Car-wash

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La tête posée dans le creux du coude, je suis des yeux une mouche, qui, depuis tout à l'heure, tente de s'approcher d'une goutte de Coca-Cola stagnant entre les rainures de la table en plastique blanc sur laquelle je somnole à demi. Si je la chasse du bout des doigts, elle reprend de la hauteur, forme un cercle dans les airs et, avec obstination, revient ensuite à la charge, en piquet direct vers la goutte de soda. Je la laisse s'approcher et, quand elle croit qu'elle pourra enfin se désaltérer, je lui envoie une pichenette en faisant claquer l'un contre l'autre le pouce et l'index. Affolée, elle zigzague en reprenant de l'altitude, elle feint la fuite. Moi aussi, je peux ruser. Je ferme les yeux afin de lui faire croire que je suis endormie. Après quelques secondes de silence, à mes oreilles un bourdonnement désagréable. Je ne réagis pas, la tactique est plutôt de la laisser s'approcher, se poser sur mon épaule. Une envie furieuse de l'en déloger ou, mieux, l'écrabouiller du plat de la main, mais je me contiens, retiens mes gestes. Se sentant en confiance, elle reprend son vol, je l'entends qui tournoie. Elle va, je l'imagine, foncer sur la goutte de Coca et c'est là que, lorsqu'elle ne s'y attend plus, je m'étale de tout mon long sur la table pour laper à sa place ce nectar tant convoité. Elle n'aura rien, crèvera de soif ! J'ai voulu la prendre de vitesse, j'aspire la goutte mais gobe en même temps la mouche qui se met à paniquer à l'intérieur de ma bouche, tousse, me racle la gorge, je crache pour l'en faire sortir, je me frappe la poitrine, des coups de poings durs et secs qui ne servent à rien, faudrait pas l'avaler en déglutissant au lieu d'expirer. C'est comestible une mouche ? J'y mets les doigts, ça me donne envie de vomir, remontées acides que je régurgite, la mouche vole se réfugier sous ma langue, que je tords comme je peux pour la déloger. Je ne sais pas comment elle s'est extraite de ma cavité buccale, elle a réussi à s'échapper, surgissant d'entre mes dents, je l'aperçois maintenant qui voltige au-dessus de ma tête, que je secoue dans tous les sens pour la dissuader de revenir. Si elle s'approche à nouveau d'un peu trop près, j'agite les bras, il faut qu'elle comprenne une bonne fois pour toute que je ne lui veux que du mal ; elle ferait mieux de s'en aller avant que je ne l'écrase. Clap ! Prisonnière dans ma paume, elle arrive à se faufiler à travers mes phalanges. Plusieurs fois, j'applaudis dans le vide. Je crois l'avoir aplatie, or, une fraction de seconde plus tard, elle revient me tourmenter. Va-t'en, sale bestiole, ça traîne n'importe tout ces trucs-là, son intrusion dans ma bouche pourrait me causer des aphtes, par prévention, je me brosserai les dents deux fois de suite ce soir. Et puis, je ne l'entends plus, la cherche des yeux, ne la vois plus. Ni sous la chaise où je suis assise, ni sur la table, qui l'intéresse moins depuis que j'ai avalé la goutte de Coca, reste de mon repas avec le pizzaïolo.

