Caméléon

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Petits textes sans prétention, chroniques d'instants de vie, pour ne pas les oublie  [+]

-Bonjour, vous allez bien?
-Oh bonjour, ça va? Ça fait un moment qu'on vous voit plus, le travail? une tradition ou vous vous installez?
-Oui le travail comme vous dites, je rentre plus tard et on se rate, aujourd'hui j'ai le temps, je m'installe oui, merci.
-Ok, je vous prépare ça.
Et, tout en me choisissant le beau croissant, bien levé et doré, elle enchaîne: -Vous êtes sur quel secteur en ce moment?
-Je suis sur Nice est, l'Ariane, Bon voyage et Nice centre.
-Mon Dieu vous allez jusqu'à là-bas, vous n'avez pas peur ? Ça craint quand même, moi je pourrais pas y travailler encore moins y vivre, malheur! Les traditions vont sortir dans dix minutes, je vous en mets une de côté après votre café?
-Oui merci, bien cuite et bien charnue, comme d'habitude.

Premier repos après douze jours de remplacement, intenses, épuisants. J'attaquais mes trois jours de détente à venir comme on attaque un festin après un long jeun. Le rituel débutait par mon café, mon croissant et ma tradition à la baguette magique, quartier de Cessole, Nice nord. Le minuscule bout de trottoir aménagé en terrasse, devenait mon lieu de chute matinale les jours de repos. Je m'amusais à observer le manège de la vie, sans y prendre part, juste se poser.
Je règle, remercie, souhaite bon courage et bonne journée; je ressors, le quignon croustillant au goût de noisettes torréfiées déjà en bouche, mes écouteurs déjà aux oreilles. Je m'isolais du bruit de la rue, de l'agitation, des autres, au hasard de ma playlist, ce matin c’était Daiqing Tana « Dancer in the night », cette mélodie douce et lancinante avait pour mission de m’ôter toute fatigue, tout nœud et point de tension. Un beau programme, y compris cet échange avec la boulangère, banal, consensuel entre commerçant et client, si ce n’était cette phrase qui exprimait toutes les peurs fantasmées que nous renfermons, et les défenses que nous y opposons.
Elle, c’était le cliché de la femme jeune et déjà aigrie. Elle avait dû être gaie et peut être jolie; elle se forçait, dans un rictus sensé être un sourire et dans ses échanges, à maintenir quelque chose du lien avec les autres. Elle se confiait parfois, quand je passais l’après midi et que la boulangerie était vide, sur ses soucis de santé, sur ses inquiétudes, sur cette grossesse qui tardait à venir, sur ses rêves de maternité qu'elle voyait s’éloigner. Son embonpoint, sa pilosités excessive pouvant traduire un dérèglement hormonal, m'avaient alerté bien avant ses confidences. Elle n’était ni jolie ni vilaine, juste touchante. Son front fuyant et plissé, trônait comme il le pouvait sur un nez crochu et pincé, lui conférant une voix nasillarde avec parfois des sons plus graves, une dysharmonie sonore, comme un gloussement ou un sanglot réprimé. Des yeux comme des caillettes Aop, des lèvres presque absentes laissant apparaître de jolies dents, des cheveux filants sans masse ni vigueur, un teint quelconque, aussi terne que sa vie, le tout entouré de joues tombant amèrement sur un menton légèrement prognathe. A chaque échange que nous avions depuis un an, je me disais qu'elle n'avait rien de la boulangère de Pagnol. Elle, c’était juste la vendeuse, c’était juste une jeune femme un peu triste, un peu gentille, un peu de tout mais qui s'autorisait en une phrase à laisser libre court à cette manifestation du racisme quotidien, ce racisme banalisé. Croyant me plaindre ou me soutenir, elle exprimait clairement cette limite invisible entre les Nissarts et les autres: les estrangers, qui débarquent et qu'on supporte, les gens des quartiers, ce triangle des Bermudes formé par L'Ariane, le 328 et les Moulins. Une phrase qui m'avait dérangé, piqué, que j'avais pris comme une attaque.
Nous, nous étions en sécurité et au calme à Nice nord ! Le fief de la Rata pignata et des Aiglons, le fief des « m'en bati sieu Nissart!». Cessole portait haut le rouge et le noir et chantait fort l'hymne de la ville «Nissa, Nissa la bella». La destruction du mythique stade du Ray, repère des jeunes fachos et des moins jeunes d'ailleurs, au profit d'une promotion immobilière bien plus rentable, avait secoué ce petit peuple de chauvins et leur rancœur s'exprimait parfois pudiquement dans les «Avant c’était mieux» ou " Moi je ne pourrais pas vivre ou travailler dans les quartiers, ça craint !", et parfois plus clairement dans les affichages sauvages disséminés ça et là, comme rappel à l'ordre ou à la mémoire collective«Oui à la socca NON au kebbab!».
Voila ce que mon esprit fatigué et encore imprégné de la tournée s'autorisait comme observation, interprétation, vraie ou fausse.

