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En compétition

En ce matin d’automne, un nuage de rosée s’étendait sur la plaine et le froid grisaillait un peu plus ses contours. L’hiver, que je redoutais tant, était de retour. J’ai frissonné sous ma vareuse déchiquetée. Il fallait que je trouve une parka au plus vite.
Les mains en visière pour protéger mes yeux, je faisais un tour d’horizon de mon « domaine ». Malgré la gelée grise, le jour qui pointait n’apportait rien de nouveau à la désolation du paysage : une plaine pâle, au relief incolore, entraperçue au travers des déchirures de la brume, plate jusqu’à la forêt, pavée de cristaux étincelants sous l’humidité et qu’aucun son ne venait troubler. Plus de bruits de pas ni d’éclats de rires, plus aucune voix, pas de meuglements, ni même d’aboiements lointains.
Rien. Le silence. Épais. Gluant.

Et là, au-dessus des arbres, écrasante, monstrueuse, la silhouette de béton, la masse maudite au ventre encore ouvert, crachant son venin de mort. Sans accalmie.
Ici, pas de tonnerre des armes, pas de grondement des eaux, pas de sang qui gicle, mais un glissement furtif dans nos entrailles, des blessures invisibles, impalpables, qui terrassent à l’intérieur, qui liquéfient la chair.
Alentour, ni fumées, ni lumières. Çà et là, des murs aux fenêtres aveuglées, envahis de ronces acérées, scintillantes, indiquant un passage humain, des existences broyées.
Des gens ont vécu ici. Des enfants. Je m’en souviens. J’étais des leurs. Mais il ne reste plus rien. Seul le vide. Lourd. Oppressant.

Ce silence que je touche et qui me mord. Ce vide que je respire et qui me brûle.

D’après mes calculs approximatifs, aujourd’hui serait le jour-anniversaire d’une sombre date. Six mois se seraient donc écoulés depuis ce « trou noir » qui a anéanti notre vie ?
Six mois d’un terrible chagrin et d’un retour à la sauvagerie, six mois de solitude et de survie au fond de mon terrier. Six mois ? Je crois.
Je n’en suis pas vraiment sûre.
C’est si difficile de tenir un calendrier sans le tic-tac rassurant des horloges. Elles aussi ont fondu lorsque le temps s’est arrêté. Carbonisé dans le maelstrom de l’indicible.
J’ai pourtant tracé un trait pour chaque jour se levant depuis ces ténèbres.
Des traits verticaux et des traits horizontaux pour les dizaines. Comme font les prisonniers. Mais moi, je ne verrai pas le bout de ma peine. Les portes de ma prison ne s’ouvriront pas.
Si, bientôt sans doute, lorsque les frelons du césium 137 m’auront complètement dévorée. Rongée jusqu’à l’os. Sans entendre mes ultimes hurlements de souffrance.

La nuit de l’innommable, je dormais seule chez nous, dans cette cité-dortoir du bout du monde. Notre appartement avait une vue imprenable sur la centrale nucléaire et ses réacteurs, dressés à moins de 3 km.
Mon Vassili était pompier là-bas, frêle sentinelle, fragile rempart, en poste pour déjouer d’éventuelles turbulences du brasier emprisonné. C’était sa semaine de gardes nocturnes et nous avions l’habitude de boire un café ensemble, quand il revenait au petit matin.
Mais, ce matin-là, il n’est pas rentré.
Je n’ai eu aucune nouvelle depuis que l’explosion d’apocalypse nous a tous aveuglés, transpercés, dépecés, sans qu’on n’en sache rien.
Sans qu’on ne voit rien.
Elle a pourtant fait de moi une morte-vivante, le cœur en fusion, la tête en lambeaux, le corps en morceaux.
Vassili, comme tous les autres sacrifiés du feu, a succombé à la furie du monstre désentravé, le monstre indomptable.
Je voulais tant revoir son sourire, mais à la place, j’ai reçu une croix en métal rouge et bleu marquée d’une goutte de sang, la croix des liquidateurs de la fournaise atomique.
Bienheureux les héros morts pour la Grandeur de notre Patrie !

