Café au lait

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Je fais court car je n'aime pas trop me dévoiler. Je préfère que mes textes parlent pour moi  [+]

Comme toutes les fins de semaine, Susan Davesnes, jeune retraitée, enfourchait son vélo de bon matin en direction de la ferme Decaigny.

Ce n’était pas bien loin de chez elle, à peine à quelques rues de là mais son dos la faisait souffrir depuis des années et le panier du vélo était un bon compromis pour transporter lait battu et œufs frais sans ressembler à une bête de somme qui ploie sous sa charge. Alors qu’elle pédalait jusque-là à un bon rythme, motivée par le fin crachin qui s’acharnait à friser ses cheveux rebelles, elle ralentit soudain à hauteur de la petite chapelle Notre-Dame-de-Tongres.

Juste devant elle, une voiture venait de s’engager dans l’allée de la maison des Joris. Elle connaissait bien cette famille et cette voiture ne lui appartenait pas.
Intriguée, Susan ralentit et mit pied à terre, feignant de régler les vitesses de son vélo. En réalité, elle essayait d’apercevoir qui pouvait bien rendre visite aux Joris. Surtout à cette heure-ci de la journée. Malheureusement, elle n’avait pris que ses lunettes de lecture, ses lunettes « de myope », comme disait son mari, étant restées sur son bureau. Ce qu’elle vit était donc assez flou. Elle reconnut tout de même une femme d’un certain âge, à en juger par sa démarche lente et un peu claudicante et surtout par ses cheveux gris, coupés courts. La femme qui marchait en direction de la porte d’entrée, se retourna et lui fit un petit signe de la main pour la saluer. Par politesse ou par réflexe, Susan répondit du même geste. Néanmoins, elle n’avait pas la moindre idée de qui il pouvait bien s’agir. Un peu gênée d’avoir été prise en flagrant délit de curiosité, Susan remonta en selle et roula jusqu’à la ferme.

A son retour, Susan vit que trois voitures de plus s’étaient garées le long de la haie entourant le terrain des Joris. Qu’est-ce qu’il pouvait bien se passer là-dedans ? On n’était pas dimanche et de toute façon, ce n’était pas la voiture du fils Joris. Pas de voitures siglées de l’une ou l’autre marque. Donc, pas de vendeur à domicile. Ce n’était pas non plus la voiture de Nancy, l’infirmière de la vieille Marie-Thérèse Joris. Ce n’était pas son heure. Pas de voitures « officielles » comme celles de la police, une ambulance ou un corbillard. Pas de drame en perspective. Mais alors quoi ?

Le lundi suivant, Susan se rendit au marché de Leuze. Elle avait très envie de se préparer une excellente soupe aux carottes, sa préférée, et en profita pour acheter aussi quelques kilos de fruits que son médecin lui recommandait de manger tous les jours pour les vitamines et « pour le transit », disait-il.

Elle s’apprêtait à repartir quand elle tomba nez à nez avec Marie-Thérèse Joris et Sandrine, sa coiffeuse de fille qui ne travaillait pas le lundi et l’aidait à faire ses courses. L’occasion était trop belle. Il fallait qu’elle sache ce qui se tramait chez eux. Après avoir papoté sur le temps gris maussade, sur la qualité des marchandises et les prix pratiqués sur le marché suffisamment longtemps que pour que cela ait l’air normal, Susan se lança et posa la question qui lui brûlait les lèvres, à savoir qui étaient les gens garés devant chez eux l’autre jour. Marie-Thérèse sourit et s’apprêtait à répondre quand sa fille la prit de vitesse et répondit à sa place que c’étaient juste des membres de la famille qui passaient dans le coin et étaient venus prendre des nouvelles.
Tout en disant cela, Sandrine Joris prit sa mère par le bras et l’entraîna dans la direction opposée, prétextant qu’elles avaient encore beaucoup de courses à faire parce que c’était fou comme le temps passait vite. Susan dût donc se contenter de cette explication, ce qu’elle fit volontiers... jusqu’au vendredi suivant.

A nouveau, alors qu’elle pédalait vivement en direction de la ferme, elle remarqua plusieurs voitures, les mêmes que la semaine précédente, semblait-il, garées devant chez les Joris. Ne pensant plus à cette affaire, elle n’avait toujours pas emportées les bonnes lunettes et ne fut donc pas plus en mesure que la première fois de voir qui sortait des voitures. Cette fois, elle vit trois personnes, deux femmes et un homme, tous gris ou blancs de cheveux, qui sonnaient à la porte. La météo étant encore plus exécrable que la dernière fois, elle ne s’attarda pas et parcourut rapidement les quelques mètres qui lui restaient à faire jusqu’à la ferme.

Tout en payant ses œufs, Susan ne pouvait s’empêcher de s’interroger sur ce qui se tramait dans cette maison. Ce n’étaient quand même pas encore des gens de la famille. Deux semaines de suite alors qu’ils n’étaient jamais venus avant ? Ce serait étrange.