Les quartiers.

D'abord les Moulins à l'ouest, un chef d’œuvre de laideur architecturale, de tours et de demi cercles appelés camemberts, coincé entre l’aéroport, l'A8 et la préfecture, faisant face aux collines de sainte-Marguerite et la corniche fleurie, d’où poussaient des résidences de standing à la place des œillets d'autrefois, culture importée par les immigrés Piémontais. Et entre ces collines et le Var qui courait vers la mer toute proche, dans cette enclave jadis maraîchères, avaient poussé les Moulins, pour désengorger les foyers de travailleurs environnants et accueillir les familles d'immigrés, enfin accueillir ou maintenir hors de la ville, loin de la promenade des Anglais et son luxe clinquant.
Je me suis toujours demandé pourquoi cette appellation? Cervantès ne devait pas faire partie de ce choix même si Freston avait bien œuvré du temps ou j'y habitais et travaillais ; j'avais fatigué ma monture, cassé ma lance et mes dents aux Moulins.
Ce labyrinthe du Parc HLM avait son charme pourtant, l'animation toujours présente: entre les courses poursuites en scooters volés, les descentes répétitives de la BAC vers le mois de Mai, il fallait assainir avant la saison, les touristes arrivent. La populace se connaissait depuis toujours, était proche, intrusive et soudée dans les moments durs. Elle obéissait à des traditions emportées dans les bagages, déformées par les années d'exil. La solidarité était bien présente pour les événements heureux comme malheureux. Le défilé des assiettes de gâteaux, de couscous pendant les fêtes religieuses, les klaxons des voitures pour les mariages, les youyous des femmes apprêtées, les enfants agglutinés attendant la sortie de la mariée, des berlines garées devant les poubelle débordantes. On était aux bleds de chacun. Les limites étaient invisibles mais présentes, sournoises, matérialisées par les trois mosquées:celles des Marocains, celles des Algériens, celles des Comoriens ; les autres castes se faufilaient comme elles pouvaient dans cette triangulaire. La Fraternité se limitant au devoir religieux le vendredi pour la prière mais pas au delà. Je me demande, quand j'y repense, qui sont les torchons et qui sont les serviettes...
Chacun sa tour, chacun ses odeurs, chacun ses origines et les Moulins seront bien gardés ! Le ratio ethnique se jouait dans les cuisines: parfum de coriandre-curcuma Marocains, tomates- harissa Tunisiens, cannelle-cumin Algériens, cardamome-coco Comoriens, poisson fumé-manioc africains, enfin les autres, un tour du monde olfactif en quelques tours.
C’était mon domaine, mes terres, je naviguais avec aisance entre Salam alikoum et Obrigado; je commandais mes nems à la femme de ménage du 18, ma chekhchoukha chez les Constantinois du 19, l'huile d'olive chez les tunisiens du 38, en dépannage bien sur, quand il ne m'en restait plus d’Algérie, la meilleure. Mariages, enterrements, retours du Hadj, j’étais de tous les événements. J’habitais le quartier, parlais leur langue, partageais leur vie, leur espace, leur intimité. J'avais choisi d’être leur infirmière, ils en avait conclu que j’étais des leurs, une appropriation dont la décision ne m'appartenait pas, c’était un fait. Je n’étais ni beurette, ni de la deuxième génération, je n’étais même pas une immigrée. J'étais juste une infiltrée en terre d'exil à la recherche d'attaches que j'avais pourtant rompues, trente ans plus tôt, de points d'ancrages que je n'avais plus. Un caméléon.
J'avais grandi dans un quartier populaire mais, autre rive, autres repères, autres valeurs.
Dans ce labyrinthe, le bal des vampires débutait vers 18h, les jeunes premiers venaient se servir au buffet si bien garni; leur dégaine en disait long sur leurs a prioris et craintes à rentrer dans le quartier;honteux, peu vaillants, les épaules basses, le regard furtif, mais frétillants face à la promesse d'une soirée de défonce, ailleurs , loin , en ville. Les tarifs étaient affichés sur les murs de la tour 40 et 41:coke 50 le g, barrette à 20. On parlait ouvertement d'herbe et de savonnettes, aucun lien avec la Provence bien sûr. Les transactions ne dérangeaient pas les grenouilles de bénitiers, le front marqué par le sceau de la dévotion, la djellaba blanche caressant la crasse et contournant les dealers. On s'agenouille cinq fois par jour, on se livre à Allah dans les trois mosquées, les yeux fermés par communion Divine ou lâcheté humaine. On écrase ses principes comme on écrase les blattes qui grouillent dans les niches HLM de la cote d'azur.
Les businessbabies, les jeunes choufs me connaissaient, certains avaient fait leurs classes avec mes mômes, étaient venus aux anniversaires, avaient mangé le gâteau au chocolat. Je les voyais grandir, se transformer, se déformer, dépérir par trop de consommation et d'argent facile.
Ça traîne la nuit, ça dort le jour, ça ramène du swared*, ça paye des voyages aux parents, pour descendre au bled l’été, ça jure sur la tête de la Mecque;ça ne se pose pas de questions, ça fait des waada* quand le gamin sort de taule, ça s'arrange avec Dieu, le mektoub*, la vie , la France, le quartier. Ça s'arrange avec tout sauf avec ses responsabilités de parents, démissionnaires, opportunistes, perdus.
Nous avons tous nos petits arrangements.
Telle était la terre de Cervantès que je quittais, malgré moi, pour aller vers l'est de la ville cette fois.
Nouvelle plaque professionnelle, nouvelle adresse, nouvelle débarquée à L'Ariane...