Une fois n'est pas coutume, ce midi, j'ai commandé une pizza. Assez de cette gamelle préparée la veille au soir, que je ramène chaque jour par souci d'économie. Des crudités assaisonnées avec, parfois, des dés de jambon ou de dinde, surplus du dîner de la veille. Je n'en pouvais plus d'être seule, qui n'a pas besoin de compagnie de temps en temps ? C'est bien simple, de toute la matinée, je n'avais vu qu'un seul client. Il m'a acheté des jetons pour laver sa voiture sans me décocher un mot ni même lever la tête lorsque je l'ai salué ; il n'a pas pris la peine de me répondre, il farfouillait dans son portefeuille les yeux baissés. Il me tend un billet. Je lui demande s'il a l'appoint, pas de réponse. C'est que je n'ai pas beaucoup de change moi. Bien obligée de lui rendre la différence après avoir ouvert la boîte métallique à clef qui me sert de caisse, il me liquide d'un coup toute ma petite monnaie. Pas une parole, ni merci, ni bonjour ou au revoir, il se passe la langue à la commissure des lèvres pour récupérer le filet de bave qui menaçait de lui couler sur le menton. J'ai besoin que quelqu'un me parle, je n'en peux plus de ce silence, cette solitude sans fin, six jours sur sept, pendant huit heures d'affilée, j'attends, sur ma chaise de jardin inconfortable, qu'un chaland daigne asperger sa carrosserie d'un coup de jet d'eau à haute-pression. Au fin fond d'une zone commerciale en cette saison quasi-déserte, juste à droite après le Darty, on ne vient pas ici par hasard. Sous mon parasol déglingué – une baleine est tordue – j'attends les grosses chaleurs, la canicule est annoncée pour la semaine prochaine.

Malgré la température plutôt clémente pour la saison, il a baissé sa fermeture-Eclair le livreur de pizza. Il a entrouvert sa combinaison aux couleurs criardes pour retrouver son souffle, que je lui avais coupé juste en lui décochant un sourire de bienvenue. Ainsi bariolé, on le repère de loin, j'ai levé les bras en l'air pour le prévenir que son point de livraison se trouvait là, j'avais trop peur qu'il passe sans me voir, qu'il se trompe et que la pizza arrive froide. Il a pilé sec devant la table où je suis installée, à deux doigts de la culbuter. Il a déposé son espèce de sac-à-dos cubique par terre, d'où il a sorti le carton à pizza qu'il m'a tendu. Ensuite, il a enlevé son casque. Pas beau à regarder le garçon. Difficile à décrire, des traits anguleux, une symétrie imparfaite, je ne sais pas comment dire, quelque chose dans son air qui fait qu'on a envie de détourner le regard. Sa pomme d'Adam, proéminente pour son cou de poulet, monte et descend vite, affolé en constatant que se tient devant lui une fille. Une fille pas mal, faut le reconnaître. Cheveux blonds mi-longs, yeux verts, lèvres fines, poitrine menue mais ferme qui bombe sans ostentation son débardeur. D'un sourire à peine esquissé, je lui ai proposé de la partager avec moi cette pizza. Il a murmuré qu'il n'avait pas d'autres livraisons en attente, j'ai pris cela comme un oui. Il s'est calé sur la selle de son scooter, je n'avais pas de meilleure place à lui proposer, réellement je ne dispose que d'une seule chaise ; mes conditions de travail sont plutôt précaires. Je n'avais rien à lui dire et lui ne savait comment engager la conversation avec une représentante du sexe opposé, si bien qu'on ne s'est pas dit grand-chose, chacun mastiquant en silence sa part de margherita. Sa dernière bouchée à peine avalée, il m'a demandé si j'avais soif. Sans me laisser le temps de répondre, il m'offre un Coca-Cola. C'est pour lui a-t-il précisé, c'est gratuit, tout en s'excusant qu'il ne soit pas frais. Je n'ai pas refusé, pris une gorgée avant de lui tendre la canette. Il a hésité à la prendre, comme s'il ne croyait pas que je lui permettais de poser ses lèvres à l'endroit où je venais d'y mettre les miennes. Il a bu trop vite, a roté sans le vouloir, puis, honteux, est redevenu mutique tout en continuant à me dévorer des yeux. Embarrassant ce face-à-face silencieux qui aurait pu s'éterniser toute l'après-midi si je n'y avais pas coupé court en lui faisant remarquer qu'il avait sûrement d'autres livraisons à assurer. Récupérant son casque, il a saisi l'allusion. Pourquoi ne démarre-t-il pas ? Il relève sa visière, il a une déclaration à faire. Avec ses copains... ce soir... ils vont boire un coup, alors, si tu veux, si t'es libre, bah... Silence. Je compte jusqu'à dix dans ma tête, je réponds sans conviction que je viendrais, peut-être. Instantanément, ses joues se sont empourprées. Il m'a dit merci ; il aurait mieux fait de se taire. Au comble de la joie, il a enfourché son bolide en oubliant de préciser l'heure et le lieu, il n'a pas non plus eu la présence d'esprit de me demander mon numéro de téléphone ou de me donner le sien. Je l'ai regardé s'en aller tout pétaradant. Ça m'arrange, même si je m'ennuie ferme dans ce patelin, je n'avais pas l'intention de le rejoindre, lui et sa bande de provinciaux puceaux.

