Ca(o)ncer(t)

il y a
6 min
4
lectures
0
Image de Eté 2016
On aurait pu dire que j'ai fait de grandes choses dans ma vie ; que j'ai donné mon nom à une rue, que j'ai fait la une des journaux, que j'ai sauvé quelqu'un, etcétéra, etcétéra. Et c'est presque ce qu'on a fait. On a dit que je m'étais battu comme un dieu, que je resterai dans leur cœur pour toujours, que j'étais un modèle pour tous ceux que je connaissais, qu'on admirait mon courage, et pleins d'autres conneries du genre. Ce n'est pas vrai, tout ça. Rien ne peut être vrai. Vous savez, quand ça commence, on l'sent à peine, une petite gêne, pas grand chose. Puis après ça t'prend les veines, et ça pue la mort à l'intérieur de toi.

« Roses are red »

Ils disent que tu vas t'en sortir, que c'est sûrement pas grave, que t'arrives tranquillement aux urgences pour rien, une babiole, du genre un pauvre bras cassé, un manque de fer, une légère insuffisance cardiaque, ou encore un tout petit cancer. Un tout petit cancer. Tu les entends ? T'as mal partout, t'es crevé, t'as plus faim, limite on t'envoie en hosto psychiatrique parce qu'on te juge en dépression. Et ouais monsieur le médecin. En dépression. Alors dans mon lit d'hôpital j'avais regardé par la fenêtre, et lentement la mort prenait mes
entrailles et le plus profond de mon être. Ma voisine de chambre, c'était une suicidaire. Un jour où elle avait réussi à arrêter de pleurer, elle m'avait regardé. « Tu sais ce qui me ferait sourire ? » m'avait-elle dit alors que son trente-cinquième sanglot de l'heure avait retenti dans sa gorge. « Que tu me montres ton sang. » Et j'étais exaspéré, moi. Mon sang, sérieusement ? On me donnait des médicaments pour le bonheur et on me forçait à manger du steak haché purée et haricots tous les midis. Depuis trois semaines. Et puis quoi.J'me suis dit que ça empirerait pas les choses. Alors j'ai prit un truc coupant qu'elle m'a passé, un objet sans importance, je ne me souviens plus trop quoi, et j'me suis coupé. Et on a hurlé tous les deux.

On a hurlé parce que mon sang n'était pas comme le sang. Il n'était pas normal. Un sang contre nature, anémique, blanchâtre, même pas réel. Elle s'est précipité sur le bouton rouge. Merci p'tite de m'avoir fait comprendre que la douleur exige d'être ressentie. Que je la hais. Encore. Vous savez, J'crois que l'hôpital est encore plus délétère que le cancer. Et que le cancer n'est qu'un effet secondaire de la mort. Et la mort, c'est un message de la vie pour te dire que tout s'arrête ici. Tu paies peut-être pour un pêché de ta vie antérieure, qui sait. La vie te dit bye-bye, parce que ton avenir ne sera sûrement pas réalisable et que, de toute façon, t'as pas assez souffert dans ton existence.

« Rose are dead »

Les médecins sont arrivés en trombe, et m'ont piqué. À partir de là, j'ai eu l'impression que tout s'arrêtait. Quand on vous détecte un cancer, vous êtes mort avant même de pouvoir profiter un peu de vos instants de personne en congé maladie. Ils sont hypocrites à y croire tous, même le patron qui fait semblant, alors qu'il a déjà posté une demie douzaine d'annonces à votre ancien poste. Autant vous dire qu'une leucémie aiguë lymphoblastique au stade terminal, s'ils ne la soignent pas en moins d'un mois -et encore, je suis gentil- , on est morts. Et on est morts. On compte les jours, les heures et les minutes, lorsqu'on est affalé sur son lit d'hôpital avec pour seule compagnie un poste de télévision et des murs blancs qu'on a envie d'aller repeindre. Puis, heures après heures, tout devient une routine. Les infirmières, les piqûres, les questions, les médecins, les repas, les patients. A sept heures ont-ils dit, c'est la prise de sang. A dix heures la balade dans le parc -et en moins d'un jour j'étais devenu un assisté sur chaise roulante sans raison apparente, à part celle que j'avais une leucémie -, à midi le repas steak-haché-purée-légumes-compote-médicaments qu'on m’obligeait à avaler, ensuite sieste, après on me réveillait pour d’innombrables analyses, puis un dîner, et enfin, la nuit. Je ne me souviens plus avoir vraiment dormi la nuit. Quand on joue avec la mort, on préfère réfléchir au sens même de notre existence. Ce qu'on avait fait au bon dieu, nos larmes – parce que oui, même moi, j'ai pleuré de ma future non-existence dans le monde, nos regrets – comme la fois où tu n'as pas dit à Paulette qu'effectivement, tu l'aimais comme un fou et que tu rêvais chaque nuit au mariage et à la baiser, et le « et si ».