L'Ariane

De ce quartier ennemi des Moulins je ne connaissais que la réputation craignos et le Théâtre Lino Ventura. Sur ces nouvelles terres je devenais aux yeux des Moulinois la harki, celle qui les quitte pour s'installer chez l'ennemi intime ! Je ne m’étais pas étendue sur les raison de ce départ précipité; j'avais annoncé la chose, salué les patients et étais partie sans me retourner.
Pour arriver dans ce non havre de paix qu'est l'Ariane, il fallait passer devant les bâtiments austères de sainte Marie, l’hôpital psychiatrique, puis l’incinérateur de la ville , et longer le paillon aussi sec que triste, à l'image des silhouettes qui y traînaient. A l'entrée le «camp» ouvrait le quartier, à l’extrémité « Chicago» le fermait. Le camp, cet ensemble de pavillons, de voitures allemandes, de mioches, le tout encerclé d'un mur, séparant les gitans sédentaires de l'Ariane des autres communautés. Ils contrôlaient cette partie du quartier, un business aussi bien tenu que leurs intérieurs impeccables. En face du camp,le leader price qu'on continue d'appeler Norma, par habitude ou nostalgie, c'était la zone de tolérance, les différences s’effaçaient, devant les caisses enregistreuses.
Trois axes traçaient le quartier et le scindaient par communautés, ici aussi. L' Ariane, une zone ou seule la misère humaine était franche. Les investissements de la ville, les cadeaux invitant à l'installation, à coup de défiscalisations, n'en feront jamais une terre d'accueil prospère, sauf pour les rats et les cafards. La disproportion du commissariat, son architecture bien fermée, racontait une autre histoire que celle des élus qui se voulaient locaux.
Moi dans tout ça j’étais perdue, cette projection de l'Algérie m’était étrangère. La communauté y était plus présente qu’ailleurs dans Nice, mais pas mon Algérie d’Alger la blanche, son histoire, ses boulevards haussmanniens, son musée du Bardo, son école des beaux Arts, son jardin d'essai. Je n’étais pas dans la verte Icosium et sa blanche Casbah, j’étais dans le «Village» et son atmosphère pesante ; aucun Adrien Brody à l’horizon et personne n'aura l'idée d'en sortir, voir ce qui se passe hors de ces murs invisibles, même s'il le pouvait. Je me retrouvais dans le fief des intégristes salafistes, dans les travers d'une Algérie quittée trente ans plus tôt. Entre barbe et niqab, entre Rai et Biatches enturbannées, maquillées comme des voitures volées, on parle le bledard comme jadis le pataouéte. On se rêve djihadiste, on s'encanaille à Pattaya et on offre à la Madré un voyage à Dubaï, la nouvelle Mecque. Le Biz fait le moine à défaut de faire l'homme.
Ici sur ces terres enclavées, les éducateurs violent ouvertement la laïcité et conduisent les enfants du centre aéré assister à la prière du vendredi; sans être inquiétés par les lois de la république, si décriée, si méprisée, mais si généreuse.
L’instinct de survie qui m'a toujours maintenu debout devenait mon seul maître et je lui obéissais. J'adaptais mon comportement, postures, attitudes, vêtements, pour ne pas faire tache; aucun combat à mener, aucune rébellion à exprimer, juste la survie. J’étais nouvelle, scrutée, jaugée et surtout un besoin urgent de me remonter une patientèle. Je prenais mon café chez Karim, Karoum pour les intimes, le photographe du week-end et patron de snack la semaine; j'achetais mes pastillas chez la Marocaine à cote, mes légumes chez le chelhi *et ma viande à la boucherie Algérienne. Point de clope au bec quand je traversais le quartier, mes cheveux rouge colère étaient déjà trop visibles dans cette grisaille. Je ne râlais pas quand les dealers en double file bloquaient les axes pour discuter;non on ne klaxonne pas, on prend les chemins de traverse pour éviter la faune.
L'Ariane, ses trafics, sa zone franche attisaient les convoitises, toutes: huit ans de défiscalisation ça attire les requins, ça aiguise l'appétit, ça nourrit la méfiance; à constater, jour après jour l'hostilité à peine masquée dans les regards croisés, ceux de mes pairs, ces soignants dont la sympathie comme l'empathie se résument au montant de leur chiffre d'affaire. On voit chez le nouvel arrivant un manque à gagner potentiel, alors on ne sourit pas à l'ennemi, on ne le regarde pas, on ne l'aide pas. Ces regards croisés, ces sourires non rendus m'ont durement enseigné la résignation, l'abandon de mon innocence, l’acception de cette réalité, la crise enlaidie les relations entre humains, même entre professionnels de santé. Je faisais connaissance avec la patience et enfin le lâcher prise.
Annie* était ma caution, bien plus que mes compétences professionnelles. La réputation de sa famille de Caïds du quartier m'ouvrait les portes, même celles du camp. C’était ma green-card, aussi verte que les maillots de foot des gamins, ceux qui chantent à tue-tête one, two, three viva l'algerie, ceux de la quatrième génération, qui ne connaissent du bled que le couscous, quelques semaines en été et les souvenirs fantasmés de leur ascendants. Je comprendrais deux ans plus tard que l'Ariane c’était mon Hirak avant le Hirak*. Est ce que je voulais me battre, encore? est ce que je voulais m'attarder sur cette terre dévastée?qu'est ce que j’étais venu y chercher?
Pourtant l'Ariane paraissait résidentielle en comparaison du 328.

