C. onfinement

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06/01/2028

Ma mère aurait eu cinquante ans aujourd’hui, si elle n’avait pas été victime d’un accident de moto ce matin du dix huit mai 2020, en retournant travailler après près de deux mois d’absence. Les circonstances de cet accident restent floues dans ma mémoire qui était alors celle d’une enfant de douze ans. Cette mauvaise nouvelle m’avait été annoncée par mon père, je revois encore son visage désemparé, parce qu’il ne savait pas comment me le dire.

C’est en faisant du rangement dans les affaires que j’avais conservées d’elle que je suis tombée sur l’histoire qui va suivre, bien cachée au milieu des pages d’un cahier de brouillon.

Ma mère adorait écrire, plutôt que parler, elle préférait garder ses secrets, seuls ses cahiers recevaient ses confidences les plus intimes.

Je suis certaine qu’elle aurait aimé que C. puisse lire ce qui ressemble à un journal, et comme une bouteille à la mer dont on ne sait jamais si le message atteindra un hypothétique destinataire, j’espère qu’en rendant cette histoire publique, cela lui permettra d’atteindre ce but.


V.

18/02/2020

Tout a commencé par ce mail reçu le 27 janvier dernier d’une acheteuse potentielle pour mon lot de livres lesbiens, signé C.. Cool, j’espérai enfin réussir à faire un peu de place dans tous les livres qui m’encombrent ! J’ai répondu en indiquant mes disponibilités, mais à priori ça ne se ferait pas dans l’immédiat, au vu de sa réponse. Tant pis, il allait falloir attendre !
Le 29 janvier, je suis tombée malade, je n’ai pas quitté le lit pendant deux jours, hormis pour sortir les chiens, et heureusement qu’ils étaient là pour me motiver à ne pas sombrer, mais comme c’est dur de se lever quand la fièvre cogne fort !
J’avais complètement mis de coté cette histoire de vente de livres.
Mais le 4 février, en consultant par hasard mes messages, je tombe sur un mail de la part de mon acheteuse daté de la veille, me proposant de venir récupérer les livres le lendemain.
Vu l’heure tardive, je ne me faisais pas d’illusion, je renvoyai malgré tout une réponse positive, pour le lendemain, en espérant que mon message serait lu, et comme ma boite mail n’avait pas l’air de fonctionner correctement je lui donnai mon numéro de téléphone.
Le 5 février, j’avais pris avec moi le lot de livres, au cas où. Dans la matinée, j’ai reçu un sms, me confirmant le rendez-vous pour le jour même ! J’indiquai donc le lieu de rdv ainsi que l’heure à laquelle je finissais le boulot, 15h15.
Vers 14h15, j’ai reçu un sms m’indiquant qu’elle était déjà sur place. Aïe, je ne pouvais pas revenir avant, elle allait devoir patienter, mais je me sentais désolée de ce contretemps.
15h18, je quittai le boulot, j’avais hâte de voir avec qui j’avais rendez vous.
Une femme attendait de dos, contre sa voiture, et alors que je plaisantai à voix haute avec une collègue, elle s’est retournée à ce moment là !
Je l’ai reconnue tout de suite, C., je l’avais auparavant croisée lors de rassemblements entre filles.
J’étais en retard, je devais aller chercher ma fille juste après, alors j’ai pris les livres qu’elle m’avait demandés, en espérant ne pas tromper dans les titres parmi ceux que j’avais mis en vente, et j’ai regretté de ne pas avoir eu plus de temps pour discuter avec elle.
J’avais un doute énorme sur le fait d’avoir potentiellement fait une erreur et du coup, je vérifiai en arrivant devant chez ma fille. Et paf, forcément, j’avais fait une inversion. Acte manqué ? Pour avoir une chance de la revoir ?
Aussitôt, je lui envoyai un sms pour lui indiquer mon erreur, et savoir comment faire pour la réparer.
La réponse n’est arrivée que tardivement, en fin de soirée, j’avais eu peur de ne plus jamais avoir de nouvelles !
Il y avait possibilité de se voir 2 jours plus tard sur Aix les Bains.
Et finalement, c’est là bas que nous nous sommes revues, en coup de vent.
J’avais vraiment envie de la revoir par la suite, et à peine 5 minutes après qu’elle ait disparu, je lui envoyai un sms bouteille à la mer pour lui dire que j’aurais aimé qu’on se revoit. Réponse dans la foulée, elle pensait à la même chose...