Je ne suis pas du coin. Je ne suis venue que pour le boulot. A défaut de partir en vacances, je voulais au moins passer les deux mois d'été au soleil, c'est la raison pour laquelle j'ai accepté le poste, même si ce n'est pas intéressant ni bien payé. Le reste de l'année, j'habite à Rosny-sous-Bois, chez mes parents. La ville est connue pour avoir hébergé le centre national d'information routière, dont l'une des tâches est de calculer les kilomètres cumulés de bouchons pendant les week-ends de chassé-croisé. C'est là-bas que mon père et ma mère se sont rencontrés. Depuis, le centre a fermé ses portes, mes parents, eux, sont restés, ils ont pris leur retraite. J'avais besoin de changer d'air, toute occasion est bonne à saisir, même si je n'ai pas un instant imaginé que je passerais mon été à m'ennuyer dans une station de lavage automobile. Aiguillée par une copine qui y avait travaillé la saison dernière, j'ai, à l'origine, postulé dans un camping. Apte à tout poste. On y aurait été employées toutes les deux, on se serait bien amusée. Elle m'a assuré qu'elle connaissait le patron et qu'il ne lui refusait rien. Son piston n'a pas suffi, je n'ai pas été retenue, manque d'expérience, le patron m'a orienté vers un de ses amis, propriétaire d'une station de lavage. D'ordinaire, le car-wash – comme il faut dire, c'est plus moderne – fonctionne sans intervention humaine, sauf que le distributeur de jetons a été braqué il y a un mois par des individus toujours activement recherchés par la gendarmerie. L'assurance mettant du temps à rembourser, aucune nouvelle machine n'a encore été acquise, alors il cherche quelqu'un pour tenir la caisse. Voilà ce qui m'a été expliqué lors de l'entretien d'embauche.

C'est exagéré d'appeler cela un entretien d'embauche, même si je reconnais qu'il y a mis les formes. La mine sérieuse, le propriétaire du car-wash m'a posé des questions sur mon parcours scolaire, mes études, mes motivations, mes aspirations professionnelles et prétentions salariales. C'est disproportionné, il a juste besoin d'une caissière payés au SMIC pour passer l'été. Je ne savais pas trop quoi lui raconter, j'ai dit euh... une phrase bancale... euh... des banalités... euh... séchant, j'ai bu une lampée de mon diabolo fraise que j'avais commandé en l'attendant ; le rendez-vous a été fixé dans un café. De toute façon, je ne crois pas qu'il m'ait vraiment écoutée, trop absorbé dans la contemplation de mes seins. Au cours de l'entretien, afin de mettre toutes les chances de mon côté, j'ai enlevé la veste de tailleur que ma mère m'avait prêtée pour l'occasion. Si j'avais opté pour un décolleté plongeant, j'aurais pu négocier une prime. En guise de conclusion, il m'a lâché que, dès l'instant où il m'avait vu, sa décision était prise. Sûr qu'il pense qu'il m'a flattée en disant cela. Sans transition, il m'a demandé de regarder à travers la baie vitrée. Est-ce que je vois le Q7 garé là dans la rue ? En voiture, je n'y connais rien, ça ne m'intéresse pas, ne m'impressionne pas. Je n'ai pas reconnu le modèle, je l'ai froissé, je l'ai bien compris. Il m'a proposé de faire un tour en voiture, j'ai hésité, il voulait me montrer la station de lavage où je travaillerais. Bien que restant sur mes gardes, j'ai accepté et me suis levée de la banquette rouge, dont le similicuir commençait à me chauffer les cuisses. Ta consommation, elle est pour moi, a-t-il lâché. J'avais payé au moment où le serveur me l'avait apportée, il a eu l'air gêné avec le billet de dix euros qu'il brandissait déjà, donc il l'a lâché en guise de pourboire et, du bout des ongles j'ai réussi à le subtiliser en partant. Tandis qu'on n'avait pas encore franchi le seuil du café, il a déverrouillé sa voiture à distance, les clignotants ont flashé deux fois et les rétroviseurs extérieurs se sont déployés. Sur la route, il a roulé vite, accélérant dans les virages. A un moment donné, j'ai cru qu'il essaierait de me peloter, la voiture était fermée, moi-même fermement arrimée au siège avec la ceinture de sécurité, je n'aurais pas pu m'échapper. A part sa main qui a ripé sur le levier de vitesse puis sur mon genou, involontairement je crois, j'admets qu'il n'a rien tenté, préférant soliloquer sur ses succès en affaires – je n'ai pas tout retenu. Après la visite éclair du car-wash, trois emplacements, des sortes de tuyau d'arrosage qui pendent, il m'a fait signer un contrat sur le capot de la voiture, puis m'a reconduite à la gare pour que je remonte dans ma lointaine banlieue. Il a proposé de m'accompagner sur le quai, ce n'est pas nécessaire, j'ai su venir, j'arriverais à repartir.

