à bon entendeur salut !
N'étant pas fan de FM, je n'ai pas lu Dolorosa Soror et que m'importent les tendances sexuelles et politiques des auteurs réels ou supposés, ce débat n'ayant rien à faire ici...

·