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C'est la seule façon d'apaiser nos coeurs meurtris

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Manonclz

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LAURÉAT
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Lionel ne s’était jamais senti autant oppressé que dans cette minuscule salle d’attente : gêné, mal à l’aise et angoissé, il avait du mal à comprendre ce qu’il faisait chez ce notaire. Son père, mort depuis douze ans déjà, avait quasiment toujours été sa seule et unique famille, c’est pourquoi il ne cessait de se demander qui avait bien pu l’amener dans ce cabinet, situé dans un endroit aussi reculé de toute civilisation. D’un naturel réservé et poli, Lionel s’efforçait de ne pas attirer l’attention sur lui. Il tenait cela de son père, un héros de la seconde guerre mondiale, qui lui avait appris à subir les coups sans jamais s’effondrer. Pourtant aujourd’hui, l’angoisse était palpable : il pressentait l’arrivée du coup, mais ne savait pas réellement s’il avait les épaules pour le supporter.

Lorsque la porte du cabinet s’ouvrit, une vague d’appréhension le submergea. Le notaire l’apaisa tout de suite par son regard et son sourire.
— Enchantée, je suis Mlle Samson, le notaire. Cette douceur féminine le rassura : elle semblait compatir et lui donnait la force d’affronter la nouvelle, mais quelle nouvelle ?
— Mr Charpentier, je suppose que vous savez pourquoi nous sommes ici. Voyant le regard interrogateur de son interlocuteur, elle continua. Mr Charpentier, nous sommes ici pour votre mère, souffla la jeune femme. Lionel ne pu s’empêcher de rire :
— Ma mère ? répondit-il. Je sais que la justice a bien des problèmes de lenteur ces temps-ci, mais tout de même, trente ans après sa mort... Vous faites très fort là ! La notaire en resta bouche bée :
— Mais Mr Charpentier, il doit y avoir une erreur..., elle prit le dossier devant elle, l’ouvrit et lu à haute voix : Mme Roselyne Cambrai, épouse Charpentier, née le 21 Janvier 1918 et décédée le 30 avril 2009 des suites d’un cancer du sein... Il s’agit bien de votre mère ?
Lionel sentit alors la terre s’effondrer sur ses épaules. Il comprit qu’en plus d’être passé à côté de la complicité d’une mère, c’est ici l’image du père droit et franc qui partait en fumée. Sans le vouloir, la jeune femme avait lancé une bombe H dans la vie de Lionel. Malgré la nouvelle, ce dernier tenta de sauver les apparences, comme une dernière révérence à son père, avant de réaliser l’horreur du moment, en hochant la tête mécaniquement. Du rendez-vous, il ne retint que le legs de la maison de cette prétendue mère.

La suite de sa journée fut bien vide. Lionel erra dans les rues de ce petit village de province, en essayant désespérément de comprendre la logique de cette histoire abracadabrantesque. Son père était mort il y a deux ans. Il n’avait donc plus personne pouvant lui donner les réponses qu’il attendait. Son père lui avait pourtant toujours affirmé que sa mère était morte alors qu’il n’avait qu’un an, dans un dramatique accident de voiture. A la suite de cette tragédie, son père, de ses propres dires, avait trouvé une petite maison en banlieue parisienne, loin de cette histoire, afin de commencer à se reconstruire, mais il n’avait jamais rien recommencé : du plus loin qu’il se souvienne, son père ne s’était jamais remarié et n’avait jamais eu de relations sentimentales. En effet, ce dernier lui répétait constamment que sur terre, nous étions l’homme d’une seule femme et qu’il fallait bien la choisir.
C’était là le seul point de son éducation qui laissait place aux sentiments. Élevé à la dure, dès sa petite enfance, Lionel, se réveillait et mangeait chaque matin à heure fixe et vouvoyait son père. Malgré tout, derrière cette tyrannie paternelle, Lionel savait qu’il l’aimait du plus profond de son être et qu’au fond de son cœur se logeait une souffrance incessante due à la perte de sa femme tant aimée.

Machinalement, pour faire bloc contre le froid, Lionel mit ses mains dans ses poches et sentit alors une lueur d’espoir lui réchauffer le cœur : dans cette poche, se trouvait la clé de la maison de cette mère qu’il n’avait pas connue. Dans son malheur, Lionel eu de la chance : la maison était tout près du motel où il avait posé bagage pour assister au rendez-vous du notaire. Il décida alors d’y faire un tour. Bien qu’il fasse nuit, il ne se découragea pas, bien au contraire, l’envie pour Lionel de tirer cette histoire au clair était primordiale.