Au début, il est venu plusieurs fois sur place, au prétexte de vérifier que je prenais mes marques, il me demandait sans cesse si cela me plaisait. Il a tenu à me montrer le fonctionnement des Kärcher et des aspirateurs, en se tenant derrière moi, collé, trop serrés, le souffle de son haleine sur ma nuque. J'aurais pu me débrouiller toute seule, cette formation est inutile, n'importe qui sait d'instinct diriger un jet d'eau et puis, la station, elle est en libre-service, mon rôle à moi est de vendre des jetons, je ne fais pas d'extra. Il m'a également sorti un laïus sur l'importance de l'expérience client, comme si la peinture n'était pas défraichie, l'asphalte crevassé par endroits et un des dômes percé. A l'emplacement numéro trois, hors de mon champ de vision quand je suis assise, une grande flaque d'eau se forme dès qu'il pleut.

C'est là que, depuis un long moment maintenant, un véhicule est stationné. Le type a garé sa voiture là-bas puis est revenu à pied acheter des jetons. J'ai insisté pour qu'il prenne plus de jetons afin de passer l'aspirateur dans sa voiture, il a répondu d'un air maussade que ce n'était pas nécessaire. Je lui ai alors proposé d'acheter des jetons d'avance, comme ça, quand il reviendrait la prochaine fois, il gagnerait du temps. Sur le même ton, il a dit qu'il était de passage, qu'il ne comptait pas revenir dans le coin de sitôt. A court d'arguments, je n'ai pas renchéri, il m'a payé ses jetons et est reparti vers l'emplacement numéro trois. J'ai tendu les bras pour m'étirer, les os de mes omoplates ont craqué, j'ai levé les yeux au ciel et j'ai contemplé la ligne à haute tension qui passe au-dessus de la station de lavage. D'abord, je n'y ai pas pris attention, aucun bruit d'eau projetée sur la carrosserie. Au bout d'un certain temps, étonnée de ne toujours rien entendre, je me suis levée pour vérifier qu'il n'y avait pas de problème. Après tout, l'appareil pouvait se révéler défectueux, aucun n'est flambant neuf, c'est le moins qu'on puisse dire et l'entretien laisse à désirer. Dans ce cas, il devrait déplacer son véhicule car je ne suis pas habilitée à réparer les nettoyeurs haute pression, dans ma formation n'est pas incluse la maintenance.