Le 328 Impasse des Liserons

Être parqué dans ce quartier est une punition, une dette Karmique non réparée, un crime contre l’humanité dans le pays des droits de l'homme. Rares étaient les infirmières qui s'y aventuraient, ou les infirmiers «Français» tout simplement. Le 328 souffrait de sa réputation de quartier le plus dangereux de Nice, la plaque tournante de toutes les cames et des armes. Les caïds des autres quartiers ne s'y aventuraient pas;chacun son territoire et tout le monde est safe ! Les répercussions sur la population étaient désastreuses:une énorme demande de soins, tous les soins et très peu de prétendants.
Je doute qu'un jour un quelconque Liseron ai pu s'implanter ou fleurir sur cette hostile colline, coincée entre Bon voyage, quartier à forte population d'immigrés, et l'Autoroute, l'A8 qui mène à Monaco et l'Italie, que très peu d Habitant du 328 ont dû voir un jour. Le 328 se résumait en quelques centaines de clapiers, dispersés ça et là à flanc de colline, accrochés à la laideur, la pollution, l’humidité. Aucune maison bleue ici, les seules couleurs étaient celles du linge étendu, pendant lamentablement, espérant un rayon de soleil, ou celles des foulards des femmes, qui avec courage ou résignation, grimpaient cette satanée colline, les bras chargés de courses comme on porte sa croix, essoufflées et marquant des pauses, à l'image de leur vie au 328.
Le seul accès à ce mouroir de l'espoir, est une route sinueuse qui grimpe et au bout l'impasse. A l'entrée étaient parqués les maghrébins, plus haut les blacks, un peu plus haut les tchétchènes et au sommet les gitans. Entre ces communautés si différentes, quelques familles de gadjos survivaient, ne sachant à laquelle s'identifier; ils étaient tolérés et c’était déjà ça.
Les poubelles bloquaient les accès aux différents blocs d'immeuble et les cerbères veillaient au grain.
J'acceptais les soins comme on accepte la vie; il était impératif de me déployer, de me monter une tournée, me constituer une patientèle, être ma propre patronne; plus jamais de collaboration, plus jamais d'union. Mes objectifs définis, la décision prise, la volonté tenace: ça sera les quartier Est, l'Ariane et les Liserons. J'aspirais à ma part du gâteau, j’espérais un peu de répit.
Les faits divers se rapportant régulièrement au 328 ne me faisaient pas peur, non pas que je sois courageuse, naïve ou inconsciente, non, j’étais juste confiante. Je connaissais les codes des miséreux, je venais de bien loin, de bien pire. La violence quelle qu'elle soit engendre les mêmes réflexes, les mêmes défenses:paranoïa,hyper-vigilance, instinct de survie, adaptabilité, acuité, perception développée du danger potentiel. Je ne les maîtrisais que trop.
Une seule technique, si bien rodée, quand je rentrais dans cette zone de non droit : vitres baissées, mon chapelet accroché au rétroviseur, cheba Zahouania la patronne du rai en fond sonore, mon sac toujours entre-ouvert laissant dépasser gants et seringues. Le plus souvent en double file, j'interpellais un des guetteurs pour surveiller ma voiture, lui indiquant chez quelle famille je me rendais pour des soins, le secret professionnel n'avait plus lieu d’être, il me fallait un minimum de sécurité, j'avais moi aussi mes arrangements, avec la déontologie.
-j'en ai marre des pv, tu fais gaffes jeune ? Aaychek?*
La réponse des guetteurs était souvent, toujours la même :«ici y a personne qui met des pv».
Forcement, assurément, qui s'aventurerait au 328 à part la BAC ou les bannis?
Un mouvement de la tête et une main levée en guise de remerciements à ces petites frappes qui ont dû, un jour, avoir un regard innocent et des rêves d'enfants.
J'engageais avec les jeunes choufs, ce dialogue à peine mensonger avec aisance, en «donnant le regard», très important, donner le regard: avoir l'air détaché mais fixer l'ennemi potentiel, le dévisager sans signes d’agressivité, tenir le regard et faire passer le message « je suis un petit bout, je ne suis pas une menace, je viens faire des soins, gagner ma vie et repartir. Mais je n'ai peur ni de toi, ni de la bataille»
A côtoyer la vermine aux Moulins ou ailleurs, on développe une mémoire photographique, au cas où, on ne sait jamais...On évite le danger, on planque la bombe au poivre sous les gants et un scalpel dans la poche, espérant ne pas avoir à l'utiliser. Quel que soit le lieu de soin, je procédais ainsi, depuis l'agression de mon ex collaboratrice, un dimanche matin fait pas comme les autres où le «faute à pas de chance» conduit à coups et blessures, trois mois d’arrêt et la dépression qui s'en suit. Pour une clope refusée à un psychotique en rupture de soins, à 7h du matin les rues sont désertes. Elle n’était pas fumeuse.
Combien de soignants se faisaient agresser en France, régulièrement, sans prime de risque, sans protection, sans statut particulier lié à la dangerosité de notre profession, en institution comme en extra-hospitalier, de la population à risque que nous prenons en charge, de l'isolement dans les appartements face aux patients en souffrance ou en crise, aux familles agressives parfois. La particularité du travail à domicile expose les soignants à tous les risques. L’actualité malheureusement, ne peut démentir cela. Le sentiment de solitude, d’insécurité, est majoré par l’indifférence, le mépris, le manque de reconnaissance, du sommet, des décideurs. Il n'existe pas d'outrage à soignant dans l'exercice de ses fonctions, ni de système d'alerte relié à un quelconque commissariat en cas de danger.