Une fois arrivé devant la maison, son cœur s’emballa : elle lui était étrangement familière. Ce portique vert, cette façade, ce jardin entretenu... Bizarrement, il se sentait chez lui, mais si la maison avait gardé une apparence correcte, l’intérieur, quant à lui, ressemblait plus à une décharge. Il fronça les sourcils. Le notaire lui avait pourtant assuré que la maison avait été laissée comme on l’avait trouvé. Pourtant, la nourriture, les vêtements sales et les ordures se mêlaient sur le sol, comme si la terre avait tremblé d’une force diabolique. À la vue de ce capharnaüm, il frissonna.

Quoiqu’il en soit, cette maison lui était de plus en plus familière : il devinait les pièces et l’aménagement des meubles d’instinct. L’étage avait aussi la même décoration que le rez-de-chaussée, mais une porte capta son attention. L’air était alors chargé d’électricité, son cœur battait contre sa poitrine à tout va. Sur cette porte, le prénom de Lionel était inscrit. L’angoisse atteint alors son maximum lorsqu’il tourna la poignée de la porte. S’offrit alors à lui un spectacle assourdissant, les battements incessants de son cœur se mirent à éclater dans ses oreilles : c’était une chambre d’enfant, parfaitement propre et rangée. C’était SA chambre, il le sentait. Cette odeur, ce tableau au mur, ces jouets... Tout revint. Lionel sentit les larmes envahir sa gorge et son souffle l’étrangler. Il s’allongea alors sur le lit, submergé par l’émotion, et lança sa tête dans l’oreiller pour faire taire ses cris, mais lorsque sa tête s’encra dans l’oreiller vieillot, une chose dure le heurta. Il souleva l’oreiller et découvrit une boîte.

À l’intérieur, une simple lettre y était, jamais ouverte, datée d’il y a dix ans. Lionel retourna alors l’enveloppe et sentit ses muscles l’abandonner : cette lettre lui était adressée. Ses doigts le démangèrent : était-il prêt à affronter la vérité ? Ça, il n’en savait rien ! Il redoutait d’être déçu, d’apprendre l’horreur de la situation et d’en vouloir à l’un de ses parents, pour qui il avait toujours eu une tendresse inestimable. Peut-être sa mère l’avait-elle abandonné lorsqu’il était jeune ? Ou bien peut-être que son père l’avait kidnappé ? Il redoutait la lecture de cette lettre, mais tout son corps brûlait d’impatience : il fallait qu’il sache. Il caressa alors l’enveloppe du bout des doigts, prit une profonde respiration pour se donner du courage et décolla l’enveloppe.