Je ne m'approche pas tout de suite, observe de loin, trop loin, de là où je me trouve je ne vois pas grand-chose : le tuyau du Kärcher enroulé autour de son socle, la portière avant droite ouverte. Je l'appelle, en l'absence de réaction, hausse la voix. Rien ne bouge ni ne geint. Je n'ai d'autre choix que de m'approcher pour aller voir ce qui se passe et ose une tête par l'interstice de la porte. Sur le siège, un corps recroquevillé, comme endormi. Je pose une main sur l'épaule de l'homme, le secoue doucement puis avec plus de vigueur avant de le saisir à deux mains pour le remuer. Dès que je le relâche, il s'enfonce pesamment dans le moelleux du fauteuil, menton sur le torse. Profiter de cette voiture disponible pour faire un petit tour et puis revenir pour la rendre à son légitime propriétaire, juste l'emprunter pendant qu'il est assoupi, l'idée me plaît, personne n'en saura rien, je laisse en plan la station quelques heures, qui s'en souciera étant donné le peu de clients qui se présenteront, ils pourront toujours revenir le lendemain s'ils n'ont rien de mieux à faire. Je me penche pour enlever la ceinture qui le maintenait bien droit sur le siège. Son tronc bascule, il tombe à mes pieds de tout son poids, la tête heurte le bitume. Je l'ai saisi par les poignets pour le tirer complètement de l'habitacle, tirant plus fort afin que les jambes passent, une de ses chaussures s'est coincée à une pédale, j'insiste, le pied gauche sort en chaussette jacquard trouée. Il est lourd, je transpire à le traîner ainsi, dans le dos, mon débardeur me colle à la peau. Dans sa veste molletonnée verte élimée au col et aux manches, son pantalon de velours côtelé en marron délavé, il gît par terre, du bout de ma sneaker je tâte sa tête, enfonce la semelle de caoutchouc dans le creux de la joue. Pas de réaction. Est-il mort ?

J'aurais pu appeler les secours, c'est ce qu'il aurait fallu faire sans doute. J'ai failli. J'ai extirpé mon portable du fond de ma poche, la reconnaissance faciale l'a déverrouillé avec un grand smiley clignant de l'œil. Se souvenir du numéro d'urgence et puis, au moment de le composer, je considère la forme verte et marron étalée au sol, la voiture en arrière-plan, portière ouverte. Mon téléphone dans une main, je l'enjambe, m'installe derrière le volant. Les clefs sont sur le contact, je les tourne, le moteur se met en marche sans difficulté. D'après la jauge d'essence, le réservoir est aux trois-quarts plein, je vais pouvoir tracer, il ne me reste plus qu'à enclencher la première vitesse. Je pousse la climatisation à fond pour sécher cette sueur qui dégouline de l'occiput au bas des reins. A l'instant où je m'apprête à claquer la portière, tournant la tête, je vois la forme qui rampe sur l'asphalte. Cri d'effroi, il revient d'entre les morts ! Je ferme la portière, marche arrière précipitée, sans visibilité, à peine deux mètres parcourus et le phare arrière gauche de la voiture s'emboutit contre la paroi en plastique qui sépare l'emplacement trois du numéro deux. Sous le choc, le tuyau du Kärcher se déroule et se glisse sous les roues, qui patinent lorsque je repasse en première. Coup d'œil sur le côté : le type continue sa lente remontée, il s'agrippe au tuyau. A force d'écraser l'accélérateur, le moteur s'emballant, les roues se débloquent, une soudaine embardée que je ne maîtrise pas si bien que je fonce droit sur l'homme, qui n'a pas le temps de se rendre compte que la calandre lui fonce droit sur la tronche cognant contre le parechoc, bruit sourd suivi d'un cahotement du véhicule, qui, en lui passant dessus, change de trajectoire et je vais m'encastrer sur l'autre paroi transparente de l'emplacement numéro trois. En panique, je coupe le contact sans mettre le point mort, je tire le frein à main de toutes mes forces.