C’est comme ça qu’on a finalement réussi à se voir le 12 février, pour une soirée cinéma, commencée autour d’un verre pour faire plus ample connaissance.
J’ai beaucoup apprécié cette complicité naissante et j’aurais aimé avoir le courage, pendant la projection du film, de juste lui prendre la main pour lui dire que je me sentais bien à ses côtés.
Une fois le film terminé, j’ai tenté de proposer d’aller manger un morceau mais elle a poliment refusé et m’a raccompagnée à ma voiture. J’aurais aimé prolonger ce moment, cette proximité qu’il y avait entre nous.
Hélas, il ne devrait pas y avoir de prochaine fois avant petit moment, j’ai reçu un sms aujourd’hui qui me dit que ça ne sera pas possible avant le 9 mars.
Ce n’est pas que je n’y crois pas, mais je lui ai juste répondu que j’espérais pouvoir la revoir en mars.

17/03/2020

J’ai revu C. !
Je savais qu’elle participait à un groupe de partage de livres, le prochain était prévu le 11 mars et je m’étais dit qu’il y aurait peut-être une chance de la croiser là bas !
J’ai passé un très bon moment avec le groupe, recroisé deux autres filles avec qui j’avais fait une randonnée deux ans auparavant, mais aucune autre femme que je croise ne me donne autant envie d’en savoir plus sur elle que C..
A la fin de la soirée, après s’être séparés sans avoir pu discuter plus amplement, je lui ai envoyé un message tout simple, comme quoi j’avais été contente de la revoir.
Même réponse en retour de sa part.
Le lendemain, je lui ai proposé à nouveau d’aller voir un film, mais finalement ça ne collait pas, le film ne passant pas dans un cinéma à proximité.
Je lui ai proposé de faire autre chose, une balade, boire un verre, j’avais tellement envie de la voir !
Mais l’actualité s’en est mêlée.
Le coronavirus... ou Covid 19.
Nous avions appris que les écoles allaient fermer à compter du 16 mars, et elle ne savait pas comment aller s’organiser son planning, vu qu’elle est institutrice.
Et à compter du 15 mars, tous les restaurants et autres lieux accueillant du public allaient subir le même sort.

Ce 15 mars, avec les filles de l’équipe de football féminin avec qui je joue depuis le début de l’année, nous avons fêté l’anniversaire de la benjamine de l’équipe ! J’ai réussi à m’intégrer un peu plus, alors que je ne suis pas d’un naturel très communicatif ni expansif, et encore moins en public. L’alcool a coulé à flots, il est fort probable que j’ai parlé de C. en fin de journée, puisque j’ai le souvenir de la coach complètement euphorique qui voulait l’appeler et lui dire de passer boire un coup avec nous ! Il y a beaucoup de filles en couple avec d’autres filles dans mon équipe, je trouve ça magique.
Mais je ne suis pas sûre de vouloir la même chose.
Une chose est certaine, deux mêmes...
Je ne veux plus d’homme dans ma vie, et je ne veux plus de relation à distance.
Ceci étant dit, est ce que je veux d’une relation dans ma vie ?
Devoir encore une fois dire d’où l’on vient, se faire accepter, accepter l’autre, lui faire une place dans une vie déjà bien organisée et rythmée.
Je ne suis pas certaine d’en avoir la force, malgré cette envie qui m’effleure parfois de partager des moments de la vie à deux.

Et puis hier, est tombée la mauvaise nouvelle à laquelle tout le monde s’attendait.
Le confinement de la population démarre aujourd’hui à midi.
Je ne suis pas directement impactée, je suis dans ma semaine de repos. Mais que va-t-il se passer pour la suite ?
Comment démarrer une relation sans avoir la possibilité de se voir ?
Heureusement, il reste les moyens de communication modernes, sms, téléphone, mails et même les appels en visio !
J’ai demandé à C. si on pouvait s’appeler, et elle m’a dit oui ! Youpi !
Enfin on verra si j’arrive à dompter le téléphone et à communiquer avec.

