Cap ou pas

il y a
3 min
339
lectures
50
Qualifié
— « Tu vas te dégonfler... »
— « Bien sûr que non ! »
— « Je sens que t’as la pétoche comme chaque fois... »
Timothée se mordit la lèvre inférieure, signe qu’il était mal à l’aise.
— «Il faut toujours que tu exagères ! Je te signale que l’autre jour à la bibliothèque, je n’ai pas reculé ! »
Amaury fit une moue sceptique en se grattant le menton.
— « Moui, enfin, c’était parce que t’avais faim et que j’t’avais promis un beignet si tu l’faisais. T’es un estomac ambulant Tim. C’est c’qui te perdra. »
Le teint de Timothée vira au cramoisi.
— « Non mais dis donc, c’est fort ça quand même ! Si j’ose quelque chose c’est uniquement parce que je suis un gros goinfre, c’est ça ? »
— « Ben, gros, non, vu qu’on dirait qu’on t’est passé dessus avec un rouleau compresseur mais goinfre ça, y’a pas de doute ! »
— « Tu n’as pas l’apanage du courage, tu sais ! »
— « Ne commences pas à débiter tes mots savants avec moi, hein ! J’dois vraiment te rappeler qui a sauté de la grange de Paul pendant que môssieur plongeait sa tête dans la paille comme une autruche ? Qui c’est qu’a rattrapé le furet de Lila ? Qui c’est encore qu’a affronté la bande à Pierrot pendant que môssieur devait soit disant allait pisser ? Qui ? Hein ? »
Leurs deux visages étaient presque collés l’un à l’autre pourtant Amaury et Timothée se criaient dessus comme si un continent les séparait.
— « C’est pas vrai, dites moi que je rêve ! Tu vas les rabâcher encore longtemps ces vieilles histoires ? Pour ta gouverne, si tu n’avais pas oublié de fermer la porte de la cage, il n’y aurait pas eu besoin de courir après ce satané animal ! Et, je te l’ai déjà dit mille fois, c’était une fouine pas un furet ! »

Essoufflé, Timothée toussa dans le mouchoir brodé à ses initiales qu’il portait toujours dans sa poche de chemise.
— « J’me souviens surtout de ses dents plantées dans mon doigt et que ça faisait un mal de chien ! J’ai encore la cicatrice, j’te ferai dire » gémit Amaury, frottant doucement son index.
— « Balivernes ! Comme s’il était encore possible de voir quoi que ce soit sur ta peau parcheminée »
— « Ah, ne recommences pas ! T’es qu’un vieux schnock qu’a rien dans le slip kangourou et pi c’est tout ! » Asséna Amaury en se cramponnant à son déambulateur qu’il poussa au bord du trottoir.
Son comparse avança son propre engin jusqu’à le dépasser de quelques millimètres.
Au regard qu’ils échangèrent, on les aurait crus sur la ligne de départ du grand prix de Monaco.

Quand le voyant des piétons passa au rouge, Amaury n’hésita pas une seconde et fonça sur le passage clouté aussi rapidement que le lui permettaient ses vieilles jambes arthritiques.
Malgré les mines affolées des gens autour, personne ne tenta quoi que ce soit pour l’arrêter. L’ancêtre lança d’un ton féroce « le dernier arrivé mangera des choux de Bruxelles pendant trois jours ! ».
À mi-chemin, le feu pour les voitures devint vert et Amaury, royal, ralentit un peu. Il savait que Timothée n’avait pas bougé du trottoir et que la route était tout à lui. Le nez levé vers le ciel, alors que les premiers klaxons retentissaient, Amaury éclata de rire.

C’était maintenant, son moment préféré, comme une photo tombée d’un album souvenir, une image un peu floue et pourtant d’une grande clarté à l’esprit de Tim. Là, au milieu de l’avenue, chaque mardi après-midi, Amaury, rebelle hilare de 82 ans, ressemblait à s’y méprendre au gamin qu’il était à 12 ans. Ce garçon qui filait comme le vent battant tous les records d’athlétisme. Cet enfant, qualifié d’indomptable par les adultes, qui était pourtant doux comme un agneau en présence de la douce Lila.
Et pour ça, pour ce fugace instant d’éternité, Timothée Venceslas Rodrigue de Villardry était prêt à subir les moqueries de son complice (et à manger du chou) durant des semaines encore.

Parvenu de l’autre côté, Amaury se retourna le bras levé, triomphant. Quand le flot de véhicules se tarit et que le signal le permit, Timothée traversa prudemment.
— « Qu’est ce que tu vas m’trouver comme excuse encore ? »
— « Figures-toi qu’il y avait une très belle femme et je... »
— « Tu quoi, espèce de filou ? Tu voulais lui montrer que tes sourcils se sont enfin rejoints ? »
Timothée regarda sa montre.
— « Ce n’est pas que je m’ennuie à t’écouter dénigrer ma beauté légendaire mais on m’attend »
— « Bon sang mais c’est qu'il prendrait ses rêves pour des réalités ! À la semaine prochaine alors, même lieu, même heure. Tu finiras bien par y arriver... »
— « C’est l’évidence même » Affirma Tim en regardant Amaury s’éloigner d’une démarche poussive.
Le charme était rompu, il retrouvait l’enquiquineur décrépi que son ami était devenu ces dernières années. Il sourit au dos courbé d’Amaury quand lui, et tous les autres passants, entendirent :
— « Arrêtes de mater mes fesses, vieux pervers ! »

50

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Le vieil homme

Sylvain

Je traînais dans la rue, un dimanche après-midi de septembre, à deux pâtés de maison de mon immeuble. La journée était chaude, mais comme il pleuvait des cordes et que j'étais sorti en ... [+]