Les doigts crispés sur le volant, je manque d'air, des larmes me piquent le coin des yeux. Tout est poisseux, le volant, mes mains, le siège sur lequel je les essuie, j'ai les jambes qui tremblent, c'est en fait tout mon corps qui est secoué de convulsions incontrôlables. Surpassant ma peur, je tente un coup d'œil à travers la vitre pour vérifier si l'homme à terre bouge encore. Horreur, non seulement il bouge, mais il a réussi je ne sais comment à se remettre debout, certes le haut quelque peu désaxé par rapport au bas, le moindre pas est aléatoire et vacillant, n'empêche qu'il se meut, claudique tel un zombie dans ma direction en crachant des jets de sang à chacune de ses expirations. Saisie d'épouvante, je ne parviens pas à coordonner mes gestes, cette putain de bagnole refuse de redémarrer, me lâche pas, s'il te plaît... J'ouvre la portière pour m'échapper, juste au moment où lui-même s'apprêtait à l'ouvrir. Il m'attrape par le poignet, me retient par le bracelet doré que j'aime faire tourner pour faire passer le temps, je sens sa main visqueuse sur mon épiderme, la sueur l'a rendu moite, je lui glisse entre les doigts, il s'en est fallu de peu. Je fuis du côté opposé, c'est-à-dire que je me rue vers la table qui me tient lieu de bureau, je ne comprends même pas comment mes jambes flageolantes réussissent à me porter, je sauve ma peau ! Dans mon élan, mes cuisses buttent sur la table de jardin, la boîte métallique, posée au bord, se renverse, les pièces et les billets se répandent sur le sol, je l'ai laissé ouverte alors qu'on m'a répété qu'il fallait systématiquement la refermer après chaque encaissement. Vite, ramasser pièces et billets avant qu'ils ne s'envolent, j'en attrape des pleines poignées, que je fourre dans mes poches avec les pièces, qui tressautent dans mon jean. Accroupie à récupérer la recette du jour se dispersant aux quatre vents, deux mains ensanglantées tout à coup m'enserrent le cou.

Je lâche billets et pièces qui ruissellent sur mes genoux. Tétanisée l'espace d'une seconde, mon instinct de survie reprend vite le dessus. A l'aveugle, je bourre mon assaillant de coup de coudes, parfois dans le vide, parfois ils s'enfoncent dans un ventre flasque ou buttent contre un os, j'ai mal mais continue, comme ça ne suffit pas, de l'autre main, je lui griffe le visage, des petits morceaux de peau, de fins lambeaux de chair s'accumulent sous mes ongles. Il ne relâche pas son étreinte malgré mes assauts, j'ai la respiration un peu coupée mais pas suffisamment pour suffoquer, il ne serre pas assez fort, j'ai assez d'air pour me défendre, tandis que des filets de sang me barbouillent la nuque, coulent sur mes épaules et ma poitrine, un ru se forme entre le sillon de mes seins, liquide chaud, visqueux qui souille chaque pore de ma peau. Un haut-le-cœur que je ne peux pas retenir, au sang de mon agresseur se mêle maintenant une bile jaunâtre qui s'écoule de mes lèvres. J'ai alors vraiment cru que mon heure était arrivée, j'étais prête à abandonner toute lutte, elle me paraissait désespérée, si simple de cesser le combat et de se laisser glisser vers la mort, à cet instant si accueillante et réconfortante. Je pleurais et crachais ma bile lorsque, n'espérant plus, l'étau s'est desserré, les mains maculées de sang se sont écartées comme par magie. Il s'affaisse. Je me touche la nuque, le visage, le ventre, j'ai besoin de m'assurer que je suis bel et bien vivante. Oui, mon cœur bat et fort, à mille pulsations par minutes, sous le choc mais en vie.