20/03/2020

La journée d’avant-hier a été compliquée.
Elle avait pourtant bien commencé. J’ai envoyé à C. une photo des montagnes environnantes avec le lever du soleil.
J’aime ce paysage, il m’apaise.
Et puis dans la matinée, je lui ai envoyé le message suivant : « je prends tout ce que tu auras envie de partager avec moi, aujourd’hui, demain, plus tard... ».
Et puis rien, le néant, jusqu’en fin de journée, un sms qui arrive, avec juste la lettre m.
Et puis 15 minutes plus tard, un autre message, juste deux phrases : « je peux partager aujourd’hui et demain mon amitié. Ça ira ? ».
Ces deux messages, je ne les ai lus que trente minutes plus tard, alors que je me réveillais après sept heures de somnolence, d’angoisse d’avoir été trop loin dans mon message du matin, ou d’un autre souci, vu les frissons qui m’avaient parcourus tout l’après midi.
Réponse immédiate et non appropriée, la colère, l’incompréhension, « de lui demander pardon de déjà trop tenir à elle et que ça ne soit pas réciproque ».
Réponse pondérée quinze minutes après, « oui, ça ira ».
Entre temps, elle avait sûrement écrit un long message que j’ai reçu dans la foulée.
Enfin tout ça pour dire que je ne dois rien espérer de plus que son amitié, et pourtant on a quand même parlé près de vingt minutes au téléphone après l’échange de ces malencontreux SMS.
Hier matin, on a repris nos échanges, j’en ai profité pour lui dire que j’adore écrire, et que j’aimerais beaucoup pouvoir écrire par mail plutôt que par SMS.
Et du coup, comme maintenant, j’ai son adresse mail, je lui en ai envoyé un pour lui dévoiler mon enfance et mon adolescence, et lui redire que je veux continuer à apprendre à la connaître, mais surtout sans la blesser !
J’ai ce besoin de lui dire qui je suis et d’où je viens. Je ne veux pas forcément qu’elle sache tout de moi, c’est toujours prendre un risque de se dévoiler, et d’être, parfois inconsciemment, mal jugée.
Je lui ai encore envoyé un long mail en fin de journée hier, où j’ai beaucoup parlé de ma vie d’adulte.
Et aujourd’hui, j’ai osé lui dire que ça me manquait de ne pas pouvoir la voir, ce à quoi elle m’a répondu qu’il n’y avait aucune raison qu’on ne se revoit pas un jour !
Elle m’a aussi dit avoir beaucoup de points communs avec moi dans son vécu, et qu’elle m’écrirait pour me raconter !
J’ai hâte de lire.

25/03/2020

Enfin, j’arrive à me poser pour écrire quelques lignes.
Je ne sais pas par où commencer.
Peut-être par la chose qui va le plus m’handicaper les prochains jours.
Samedi, j’étais au téléphone avec C., je jouais dans le jardin avec le ballon des chiens, et je ne sais pas comment je me suis débrouillée, mais j’ai ripé dessus et j’ai senti une forte douleur à la cheville. J’ai réussi à remonter jusqu’à la maison, mais ça n’était pas joli à voir, et malgré ses conseils de mettre du froid dessus, je suis partie aux urgences trois heures plus tard avec mon père qui est venu me chercher.
Bilan : belle entorse et un superbe plâtre !
Elle est restée en contact avec moi, par sms, tout du long de mon périple à l’hôpital, et même par mails, dans la nuit qui a suivi, je n’arrivais pas à dormir.
J’ai un horrible sentiment d’être passée pour un boulet, une irrécupérable de la vie, malgré le fait qu’elle m’ait rassuré sur ce point.
Ça a été compliqué pour que je m’organise avec les béquilles, pour sortir les chiens, m’occuper des enfants, et tout simplement pour le quotidien, qui est devenu un calvaire, où chaque montée de marches ou d’escalier représente un exploit.
A chaque moment de doute, de colère, d’énervement, elle a été là, pour me tempérer et me soutenir. J’ai vraiment apprécié de pouvoir compter sur son soutien !
Et continuer, encore, à faire connaissance, même si elle se dévoile très peu, et de façon très parcimonieuse. Je ne sais pas si c’est dû au confinement, mais j’ai tellement envie qu’elle se confie à moi, comme j’ai pu le faire de mon coté.
Et puis hier, nouvelle tuile, je n’avais plus d’eau chaude dès le matin, et je suis allée voir à la cave si le chauffe eau n’avait pas un souci. Mes craintes se sont confirmées dès que j’ai ouvert la porte, ça coulait à grands flots !
Quelle poisse, il fallait qu’il me lâche au pire moment de ma vie, en plein confinement, avec tous les magasins fermés, les interdictions de circuler et en prime, la jambe dans le plâtre !
Et malgré mon aversion à devoir faire appel à un professionnel, j’ai dû me résoudre à cette extrémité. Il était hors de question de se passer d’eau chaude avec les enfants à la maison.
Heureusement, j’ai solutionné le problème en fin de journée, et le plombier est bien passé aujourd’hui et j’ai de nouveau de l’eau chaude, malgré un gros trou dans mes finances !

