Camille(S)

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Ecrire ou faire Ecrire.. Lire ou faire Lire... Tout ça c'est le même bonheur : des mots, des mots, des mots ! Après une vie professionnelle en Bibliothèque j'anime maintenant l'atelie ... [+]

Image de Tandems numériques - 2015
Ce matin, Camille a téléchargé l’application « co-voiturage.com », à une vitesse qui en disait long sur son désir de quitter la maison. Sa sœur lui avait chaudement recommandé un petit jeune homme comme baby-sitter, à qui elle avait finalement confié ses quatre enfants, ce cocker mal élevé qui laisse traîner ses oreilles dans la soupe, et Roxane, une poule rousse préférant caqueter dans le salon que dans le poulailler. Il n’y avait guère que Velvet, le gros chat siamois, dont elle était parfaitement sûre... Il n’allait pas se laisser impressionner par un petit jeune homme de rien du tout... Elle avait donc totalement confiance en ce garçon qui hésitait - quelle chance pour elle - entre le métier de vétérinaire et celui de professeur. Elle est donc partie sans crainte, pour son congrès à Amsterdam laissant tous ses chéris dans la grosse maison rose en bordure de forêt.
Bon, se dit le baby-siter, tout se passe bien. Les enfants n’ont fait aucune histoire pour s’endormir. Le chien est dans son panier, la poule dans son poulailler. Il ne me reste qu’à prendre le chemin du convertible trônant dans le salon.
Mais voilà... Passer une nuit avec les ressorts enfoncés dans les omoplates, à plier, déplier et replier les jambes pour cause de crampes était une mission impossible. Ne pouvant allumer la lumière de peur de réveiller les enfants, il a récité en boucle les seuls vers anglais qu’il connaissait. Certes, sa prof lui trouvait un accent digne « d’un vieux soudard aviné au fond du pays gallois » mais Shakespeare serait content de se retourner dans sa tombe, au même rythme que le garçon sur le canapé infernal...
Aux premières lueurs de l’aube, il s’est levé, épuisé. En silence, il a enlevé draps et couverture dans le salon à peine éclairé par une lampe chinoise. Le chat, posé sur son séant, suivait ses gestes, étonné, et sauta à l'intérieur du mécanisme. Il le supplia de sortir de là, doucement pour ne réveiller personne, mais le chat le regarda de ses yeux brillants dans la pénombre, sans bouger un poil. Ne pouvant monter le ton, son vocabulaire devint agressif jusqu'à lâcher un « sale bête, tu sors de là, oui ou crotte ? ». Certes, après Shakespeare, c’était vulgaire...
Il fit mine de fermer le mécanisme. Il relâcha la barre de métal pour que s’accomplisse l’horrible besogne. C'est à ce moment-là que, voyant sa détermination, le chat jaillit comme un boulet de canon et enfonça cruellement ses griffes acérées le long du bras du jeune homme. Quelle sale bête !

Esculape, 69 ans




Ce matin, Camille a téléchargé l’application du scrabble... Il fallait bien qu’elle s’occupe, seule dans son vieux train-couchette. Elle s’ennuyait terriblement dans ce train vide, en pleine nuit. Ce n’était pas l’idée qu’elle se faisait du voyage. Elle pensait à ses enfants. Dormaient-ils déjà ? Son chat lui manquait aussi, son gros matou, Velvet, avec son pelage blanc, ses yeux bleus, aussi pénétrants que le bleu d’une nuit pâle. Elle aurait dû l’amener, elle se serait sentie moins seule. Elle s’endormit pensive. En se réveillant, elle était presque sereine, heureuse même... quitter sa maisonnée pour quelques jours la soulageait. Elle avait besoin de changement pour réfléchir à sa vie, se remettre en question. Son voyage, aussi court fut-il, prenait le sens d’une quête d’elle-même. Elle avait constaté que son altruisme excessif l’avait poussé à se consacrer beaucoup trop aux autres et une sorte de sentiment d’ignorance la gagnait, et pas n’importe quelle ignorance, mais bien l’ignorance d’elle-même. Elle sentait l’angoisse la gagner. Elle aurait voulu demander à ses proches « qui elle était vraiment  » pour se rassurer... mais qui lui répondrait avec sincérité ? Plus elle pensait et plus elle avait mal, elle en arrivait à la conclusion qu’elle avait raté sa vie : son divorce douloureux, l’échec scolaire de ses enfants, son énorme maison rose au bord de la forêt. Elle cherchait ce qu’elle aurait bien pu réussir dans sa satanée vie. Elle pensait à ses amis... elle les avait presque tous perdu de vue... son travail ? Il n’était pas très glorieux. Elle était accro à la nicotine, pas sportive du tout et ne prenait pas soin d’elle. Elle avait l’impression que son seul réconfort était son chat, même ses enfants, finalement, elles ne les appréciaient pas tant que ça, ils l’agaçaient plus qu’autre chose. Elle s’avouait beaucoup des choses qu’elle avait tu jusque là. Oui, elle se trouvait misérable et mauvaise, mais, de retour chez elle, Camille se jura de ne plus jouer la comédie. Elle se dit cela pendant que le train arrivait en gare. Camille redevenait Camille. Enfin, une autre Camille. Elle quitta la gare d’un pas tranquille et se dirigea vers l’horizon, là où le soleil, désormais sorti du sommeil, brille pour tout le monde.

Romain Coudert, 14 ans

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