Telle était ma vision, mon vécu des quartiers, cette crasse azuréenne rejetée par les Niçois, entre crainte et dégoût, et résumée en une phrase «Moi je ne pourrais pas aller dans les quartiers, ça craint! ».
Pourtant la misère est ailleurs, aussi, dans le centre ville, pas si loin du faste de l’église Russe, de la quiétude du Parc Impérial, de Tzarewitch ,de ces villas bourgeoises ou plus modestes parant les collines de Pessicart de couleurs, des jardins garnis de citronniers, néfliers et de glycine et qui offrent leurs senteurs à qui veut les découvrir, à qui peut y accéder. La misère s'engouffre dans les artères de Nice Nord, bordées de majestueux Jacarandas du Brésil, à l’élégant branchage, dansant quand le vent léger souffle, exhalant des senteurs suaves et sucrées, les maquillant de bleu à chaque floraison, et qui feraient presque oublier au promeneur qu'à la nuit tombée, les rues servent de dortoirs, que le jour elles sont nettoyées à grand renfort de jet d'eau, tentant d'effacer les stigmates, qu'aucun Jacaranda ne pourra aseptiser par son essence et sa beauté cette réalité de la ville, la pauvreté, qui n'a que les trottoirs pour refuge, à l'image de certaines fontaines asséchées par décret municipal, pour éviter que l'on s'y abreuve, le "on" c'est" eux" bien sur, les sdf. .
Dans les appartements thérapeutiques, invisibles au profane, et habilement intégrés dans le centre et le nord de Nice, se jouent des drames humains, la solitude appauvrit et rend fou, expose les démunis à tous les abus. Face au système qui permet qu'un médecin sans scrupule, propriétaire de biens immobiliers, rentabilise ses investissements sur le dos de personnes, voire de ses patients, déjà brisés par la vie, exploités par cette figure d'autorité; que les chambrées louées à des prix exorbitants contiennent plus de blattes et punaises de lits que d'effets personnels;que les organismes de tutelle ferment les yeux et continuent à baratter.
Ces résidences qui peu à peu détrônent les charmantes villas Niçoises du début de siècle, leur fer forgé, leurs carreaux de ciments et leur hauteur de plafond, n'ont rien à envier au parc HLM du triangle des Bermudes ; si ce n'est l'odeur de fleurs artificielles des produits d'entretien, qu'on utilise avec zèle et qui collent aux narines comme une tique sur un chien. La multitude de portails, sas et digicodes de ces néo résidences sécurisées confèrent ce sentiment d'appartenir à une élite protégée. De qui et de quoi? Les gueux sont hors de la ville, bien parqués et très peu de solutions de transports en communs, de jour comme de nuit. Alors de quoi se protège t'on?
De ces ombres venues de toutes part et qui hantent la coulée verte, poumon de la ville, comme des métastases qui polluent un cliché. De ceux que l'on croise entre la rue de l'abbé Grégoire, la rue pape pie XXIII et l'impasse Bonifassi. Ce lieu où le défilé de la misère commence dès 16h, quand ils s’agglutinent devant la porte du centre d'accueil de nuit aux places limitées. Ils sont là hommes, femmes, de tous âges, silhouettes fantomatiques;leurs sacs à dos renfermant des galères que l'on s'interdit d'imaginer, celles que l'on refuse de voir. Il est fort aisé de jouer de la zappette dans le confort rassurant d'un canapé. Mais comment leur donner du regard à ceux là, ou comment l'éviter, quand on traverse cet essaim si gênant sur les trottoirs de Nissa la bella.