30/03/2020

Je crois que je suis allée trop loin hier, en lui envoyant un mail qui essayait d’expliquer ce que j’avais ressenti pour elle, cette étincelle qui fait que lorsque l’on croise quelqu’un, on a envie d’aller plus loin, de réellement faire connaissance.
Elle a sans doute compris que dans mon esprit je partais plus pour une relation amoureuse qu’amicale, et elle me l’a redit très clairement dans sa réponse, que ça n’était pas ce dont elle avait envie et besoin.
J’ai mis du temps à digérer sa réponse, parce que je sais qu’elle a raison, que je ne dois rien espérer, et c’est ce qui est le plus étrange, c’est que je suis aussi dans cet état d’esprit là, mais pas tout le temps. Parfois, je laisse mon esprit dériver et partir dans des pensées plus profondes, mais ça ne dure jamais longtemps.
Du coup, ce matin, je l’ai juste remerciée pour son mail et je lui ai souhaité une bonne journée, et sa réponse a été la suivante : « à plus tard ? ».
Je ne sais pas si elle a eu peur que je ne veuille plus lui parler, ou si au contraire elle a été soulagée que je comprenne enfin le message. Ou peut-être espérait-elle que je cesse de lui parler ?
On a quand même réussi à s’avoir au téléphone en soirée, et heureusement, je n’ai pas senti de différence par rapport aux jours d’avant.
Ces conversations me font toujours le plus grand bien, j’aime ces moments d’échange.

03/04/2020

Encore une fois, je crois que je suis allée trop loin ce midi.

Et pourtant, je suis enfin libérée de mon plâtre, j’arrive presque à marcher sans les béquilles et j’apprécie de retrouver ma liberté de mouvement.
On a encore beaucoup parlé avec C., de tout et rien, j’ai commencé à lire un super livre qu’elle m’a conseillé, Stone Butch Blues, je n’arrive d’ailleurs pas à m’arrêter de lire, tellement je veux arriver à la fin.
Je lui ai envoyé un mail hier matin, quand j’étais à l’hôpital, et puis un sms un peu plus tard dans la matinée pour lui dire ma joie d’être à nouveau libre et capable de bouger sans béquilles.
Et hier soir, exceptionnellement, j’ai regardé les spams dans ma boite mail, et j’y ai trouvé sa réponse à mon mail du matin ! Ça n’était encore jamais arrivé ça que ses mails arrivent dans les spams ! Pourquoi précisément ce jour là ?
J’étais dégoûtée, je lui avais proposé de l’appeler en fin de journée, et sans réponse de sa part (puisque ce fichu mail n’était pas arrivé au bon endroit), je n’avais pas osé la déranger.
Je sais bien que la période actuelle nous permet de nous appeler régulièrement et sans trop de contrainte particulière, puisque nous sommes cloîtrées à domicile, mais j’ai l’impression que chaque occasion perdue est une occasion qui ne se représentera plus jamais.

Je l’ai finalement appelée aujourd’hui en fin de matinée, et emballée par la conversation que nous avons eue, je lui ai proposé par mail un peu plus tard, si un jour le confinement se termine, de venir passer un moment à la maison, pour regarder un film. Il n’y avait aucune arrière pensée, c’était juste une proposition amicale, comme on peut proposer à un ou une amie de passer boire un verre, et c’est aussi et surtout, parce que je pense que les cinémas ne rouvriront peut-être pas de sitôt !
J’ai toujours cette peur qu’elle croit que mes propositions sont fatalement intéressées, alors oui, dans un sens, elles le sont, mais c’est parce que j’ai envie de passer du temps avec elle.
Le reste de la journée a été horrible, je voulais passer la tondeuse, mais mon voisin m’est tombé dessus pour se plaindre des aboiements de mes chiens, alors je n’ai pas osé faire de bruit, et puis ma cheville reste tout de même très fragile, je ne peux m’appuyer dessus plus de quelques minutes sans ressentir une gêne, voire une douleur persistante, alors la pelouse attendra bien un peu.
Pour m’occuper, j’ai désherbé, jardiné un peu, cela m’aide à m’aérer la tête et éviter de trop penser, à faire passer le temps plus rapidement plutôt qu’attendre des messages qui n’arrivent pas...