Oui, ce sadique Et Si, qui revient doucement à ton oreille, à quatre heures du matin : Et Si tu avais vécu ? Qu'aurais-tu fait ? Alors là, ton imagination part en vrille et tu finis astronaute ou bien roi d’Angleterre, alors qu'au fond, tu aurais fini électricien ou serveur à MacDo, dans un mini-studio, sans enfant, à boire des bières, et à te demander pourquoi tu n'as pas travaillé à l'école. Ensuite tu allumes tranquillement ton ordinateur et tu te dis qu'après tout, Minecraft est un bon sens à ta vie, au même titre que League Of Legends, et qu'un jour peut-être, si tu joues assez, tu auras une place dans l'élite et on s'en souviendra. Rêve toujours.

« Violet are blue »

On a fini par me faire prononcer mon nom et celui de mes parents, et finalement, deux têtes que je n'avais pas vu depuis cinq-six ans sont venus s'approcher de mon corps pâle et, comment dire, mort. Alors que je n'étais pas tout à fait décédé, et que mes entrailles avaient assez de vie pour me tuer encore. Ça faisait mal, comme un coup de poignard à chaque instant, dans chaque goutte de sang, dans chaque parcelle de mon organisme. Que pouvais-je leur dire, à ces deux géniteurs, à ces deux personnes qui avaient réussi à faire un pareil raté, un intellectuellement attardé, un pseudo-héros de saga japonaise de sa propre invention, un mec qui était parti de la maison en criant qu'il ne reviendrait pas, qui avait juré en crachant devant le portail qu'il deviendrait le meilleur joueur de toute l'Europe, qu'il oserait se montrer seulement quand il aurait atteint son objectif ? Pitoyable, pas vrai, m'man ? J'ai simplement souris. Ils avaient des visages tristes, comme si je les affectais. Or ils ne s'étaient jamais vraiment attardé sur moi, on m'avait déjà répété que j'étais un enfant indésirable, que la capote avait craqué, et bien sûr que j'étais nul, sans avenir. Ils étaient là parce qu'ils étaient mes parents, que c'était un devoir, et que c'était bien sûr un délice de voir leur fils indésirable revenir à la poussière. Ma mère me prit la main, comme pour me dire pour la première fois qu'elle m'aimait d'un amour maternel et inconditionnel, mais non, elle ne dit rien, et se contenta de me regarder avec pitié.

La pitié des adultes. Voilà comment vivent les enfants atteints de cancer. Mais moi, j'avais vingt-quatre ans, plus un enfant, un majeur, un jeune adulte, soit-disant mûr et réfléchi. Et malgré ça, je vivais dans la pitié des adultes, des infirmières et de tout le reste. Dans l'hypocrisie ambiante, anonyme vivant et anonyme mort. On ne dressera pas de statue à mon effigie et on n'écrira pas non plus des chansons. Ils seront juste là à mon enterrement, par politesse. Parce que c'est ce qui reste dans ce monde, la politesse.