Alors on développe des stratégies:marcher d'un pas vifs, regarder par dessus leurs têtes, arborer un air lointain, aussi lointain que leurs pays, planquer son paquet de clopes pour ne pas être taxé, se faufiler entre ces bourdons si bruyants, si envahissants, les patients attendent voyons ! Il y a pourtant celui qui nous croise, ce regard qui nous accroche, celui qu'on s'autorise à remarquer dans cette vaine course contre la montre ou la réalité. Lui était à l’écart, assis sur un perron, ses bras entourant ses genoux, la vingtaine, propre sur lui, un polo à manches courtes de couleur bleue, des jeans et baskets non usés, le visage frais, le teint clair, les cheveux noirs et brillants tout comme ses yeux; l'air innocent du fils de bonne famille, une famille qui avait dû investir sur lui autant d'espoirs que de deniers. Il n'avait pas de sac à dos mais un grand sac de sport à ses cotés, il n'avait pas dû traverser la vallée de la Roya ni les cours d'eau; il ne devait pas faire partie des «piétons» signalés par radio Vinci autoroute, entre Menton et Vintimille; il n'avait pas la gueule cramée comme les autres. Lampedusa ou pas ? Quelle embarcation? Bateau ou avion?
Un Tunisien c’était sûr, son accent ne laissait pas de doute ,et instruit, son français était scolaire et correct.
_bonsoir, excusez moi madame, vous pouvez m'offrir une cigarette? Sil vous plaît?
Les quelques secondes durant lesquelles mes yeux découvrent ce tableau sont trop longues.
_Bonsoir, si je vous en offre une, il faudrait que je le fasse pour tous les autres, vous comprenez? Et je n'en ai pas assez. Ça ne serait pas juste.
_ oui je comprends, désolé madame.
_ Non monsieur, c'est moi qui suis désolée.
On s’était regardé, sourit, et quoi d'autre?
J'avais continué sans me retourner, il fallait que j'avance, le patient attendait. En repassant après le soin, il n’était plus là, ou je ne l'avais pas cherché?le trottoir se vidait, ça me suffisait.
Dans ces quartiers volontairement excentrés, craints et dénigrés de tous, qu'il s'agisse d'une certaine élite bien pensante, celle qui travestit son orgueil par une fausse modestie, son mépris par l'absence de réelle générosité, ou bien d'une population plus modeste, ces pauvres enrichis par certains médias, certains partis, paranoïaques et décomplexés, qui affichent leurs idées à défaut d’idéal, la misère humaine, culturelle, cultuelle, a plus de dignité et de pudeur. Dans le triangle des Bermudes, le réseau de solidarité fonctionne, quelles qu'en soit les motivations, personnelles ou communautaires, hypocrites ou sincères mais elle fonctionne. Pas en ville, pas au centre.