10/04/2020

Avant-hier, j’ai bien cru que C. m’avait bloqué. Je lui ai envoyé un mms pour lui souhaiter un bon apéro, et je n’ai pas eu d’accusé de réception, ni de réponse. Cela arrive parfois, je le sais, mais j’ai vraiment pensé que j’avais dépassé les bornes et qu’elle ne voulait plus me parler.
Il y a quelques jours, elle m’a bien redit, que je ne devais pas me faire d’illusions, ce à quoi j’ai répondu que j’avais bien compris.
Alors oui, ma tête a compris, mais cela suffira-t-il ?
Je pense qu’elle doute, tout comme moi, de mes capacités à lutter contre des sentiments qui pourraient se développer.
Comment lutter ? Sinon, en instaurant une distance, une absence, laisser le temps passer...
Elle sait comme je sais, la complexité des sentiments et des ressentis, comme elle me l’a dit dans son dernier mail.
Ça n’a pas empêché qu’on s’appelle aujourd’hui et qu’on discute comme avant. Heureusement, parce que c’est toujours aussi agréable.

16/04/2020 Le songe d’une courte nuit

Il m’a été difficile de m’endormir cette nuit, sans doute tellement de choses qui tournent dans ma tête.
La joie d’avoir pu parler avec C. au téléphone, ça n’était pas arrivé depuis 5 jours et je me suis rendue compte à quel point ça me manquait !
Avoir réussi à lui faire comprendre, enfin je l’espère, que si j’ai hâte que le confinement se termine, c’est surtout pour la revoir, même si je sais bien, à force qu’elle me le répète, qu’elle ne veut pas aller au-delà de l’amitié.
Et avoir eu le courage de lui dire par sms, que mes nombreuses demandes de conversation vidéo, n’ont pour autre but que de voir ses jolis yeux noisette pétillants !
Malgré cette courte nuit (je n’ai pas réussi à m’endormir avant 2h ce matin), j’ai fait un rêve époustouflant !
J’ai rêvé qu’elle avait accepté qu’on se voie sur le parking de Leclerc ! Jusqu’au dernier moment, j’ai eu peur qu’elle annule, mais non, le rendez-vous a bien eu lieu. Ça me faisait faire une balade de 120 kilomètres, à devoir passer au travers des contrôles de gendarmerie rapport au confinement, mais qu’importe, pour avoir le plaisir de la voir 5 minutes, j’aurais pu tout donner.
Elle est montée dans ma voiture, nous avons scrupuleusement respecté les gestes barrières, en nous tenant et parlant à une distance de deux mètres.
Discussions autour du coronavirus, des bouquins, du boulot.
Et puis d’un coup, j’ai craqué... je me suis approchée, elle n’a pas reculé, et je lui ai pris la main. Un geste simple, mais qui reste pour moi un geste symbolique, la connexion entre deux personnes.
Après, je ne me souviens plus, j’étais déjà tellement bien !
Et ce sentiment de plénitude au réveil, ça faisait bien longtemps que je ne l’avais plus ressenti.
J’aurais voulu lui dire tout ça, mais je lui ai juste envoyé un message pour lui souhaiter une belle journée.
La réponse a été longue à arriver, en tout début d’après midi, et j’ai cru un moment que je n’aurais plus de nouvelles à cause de mon message de la veille, sur ses jolis yeux.
Cette ambivalence entre ce que je ressens, ce que j’ai envie de lui dire, ce que j’ai peur de lui dire, par angoisse de la perdre, je ne sais comment la gérer.
Je ne suis pas amoureuse, parce qu’alors le sentiment de manque est quasiment ingérable, et je ne le ressens que faiblement. Est-ce un moyen de protection ?
Et ce soir, alors que j’écris ces lignes, une idée revient souvent dans mes pensées, « et si elle avait déjà quelqu’un dans le cœur, du passé ou du présent ? ».