Je ne me suis pas relevée, je n'en ai pas l'énergie, pas la présence d'esprit, trop occupée à m'essuyer avec frénésie les mains sur mon débardeur dans l'espoir de me débarrasser de cette puanteur, ce sang qui n'est pas le mien. Dans une sorte de brume qui ne se dissipe pas tout de suite, je distingue, face à moi, le pizzaïolo en combinaison fluo, me surplombant de toute sa hauteur, il me paraît alors immense. Il devrait s'accroupir à mes côtés, passer sur ma figure une main consolante pour essuyer mes larmes et mon maquillage qui coulent, me moucher, me réconforter, au lieu de cela, comme sidéré par sa témérité, il me toise, embarrassé et muet. Genoux à terre, je me frotte les yeux, renifle un bon coup, je sens la morve qui me remonte dans le nez et me descend dans la bouche. Après avoir arrangé une mèche de cheveux collée sur mon front, je lève la tête vers lui et, avec une mine aussi présentable que possible étant donné les circonstances, je lui demande entre deux hoquets pourquoi il est revenu. Il répond qu'il a oublié de me donner le nom du bar et l'heure, pour ce soir. Je lui suggère de m'aider à me relever. Il me tend son bras, je m'y appuie. De quoi ai-je l'air ? Il ne sait pas quoi dire, alors, faute de vocabulaire, il bredouille que je suis jolie. Lorsque, par compassion et reconnaissance, je me résous à l'embrasser, appuyer sans m'attarder mes lèvres sur ses joues, les effleurer à peine, veiller à ne pas trop les y enfoncer, il se détourne pour examiner l'homme dont, il n'ose le croire, il vient de me sauver. J'embrasse le vide, lui vient de manquer son moment, je ne lui offrirais pas de deuxième chance. Le crâne est fendu en deux, fracassé par l'embout de l'aspirateur, le tube en inox, en revanche, est intact. De minuscules geysers de sang lui sortent de la tête et coagulent, sur l'enrobé se répand une petite mare rouge.

Le livreur de pizza, dont je ne connais toujours pas le nom, lui n'ayant pas encore pensé à me demander le mien, préconise d'appeler une ambulance. Il manque de suite dans les idées, ne comprend pas, même après que je lui ai exposé la situation, que nous serions incapables d'expliquer de façon rationnelle le carnage qui vient de se jouer ici. A son air, je vois bien qu'il est embarrassé, il craint d'avoir des ennuis. Je lui répète que c'est trop tard, qu'il le veuille ou non, il est embarqué dans cette histoire, il est contraint de tenir son rôle, pas le choix. Que doit-il faire ? demande-t-il implorant. Je ne sais pas trop, les idées encore trop embrouillées, moi-même n'en mène pas large. En premier lieu, nous allons planquer le corps dans le coffre de la voiture. Je l'oblige à l'attraper sous les aisselles, je le prends par les pieds et, clopin-clopant, nous le portons en titubant, il lui échappe des mains, la tête tombe, heurte à nouveau l'asphalte, le crâne se fendille encore davantage, on entend un craquement, quelque chose qui se brise. Il commence à s'excuser, tourne sur lui-même telle une toupie, il est angoissé, c'est normal que je lui susurre d'une voix aussi rassurante que possible, il ne doit penser à rien d'autre que de mettre ce corps dans le coffre de la voiture. Il doit se reprendre, je l'encourage, il hésite, je persévère, il se ressaisit et le macchabée avec. Le coffre est fermé, je vais récupérer les clefs sur le contact. Pour ouvrir la serrure, il est nécessaire de forcer, il y a du jeu, mais le coffre finit par céder. Nous nous y reprenons à deux fois avant de réussir à hisser le cadavre qui, décidemment, pèse un âne mort. En claquant le coffre, nous sectionnons une phalange qui n'a pas été proprement remisée à l'intérieur. Je lui demande de ramasser le bout de doigt pour le jeter dans le coffre. Il n'ose pas. Je lui fais remarquer qu'il vient de transporter sur plusieurs mètres un mort, en comparaison, ce morceau de doigt, ce n'est plus grand-chose, il le récupère avec répulsion et, fermant les yeux, le lance dans le coffre, que je ferme par précaution, même si, désormais, il ne risque plus de s'échapper.

Le pizzaïolo reste planté là devant moi, il attend des instructions. Je lui ordonne de monter sur son scooter et de reprendre ses livraisons de pizza comme si de rien n'était. Il va sans dire qu'il doit se taire, à personne il ne doit révéler qu'il est revenu dans les parages. Voilà la version qu'il servira, si jamais il est interrogé : il m'a livré ma margherita, nous avons partagé un Coca, il est reparti. Répète. C'est trop hésitant, encore une fois, mets-y un peu plus de conviction, surtout pas de digression. Et maintenant ? La question me surprend, c'est pourtant évident, je viens de le lui dire : qu'il parte d'ici tout de suite ! Cela signifie, ânonne-t-il, un regret lui nouant la gorge et l'estomac, que, ce soir, je ne viendrai pas... Il semble réellement chagriné. Je dois me montrer directive, lui intimer de ne pas flancher, ni maintenant ni plus tard, je lui commande de mettre son casque, d'enfourcher son scooter et de s'en aller sans se retourner.