« Violet are crying »

Quand les cellules leucémiques atteignent le cerveau, on peut s'attendre parait-il, à des troubles de conscience. On peut devenir fou. J'étais effectivement un squelette dans un hôpital, qui rejoindrait bientôt la morgue. J'ai eu peur de mourir. Affreusement peur, comme tout humain possiblement sain d'esprit. J'ai hurlé de sommeil, j'ai voulu dire à la mort chaque matin « Pas aujourd'hui ! » ; mais chaque aujourd'hui me rapprochait d'elle, et chaque pas faisait du cancer une partie intégrante de moi. Et j'ai fini par ne plus avoir peur. Je me suis simplement demandé si j'avais assez vécu. Si, par tout hasard, je n'avais pas raté quelques occasions puériles d'aller en boîte ou encore de fêter un anniversaire. Et, par tout hasard, il se trouvait qu'effectivement, je n'étais jamais allé en boîte, et que je ne fêtais plus mon anniversaire. Je me confirmais donc en statut de no-life, où même avant la Maladie, ma vie n'était que routine et tristesse. Je n'avais profité de rien du tout, à part quelques folies pour des packs de personnages à un euro au lieu de deux, ou encore quelques films taciturnes sur l'évolution du monde dans cinquante ans.

« I'm in hospital »

Les traitements n'ont pas marché. Tous. Je me suis retrouvé dans une technique expérimentale presque foireuse, j'étais chauve, et absolument anéanti. Pas que j'espérais survivre au départ, non, mais je souffrais comme un chien sur la route en me disant que rien n'avait de sens. Les médecins étaient bercés par l'espoir, mais à quoi bon, ils étaient payés pour avoir de l'espoir. Une vie est une vie. Je connaissais à mon grand regret tout le programme de TF1 et France 2, et mon amour propre s'était envolé. Même mon « pas aujourd'hui » était devenu une routine, mais que faire alors si même la mort ne voulait pas de moi. Que faire à part vivre comme un fantôme, à part commencer à croire aux stupides espoirs des médecins et aux sourires hypocrites de l'infirmière. Ils s'acharnaient sur moi comme si, malade, j'étais important. Disons que, malade, j'étais devenu légèrement utile aux médecins et aux personnels soignant, au plus grand regret de ma mutuel. Parce qu'ils se faisaient des couilles en or, tous.

Au fur et à mesure des semaines, l'argent venait à manquer à ma vie, et l'on me laissa enfin doucement m'envoler avec les espoirs des médecins. Toujours ces sourires, oui. Et je me suis même demandé combien de gens dans cette chambre sont morts avant moi. Si j'ai déjà aimé quelqu'un dans ma vie, si j'ai eu des amis ? J'ai eu envie de baiser la fille devant moi en philo, en terminale. Mais je ne l'aimais pas. Je n'aimais ni comment elle me traitait ni comment elle parlait. J'ai déjà fantasmé sur des personnages de manga, les seules filles parfaites de la planète. J'ai déjà eu des « amis » sur internet. Peut-être un meilleur ami en primaire. Rien de bien méchant.

« They say I'm dying »

Et puis la Dernière Bonne Journée est venue. On ne sait pas que c'est elle tant qu'on est pas mort, mais, ce jour là, quand je suis allé au parc, j'ai pu dire au ciel qu'il était beau et aux oiseaux qu'ils chantaient bien. Aux nuages qu'ils étaient comme la vie et que l'infirmière était jolie. Je devais sûrement divaguer, mais tant pis. Ensuite on a pu manger quelque chose de meilleur que de la purée, et, me délectant de chaque miettes, j'ai pensé que c'était sûrement le goût de la mort.

On m'a dit que la plus douce des morts était celle où l'on s'endort et qu'on ne se réveille plus. Alors je me suis endormi, pour une fois. Rapidement, sans m'en rendre compte, en regardant le plafond, sans voir la vie défiler devant moi. Et c'est ainsi que s'est achevée ma vie. Monotone, triste, routinière, dans un lit blanc dans une chambre blanche dans un bâtiment blanc. Aucunes dernières volontés. Juste la raison du cancer. Poussière retournant à la poussière.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,