17/04/2020

J’ai appris avec tristesse ce matin, la mort du chanteur Christophe. Ça m’a mis un sacré coup au moral.
Et je sens depuis plusieurs jours maintenant, comme un fossé qui se creuse entre C. et moi.
Finis les SMS matinaux pour souhaiter une bonne journée, ceux de la journée pour prendre des nouvelles, les bisous en fin de message.
C’est un vide immense que je ressens, les premiers symptômes d’un manque qui ne dit pas son nom.
Ai-je dit quelque chose qui l’ait froissée, blessée ou que sais-je d’autre ? S’est-elle lassée de mon envahissante présence virtuelle ? Et pourtant, je me retiens, je ne veux pas l’importuner ni l’ennuyer.
Mais je ne sais pas moi-même ce que je veux.
Entre prendre le risque de développer des sentiments plus forts que ceux qui existent déjà et la perdre, ou conserver son amitié sans vouloir aller au-delà.
De quoi suis-je capable ? Est-ce qu’on peut maîtriser ses sentiments ?

Bientôt le week-end et les vacances scolaires, si on peut encore appeler ça comme ça.
Les précédentes me paraissent tellement loin, à des années lumière même de cette drôle de période que nous vivons actuellement, et déjà à l’époque je comptais les jours qui me séparaient de possibles retrouvailles avec C..
Je sens que le temps va me paraître long les quinze prochains jours !

24/04/2020

C. est hospitalisée ! Saloperie de virus !
Cela faisait plusieurs jours que je n’avais plus aucune nouvelle d’elle, mes sms restaient sans réponse, mes appels basculaient directement sur la messagerie, et si j’ai douté un instant qu’elle ait pu me bloquer réellement ce coup ci, j’ai eu un mauvais pressentiment.
J’avais réfléchi sur les moyens dont je disposais pour prendre de ses nouvelles.
Le premier fut le bon, même si je ne pensais pas y arriver si facilement.
Une simple recherche sur les pages blanches m’avait donné son numéro de téléphone fixe.
Rassemblant tout mon courage, j’ai appelé cet après-midi, j’ai eu sa fille et après lui avoir expliqué qui j’étais, elle a consenti à me dire ce qui était arrivé à sa mère. Toux et forte fièvre en début de semaine, et brusquement mercredi grosses difficultés à respirer, qui l’ont conduit à être hospitalisée en unité Covid 19, heureusement, en soins intensifs et non en réanimation.
Cette nouvelle m’a anéantie.
J’étais déjà pas mal mélancolique à écouter en boucle les chansons de Christophe ces derniers jours, notamment la perle qu’est « Parle lui de moi » et puis brusquement j’ai eu l’impression que je n’aurais plus jamais l’occasion de la revoir.
Sans doute ce même sentiment que de nombreuses personnes ont pu ressentir ces derniers mois de par le monde.
J’ai eu du temps pour y réfléchir depuis cet après midi et ma décision est prise.
J’irai la voir demain à l’hôpital. Si ça se passe comme la fois où j’y suis allée pour faire enlever mon plâtre, je ne devrais avoir aucun mal à me faufiler dans les services et trouver sa chambre.
Il me reste d’ailleurs la chemise de l’hôpital, vestige de mon passage aux urgences, et je pense réutiliser mes béquilles.
Petit à petit, mon plan s’échafaude dans ma tête. J’essaye d’envisager toutes les embûches qui risquent de se mettre en travers de mon chemin.
J’ai de toute façon toute la nuit pour y repenser !

25/04/2020

J’AI RÉUSSI !!!!
J’ai vu C. cet après-midi !
Ça a été une aventure rocambolesque, mais je suis tellement heureuse d’avoir pu partager ce moment avec elle. Elle a l’air de bien supporter le traitement, j’espère qu’elle va vite aller mieux et rejoindre sa maison.