L'avantage de ces zones commerciales désertées en plein été, c'est qu'elles sont vides, nous n'avons été dérangés par personne, aucun témoin, pas de trace. Qui sait que l'homme dont le corps croupit dans le coffre de sa propre voiture est venu ici ? Je vais ranger l'emplacement numéro trois, replacer le tuyau sur son enrouleur, refixer l'aspirateur sur son socle, éparpiller les éclats de phares et il ne paraîtra plus rien des événements qui viennent de se dérouler. Reste la voiture. Je vais l'emmener loin, ailleurs, finalement je vais la faire cette virée, j'envisageais de faire un tout en voiture pour tromper l'ennui de l'après-midi puis la ramener à la station de lavage, je l'abandonnerai plutôt dans un fossé ou en pleine forêt. Quand je m'installe à la place du conducteur, j'enfonce la clef dans le contacteur puis, toute la pression, l'angoisse accumulées se libèrent, je pleure sans pouvoir m'arrêter, les larmes sont si abondantes que je ne parviens pas à toutes les avaler, elles me glissent dans le cou, elles se mélangent au sang, dont je n'ai pas réussi à me laver, mon débardeur en est maculé. Ma fille, il faut se contrôler ! Je suis en sas de décompression, je renifle à m'en irriter les narines. Peu à peu, les hoquets deviennent moins saccadés, je retrouve un souffle régulier et de la contenance. Je jette un œil au rétroviseur intérieur, le visage boursouflé d'avoir pleuré, de la morve sous le nez et autour de la bouche, que je frotte d'un index mouillé de salive.

Je me frictionne la figure à deux mains, arrange mes cheveux. La voiture cahote et cale, la première était encore enclenchée, j'avais oublié, je rectifie. Tout reprendre depuis le début. Comme si j'étais à l'auto-école, je m'applique à régler les rétroviseurs, intérieur puis extérieurs, ajuste le siège en hauteur et en profondeur, vérifie à nouveau que le levier de vitesse est bien calé sur le point-mort avant d'enclencher la marche-arrière. A l'instant où j'enfonce l'embrayage et desserre le frein à main, j'entends des coups brefs et répétés. Ils semblent venir de l'intérieur de la voiture.
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JAC B · il y a
Un texte très cinématographique où chaque acte, posture est disséqué .J’ai trouvé le début avec la mouche un peu long, on se demande bien où va nous mener la lecture de cette histoire qui meuble le temps d’une foule de détails qui cherche à capter l’intérêt et apporte une atmosphère étrange au contexte mais reflète judicieusement le sentiment de vacuité du personnage principal qui se raccroche à ce qu’elle peut pour trouver du sens à ce qu’elle fait quitte à provoquer le drame. C’est bien ficelé, la chute n’hésite pas à relancer l’histoire. Vous avez beaucoup d’imagination Pierre-Luc!
(Des petites coquilles à corriger : La (le) filet de bave , un sourire de bienvenuE, j'habitude (j’habite) à Rosny-sous-Bois, on se serait bien amuséeS, le patron m'a orientéE, d'une caissière payéE, il m'avait vuE, le serveur me l'avait apportéE, de faire un touR en voiture)

Image de Pierre-Luc Prestini
Pierre-Luc Prestini · il y a
Bonjour. Merci pour votre lecture (je comprends que cela vous a plu) et votre commentaire. Effectivement, la mouche tarde peut-être un peu à s'en aller, j'aurais peut-être dû faire une séquence plus courte mais, comme vous le notez, je voulais passer l'idée de l'ennui et d'une sorte de vide. A retenir : un peu plus d'économie de mots pour le prochaine fois pour mieux embarquer le lecteur. Malgré les relectures, quelques coquilles que je vais m'empresser de corriger.

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