Il m'arrive de regarder cette fidèle ennemie qui se consume, de repenser à lui. Et si je la lui avais offerte cette cigarette, qu'est ce que ça aurait changé pour nous deux?
Je n'ai pas de réponse, ou peut être trop...
"Un samedi soir vers 17h, dans ma galère, mon incertitude, ma peur, une personne, une dame m'a regardé et m'a offert une cigarette."
Ce samedi soir je n'ai pas été cette dame là, je n'ai pas été son auvergnat.
J’étais la remplaçante en retard, celle qui voulait finir tôt, rentrer, enfin se poser, se reposer, ne plus penser, s’arrêter.




*Waada, fête,
*sawared: argent
*hirak:revolution du sourire, contestation actuellement en algerie.
*Chekhchoukha: spécialité de pâtes, de l'est algerien.
*Annie: voir la nouvelle Annie, sur ma page.
*Aaychek: s'il te plait.
*Chelhi: Berbere
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Un petit mot pour l'auteur ? 87 commentaires

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Brandon Ngniaouo · il y a
Quelle belle plume. On ne se lasse guère de continuer la lecture, tellement le récit est bien mené. Un bravo à vous. Vous-avez ma modeste voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Daniel Nallade · il y a
La chute est superbe !
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Nelson Monge · il y a
Une sorte de violence parfaitement maîtrisée par l'écriture. Bravo !
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Firmin Kouadio · il y a
Je l'ai déjà dit sous "Elle dort", que je me délecte de la lyre de votre écriture. Vous avez une très belle plume enivrante, qui capte le lecteur, le tient en haleine, le pousse jusqu'au bout ! Je suis heureux, curieux, et ma curiosité m'amènerait à vous demander de me proposer des lectures qui pourraient m'aider à écrire un jour comme vous... Je reviendrai vous relire.
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Sid Ali Hattabi · il y a
Je relis ce texte avec un immense plaisir,car il me laisse l'impression très agréable au demeurant,de retrouver une prose familière et un produit neufou,lpus exactement fini.
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Blandine Rigollot · il y a
D'un sujet "banal", vous faites un écrit poignant, dont la chute est à la fois fine et forte.
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Aicha Mahieddine · il y a
Comme d'habitude c'est avec plaisir que je me pose sur ta page, quel plaisir de te lire !
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir.
J'ai et je me suis abonné.
MERCI EL-BATHOUL pour votre passage à pas feutrés.
Joli texte!
Très captivant!

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jusyfa *** Julien · il y a
Merci pour votre passage discret sur ma page Sabrina, à bientôt.
Julien.

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François Duvernois · il y a
Une histoire forte.
Et merci pour votre passage sur ma page.

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