« Mon fils adoré, mon ange,
Et me voilà, vingt ans plus tard à t’adresser cette lettre, que tu ne voudras peut être – sans doute même – jamais lire. Comme tu dois être grand maintenant...
Je ne sais pas vraiment par où commencer, tout se bouscule dans ma tête. J’aurais aimé te parler du beau temps, de ma vie sans couleur et des choses qu’une mère dit le soir à son fils pour le coucher.
Hélas, mon ange, nous n’avons pas eu cette chance, le destin en fut autrement, mais sache que du plus profond de moi, toutes ces années je n’ai cessé de t’aimer, de penser à toi et d’être fière de tout ce que tu entreprenais. Parce que tu sais, je n’ai jamais été réellement absente de ta vie. Ton père m’envoyait chaque année tes photos de classe et tes bulletins de notes. C’est d’ailleurs ses courriers qui m’ont tenu en vie toutes ces longues années.
Mais depuis la mort de ton père, il y a deux ans, je n’ai plus aucune nouvelle de toi, et je crois bien que c’est cela qui me tue. Les journées se ressemblent, se suivent, mais sans nouvelles de toi, elles me rapprochent de ma tombe. Et figure-toi qu’aujourd’hui, mon souhait a été entendu : les médecins m’ont diagnostiqué une tumeur, là juste à coté de mon cœur, dans mon poumon gauche. Quelle coïncidence, hein ? Mais ne m’en veux pas. Ne m’en veux pas si je ne me bats pas, je n’ai plus la force. Ma vie, à partir du moment où tu es parti, ne fut que supplice. J’ai souvent pensé à venir te voir, à te serrer dans mes bras, mais je ne voulais pas gâcher ta vie, te bouleverser et créer le trouble dans ton cœur. Venir te voir et t’annoncer de but en blanc que ta mère n’était pas morte, qu’elle était là, devant toi, cela aurait été tout simplement égoïste de ma part. Alors je n’ai jamais rien fait, j’attendais juste les lettres de ton père, chaque année, à Noël.
Aujourd’hui, à l’heure où tu lis cette lettre, je ne suis plus. J’espère juste renaître dans ton cœur par ces lignes en t’annonçant la vérité.
Ton père et moi, nous nous sommes connus jeunes, très jeunes, peut être trop. Il avait treize ans et je n’en avais que huit ; et pourtant, l’amour nous frappa de plein fouet. À seize ans, j’étais fiancée et à dix-huit, j’étais mariée. Lorsque la guerre éclata avec les Nazis allemands, ton père fut réquisitionné, mais alors qu’il s’apprêtait à tuer de ses mains le diable en personne, tu grandissais déjà en moi. Ton père revenait, tous les trois mois, pour nous voir tous les deux. Il passait des heures à poser sa tête contre mon ventre et à te parler, il était comblé, mais dès qu’il repartait, nous savions tous deux qu’il pouvait ne jamais revenir.
Et c’est ce qu’il se passa un jour. Deux mois après l’accouchement, je reçus une lettre, qui m’annonça que sa base avait été bombardée par l’ennemi et qu’il n’en restait que des cendres. Inutile de te décrire la vie après cette nouvelle. Non seulement j’avais perdu l’homme de ma vie, mais j’avais aussi perdu le père de mon enfant ; j’étais anéantie, et surtout, j’étais seule.
Quelques mois plus tard, l’ennemi avait envahi nos terres. Il était partout, tellement présent, que tes premiers mots furent en allemand. Le grand jeu pour ces monstres était de tuer les enfants des soldats français qui tuaient leurs frères au front. À chacune de mes sorties, la peur me saisissait, il fallait te cacher, je n’aurais jamais supporté ta perte. Puis un jour, à ma fenêtre, je vis la voisine, pourtant mariée à un homme au front, rentrer dans sa maison au bras d’un allemand.
Je compris tout de suite : pour sauver ses enfants, il fallait pactiser avec l’ennemi. C’est ce que je fis. Dès le lendemain, au marché, je me trouvai un allemand au regard moins haineux que les autres. Et pour te sauver, je me suis sacrifiée. Comprends moi, je t’en supplie, comprends moi : je croyais ton père mort, et il fallait que tu sois en vie. Alors jusqu’à la fin de la guerre, je l’ai hébergé à la maison et j’ai joué le jeu qu’il demandait.
Ce n’est qu’après la guerre, lorsque ton père m’est revenu que j’ai compris l’horreur de mes actes. Ton père n’était finalement « que » prisonnier de guerre, il passait ses journées à se faire torturer et à travailler dans les camps ; pendant que moi, je partageais mon lit avec un de ces bourreaux.
À son retour, j’ai essayé de cacher l’affaire, pour ton père. Tu comprends, on était enfin réuni, tous les trois, on pouvait enfin avoir une vie heureuse, mais les langues se sont déliées au village, et ton père apprit. Il ne l’a jamais supporté et ne m’a jamais pardonné, malgré sa volonté de le faire. Ton père était un homme droit et n’arrivait pas à comprendre la motivation de ma trahison. Pour lui, on était sur terre que pour une seule personne, et l’on ne devait pas tromper son âme sœur. Un soir, en rentrant du travail, il m’annonça, un peu alcoolisé, qu’en m’offrant à un allemand, j’avais choisi la facilité. Le choix de sauver mon enfant aurait pu se traduire autrement qu’en satisfaisant les désirs d’un soldat allemand. Il me déclara les larmes aux yeux qu’en hébergeant un nazi sous mon toit, je n’avais fait que rapprocher le couteau allemand sous ta gorge. Tout en me démontrant combien mon geste faisait de moi la pire mère du monde, ton père faisait ses valises. Et il faisait aussi les tiennes.
N’en veux à personne, je t’en supplie mon ange. Pardonne-moi de t’avoir exposé au danger. Et pardonne à ton père de t’avoir emmené loin. Chacune de nos décisions était faite dans ton seul intérêt, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Sache que nous t’avons aimé au point de dépasser les limites de l’acceptable. Je ne sais pas si un jour tu pardonneras mes erreurs, ou si tu pourras m’aimer, mais sache que quoiqu’il advienne, tu fais parti de moi et moi de toi. Alors prends le temps qu’il faudra, mais pardonne. C’est la seule façon d’apaiser nos cœurs meurtris. »

207

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Image de Nadjiba Diallo
Nadjiba Diallo · il y a
Très touchant 😊
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Image de YEEBEE
YEEBEE · il y a
superbe mais triste merci en tout cas pour ce moment de lecture
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