En rentrant à la maison, elle en parla à son mari, Joseph, qui, comme elle s’y attendait, non seulement lui conseilla de ne plus y penser mais la sermonna même pour s’être mêlée de ce qui ne la regardait pas.
-« Et si c’était quelque chose de pas net ? Si les Joris se livraient à une sorte de trafic ? Je sais qu’ils ont une serre à l’arrière de la maison mais je n’arrive pas à voir ce qu’il y a dedans. C’est peut-être des plantes qui font rire. Tu sais, celles qu’on fume ou qu’on met dans des gâteaux. », demanda Susan, songeuse.
-« Susan Davesnes, veux-tu bien arrêter de faire ta commère. Tu n’as pas du ménage à faire ? Regarde-moi plutôt cette poussière sur les meubles du salon. Si tu veux t’occuper, passe le plumeau ! », lui répondit Joseph, dans un mouvement d’humeur dont il était coutumier.
Susan ne prêta qu’une oreille distraite aux propos mordants de Joseph le moustachu. Elle grommela entre ses dents :« Si je dois passer le plumeau, toi, tu ferais bien de passer le rasoir. Ai horreur de cette moustache hirsute. On dirait Louis la Brocante en vieux ! ». Si Joseph avait un caractère de cochon, Susan était têtue comme une mule. Elle n’allait pas lâcher l’affaire aussi vite.

Le vendredi suivant, elle se leva aux aurores et se mit en embuscade dans les buissons derrière la chapelle Notre-Dame de Tongres. Dieu merci, la pluie avait enfin laissé la place au soleil, de sorte qu’au moins, Susan ne risquerait pas d’attraper une pneumonie en attendant l’arrivée des voitures suspectes. De plus, cette fois, elle avait pris soin de prendre la bonne paire de lunettes. Et même les jumelles de Joseph, celles avec lesquelles il aimait observer les oiseaux de leur jardin ou dans les champs aux alentours du village. Elle était fin prête à connaître la vérité sur le mystère de la maison Joris.

Susan attendit ainsi près d’une heure, debout, le dos douloureux et l’estomac criant famine, l’herbe couverte de rosée matinale lui mouillant les chaussures et refroidissant ses pieds avant que n’arrive le premier véhicule. C’était la petite voiture grise qu’elle avait vue se garer en premier. Une femme qui, estima-t-elle, devait avoir dans les quatre-vingt ans, sortit de la voiture, ouvrit le coffre et y prit un sac de supermarché d’où dépassait un morceau de tissu rose à paillettes. L’inconnue jeta un regard inquiet autour d’elle et s’empressa de fourrer le bout de tissu récalcitrant au fond du sac. Peu après, les trois autres voitures arrivèrent, les unes après les autres. Deux hommes et une femme en sortirent et sonnèrent chez les Joris, tous chargés d’un sac visiblement bien rempli.

N’y tenant plus, rongée par la curiosité, Susan Davesnes avança le plus discrètement possible jusque sous la fenêtre des Joris et risqua un coup d’œil à l’intérieur. Elle était si concentrée qu’elle ne sentait plus du tout son dos qui la faisait souffrir, ni ses pieds gelés. Ce qu’elle vit à l’intérieur la stupéfia tant qu’elle en oublia toute prudence et se redressa entièrement, se rendant visible pour qui jetterait un œil vers la fenêtre. Elle avait imaginé beaucoup de choses, la plupart sordides, il faut bien l’avouer. Susan était en effet une grande adepte des romans policiers et autres thrillers mais elle ne s’attendait certainement pas à cela. C’était franchement... Comment dire ?... Incroyable. Oui, tout bonnement incroyable.

Elle avait sous les yeux ce qui semblait être la répétition en costumes – à paillettes, svp ! – d’un spectacle de comédie musicale. Deux hommes et deux femmes âgés dansaient tandis que Marie-Thérèse Joris, nonante ans bien tassés, chantait dans un micro sur pied. Des notes de musique s’échappaient de la fenêtre entrouverte et Susan crût reconnaître une vieille chanson de Pierre Dudan :
-« On prend l'café au lait au lit
Avec des gâteaux et des croissants chauds
On prend l'café au lait au lit
Ah! c'que ça peut être bon, nom de nom ! »

En un instant, Susan comprit tout. On approchait du dernier week-end de septembre et dans quelques jours aurait lieu la nouvelle édition de la populaire fête du village « Tourpes en activité ». Susan se souvenait maintenant que Marie-Thérèse avait tenté une carrière de chanteuse après la guerre avant d’épouser Edmond Joris et de donner naissance à Gilles et Sandrine quelques années plus tard. Elle préparait sûrement un spectacle en compagnie de ses anciens amis pour les festivités du week-end. Susan avait vu sur l’affiche placardée à la ferme Decaigny que cette année, il y avait un concours de « jeunes » talents.

Il n’est jamais trop tard pour bien faire, n’est-ce pas ?

FIN
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