Comme prévu, je me suis présentée à l’hôpital en béquilles, j’avais la chemise des urgences au cas où dans mon sac à dos.
A l’accueil, la secrétaire était occupée avec un patient âgé, je suis passée sans problème.
J’ai repéré le couloir qui menait aux consultations orthopédiques, ainsi que les fléchages spécifiques aux unités Covid 19.
C’est plutôt un désavantage au quotidien que d’être souvent transparente aux yeux des autres, mais aujourd’hui, j’ai pris ma revanche et je m’en suis servie comme d’une arme.
J’avais mon masque de protection, je passais inaperçue, et j’ai rejoint l’unité Covid sans problème. J’avais pris le temps d’observer les allées et venues du personnel soignant, en simulant le besoin de me reposer compte tenu de mes difficultés à utiliser les béquilles.
Je me suis faufilée à la faveur de l’ouverture d’une porte grâce au badge d’une infirmière, c’était si facile, je pense qu’ils avaient d’autres chats à fouetter que de surveiller de possibles intrusions. De toute façon, quelle personne sensée irait se jeter directement dans la gueule du loup et voudrait se faire contaminer volontairement par ce satané virus ?
Le plus difficile fut d’arriver à subtiliser une blouse verte d’aide soignant et de me changer sans me faire attraper.
Les portes vitrées des chambres m’ont facilité la tâche pour trouver C. rapidement.
De toute façon, personne ne prêtait attention à moi.
Quand je suis entrée dans la chambre, elle avait l’air de dormir, le masque à oxygène sur la bouche et le nez, le silence n’était troublé que par le bip bip des machines de contrôle.
Je savais que je ne disposais que de très peu de temps, alors je me suis approchée doucement, j’ai pris sa main dans la mienne, tendrement, et elle a ouvert les yeux, lentement. Je ne sais pas si elle m’a reconnue, mais je pensais que ça n’était certainement pas moi qu’elle aurait voulu avoir à ses côtés.
Je lui ai juste dit quelques mots, de tenir le coup, d’avoir le courage de se battre, et que je serai toujours là pour elle.
Elle a refermé les yeux, et je suis partie.
Mais pendant ce très, trop, court instant, j’ai été comblée d’avoir enfin eu la chance de pouvoir prendre sa main dans la mienne.
Je crois bien que j’ai du laisser mes béquilles dans un coin de l’hôpital, mais c’est un détail.
Le principal, c’est de l’avoir vue, vivante et battante !
Je ne sais pas si j’aurais le courage de reprendre des nouvelles dans quelques jours, j’ai un peu peur de la réaction de sa fille.

11/05/2020

Je n’ai plus aucune nouvelle de C.
Je sais que les hospitalisations des patients infectés par le Covid sont longues, et qu’elle doit sûrement avoir besoin de beaucoup de repos.
Je lui ai envoyé un mail pour lui dire qu’elle pouvait reprendre contact avec moi à n’importe quel moment, quand elle ira mieux.
J’espère qu’elle aura eu ce message. Je reste très méfiante rapport aux communications électroniques, parce que je sais que c’est parfois voire souvent que les messages les plus importants sont ceux qui passent à la trappe, dans les méandres des connexions entre serveurs.
Je n’ai pas osé appeler, préférant la laisser tranquille, en famille.
Après tout, qui suis-je pour demander de ses nouvelles ?
On ne s’est vues que cinq fois dans toute une vie, même pas l’équivalent d’une demi journée. Ça ne représente rien ! Aux yeux des autres peut-être, mais pas des miens...

17/05/2020

Mon téléphone a planté ! J’ai perdu tous les sms échangés avec C.
Je prenais plaisir parfois à les relire et il ne me reste plus rien, hormis ses rares mails.
Que des souvenirs, qui vont finir par s’estomper avec le temps qui passe.
Je me souviens particulièrement de celui du 18 mars, où elle me disait que le problème c’était elle et pas moi.
Finalement, le problème, c’est bien moi !
On ne s’était pas croisées pendant 40 ans, et peut-être ne nous croiserons plus jamais ces 40 prochaines années !

Demain, je retourne au boulot, déjà deux mois que je suis absente, je ne sais absolument pas comment je vais gérer les nouvelles consignes de distribution compte tenu des règles de prudence à tenir avec le coronavirus.
Je verrais bien. Je n’ai pas peur de ce qui peut m’arriver.


06/01/2028

Il y avait très peu de monde à la crémation, les personnes proches de ma mère ne se comptant que sur les doigts d’une main, et il faut aussi se rappeler que les règles du confinement en vigueur à l’époque, compte tenu de l’épidémie de Covid 19, n’autorisaient pas plus de huit personnes lors d’une cérémonie liée à un décès.

Je ne pense pas que mes grands parents connaissaient l’existence de C., je n’en garde moi-même qu’un très vague souvenir, au travers des rares confidences de ma mère qui ne me l’avait décrite comme une des ses amies.

Je n’ai jamais su si C. avait été informée de la mort accidentelle de ma mère, ni même si elle avait essayé de prendre contact par la suite.


V.
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