L’évacuation des habitants a commencé le lendemain. Des milliers de gens furent engloutis dans un millier de bus pour être emmenés hors de la zone à risque. La police ratissait les immeubles : personne ne devait passer au travers des mailles du filet.
Alors, sans réfléchir, j’ai rempli mon sac de sport avec des boîtes de conserve, du lait, des bricoles que je pensais utiles et, avant la rafle , j’ai dévalé les escaliers jusqu’au sous-sol.
Recroquevillée dans la cave, j’ai laissé se vider la ville, j’ai échappé à l’exode. Mes larmes étaient sèches, pourtant je pleurais.
Mais, qu’est-ce qui m’a pris de vouloir rester là, toute seule ? De ne pas obéir aux ordres ? Peut-être que je ne voulais pas abandonner mon Vassia dans sa tombe brûlante ? Ou bien, la terreur, la panique ? La folie peut-être ? Je ne sais pas.
J’ai peur. La nausée me tord le ventre.
Puis, tumulte et vacarme se sont tus, le calme est devenu silence glacé, me renvoyant à ma solitude. Alors, j’ai hurlé. Hurlé comme une louve blessée, prise au piège de cette ville-fantôme mortelle, encerclée par une frontière dérisoire de fils de fer barbelés et de panneaux jaunes aux ailettes.

Il y a donc à peu près six mois, que j’ai été irradiée dans cette nuit de l’impensable, six mois que je vis irradiée, que je respire, mange, bois, les dards-tueurs du césium et de tant d’autres poisons en « ium » ! Vassili les côtoyait dans son travail. Il m’en avait parlé, « pour me rassurer » disait-il, mais lui-même les redoutait.
C’était avant. Avant l’effroi. Avant l’irruption de l’impossible dans notre quotidien. Avant la béance de l’après.

Mais maintenant, mes cheveux blanchissent, l’eau lourde de la pluie me fait vomir du sang, mes pieds brûlent sur un sol qui crépite.
Je suis la vieille hallucinée, suppliciée de l’atome, la miraculée illuminée du nucléaire, j’ai vingt-trois ans et mon corps-luciole luit dans les ténèbres.

En ce jour d’automne, le décor de ruines et d’abandon était toujours en place.
Ici, sur mes terres, la rosée porte bien son nom, me suis-je dit. C’est vrai, l’humidité devient rosâtre en touchant le sol et brille, comme les lueurs étrangement bleutées qui continuent de s’écouler du réacteur éventré, cette gueule insoumise de l’enfer.
En revenant vers ma tanière, je marchais dans la boue chaude et collante, la boue argentée des champs de maïs.
Mon regard se portait au loin, sur la forêt morte, marron-grillée par les radiations... Sur ce feu maléfique qui résistait à toutes les attaques humaines... Sur ma fin programmée...

Lorsque j’ai trébuché, j’ai aperçu un petit point coloré, posé à même la gangue noire. Je me suis arrêtée net, stupéfaite et troublée.
Depuis la nuit de l’incandescence, les couleurs naturelles n’existaient plus dans mon brouillard.
Je me suis penchée, lentement. Mais mon cœur battait très vite.
J’ai alors découvert une fleur, minuscule, d’un mauve délicat et soyeux, doucement orangée au milieu. Sans clignotement fluorescent.

La vie !

Le retour de la vie !

PRIX

Image de Été 2019

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Soazig Kerdaffrec · il y a
Merci Julien ! je me rends sur votre page !
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Julien1965 · il y a
Un texte fort, très bien écrit et que je découvre ce soir. Mon soutien et toutes mes voix. Je vous souhaite également la bienvenue sur ma page...
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Soazig Kerdaffrec · il y a
Merci de votre visite Miraje !
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Miraje · il y a
Une nouvelle crépusculaire, entre Tchernobyil et Fukushima. Glaçant !
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Alain.Mas · il y a
Un terrible drame, mais une note d'espoir à la fin du texte. Bien écrit.
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De margotin · il y a
Très tiuchant
Mes voix
Je vous invite à lire Ô amour

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Soazig Kerdaffrec · il y a
Une note d'espoir dans ce désastre...
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Soazig Kerdaffrec · il y a
Le commentaire Est de Ghislaine CAILLAT (et non de SOAZIG) caprice de mon ordi.
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Martine Demaria · il y a
Tres beau texte Bravo vraiment
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Samia.mbodong · il y a
La vie pour cadeau d’anniversaire dans cet univers nucléaire.
C’est fort et touchant.
 
Bravo et merci je soutiens.

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Danièle · il y a
Désarmant !
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