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C'est la nuit dans tes yeux, Lorenna

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« Tu es assise dans l'herbe, les yeux fermés, devant ton jardinet rempli de fleurs. Tu écoutes les murmures du vent, tu sens les odeurs qu'embaument ton petit jardin, tu sens les moindres détails sur la surface lisse du pétale bleu au liseré blanc que tu caresses sans le voir. Tu le sais qu'il est bleu, presque violet, ce pétale. Tu les avais plantées il y a trois ans, ces fleurs, et elles repoussent chaque année. Et chaque année elles ont la même couleur. Tu te souviens aussi de ce liseré blanc, même si c'est plus flou.

Tu aimes les fleurs, Lorenna. Même si tu ne les vois plus. Combien de temps passes-tu tous les jours assise ici à les toucher une par une, à sentir leur parfum, à nourrir leur terre ? La nuit, le jour, pour toi c'est pareil. Ta conscience du temps n'est plus la même qu'avant, c'est vrai. Mais tu le sais très bien, que tu y passes des heures, devant ton jardinet. Tu t'habitues à tes nouveaux réflexes tous les jours. Tu prends ton temps. C'est dur de changer comme ça.

Maintenant que tu n'y vois plus, tu peux créer ton monde, toi qui voulais devenir « écriveuse d'histoires » quand tu étais petite. À douze ans ton imagination était déjà bouillonnante. La Vie t'a enlevé la vue, Lorenna, mais pas pour te punir. Avant tu pensais qu'il était impossible de vivre sans voir. La Vie veut te prouver le contraire. Mais tu as mis tu temps à le comprendre. Tu as voulu mourir. Mais une partie de toi était morte, ça suffisait déjà. La vie c'est précieux, ça ne se gaspille pas. Tu as mis du temps à comprendre qu'elle te faisait un cadeau, tu as mis du temps à comprendre qu'il fallait que tu enlèves l’emballage pour savoir ce que c'était. La blessure était trop grande, c'est normal qu'elle ait mit du temps à cicatriser. Mais c'est fini maintenant, Lorenna, ton handicap fait partie de toi et tu l'a accepté. Tu y vois autre chose désormais. Tu vois que la Vie t'a enlevé un sens pour que tu apprennes à développer les autres. Maintenant tu entends tout, tu sens tout sous tes doigts, tu es attentive à tous tes sens, pour compenser celui qui te manque.

Mais tes souvenirs deviennent flous, tu ne peux plus les entretenir avec des photos, tu ne peux plus t'attacher au passé. Tu ne peux t'accrocher qu'au futur. Le passé reste le passé, d'ailleurs ça te fais mal d'y songer. Tu te rappelles immédiatement de ce jour où tes yeux ont étés plongés dans la nuit. Il y a encore des brûlures sur ta peau. Le feu mangeait tout, il a failli tuer papa et maman. Ton frère était petit, quatre ans à peine. Tu ne le verras plus grandir, mais tu peux sentir que ses joues ont changé, qu'elles sont moins rebondies, que son visage s'est affiné. Tu peux sentir que ses mains sont moins bouffies, que ses ongles se sont élargis, que ses cheveux ont poussé. Tu peux sentir que sa tête rattrape de plus en plus vite la tienne ; tu sais qu'elle te dépassera un jour.

Tu avais quinze ans, Lorenna. Tu as pu remplir tes yeux pendant quinze ans, c'est déjà beaucoup. Pense à ceux qui sont nés aveugles, eux ne sauront jamais à quoi ressemble vraiment le monde. Toi, quand on te parle d'un objet, tu sais à quoi il ressemble, tu sais parfois quelle couleur il a. Mais celui qui n'a jamais vu la lumière, celui dont les yeux resteront inutiles à jamais, comment peut-il savoir ce que c'est le rouge ? Comment peut-il savoir à quoi ressemble un oiseau ? La seule chose qu'il puisse faire c'est inventer son monde. Tout entier. Tout inventer. Tu aimerais bien savoir comment ils peuvent inventer des choses sans jamais avoir rien vu. Créent-ils seulement des formes ? Comment peuvent-ils inventer les couleurs ?

Toi, tu connais la couleur de tes fleurs, tu sais à quoi elles ressemblent quand tu les touches, tu sais tout ça. Tu peux aussi t'inventer ton monde, pour que la nuit soit moins noire, pour qu'il fasse toujours beau et que les papillons volent autour de toi. Tu sais plus ou moins comment c'est, chez toi. Tu connais la place de chaque chose, tu sais où se trouvent les arbres, même si ta conscience des distances n'est plus la même. L'instinct t'aide. Quand tu approches d'un mur tu le sens. Tu ressens la moindre vibration de l'air. Tu es attentive à des choses que les autres ne peuvent pas atteindre, les yeux ouverts.

Tu avais quinze ans, Lorenna. Tes yeux sont-ils toujours noirs ? Et tes cheveux, sont-ils de cette même couleur, aussi bouclés que le jour où tes yeux sont morts ? Une larme roule sur ta joue. Une petite larme qui emporte tes souvenirs avec elle.

Tu es toujours belle, Lorenna, tes cheveux sont aussi noirs que tes yeux, même si on se rend bien compte que tes yeux ne voient plus rien. Ils sont fixes. Tes cils clignent toujours, peut-être moins souvent, mais ils ne servent à rien, juste à faire couler les larmes. Ne pleure pas, Lorenna, tu n'as plus besoin de tes yeux, tu as autre chose. Bien-sûr que c'est difficile de se sentir différent, bien-sûr que c'est frustrant d'entendre les autres crier « regardez l'arc-en-ciel, il est magnifique ! » et de savoir que les arc-en-ciel tu ne les verra nulle part ailleurs que dans ton imagination. Mais c'est fini, maintenant. Tu le sais, c'est comme ça, tu ne peux plus revenir en arrière, il faut que tu penses au futur, il faut que tu penses à ce que tu gagnes, il faut que tu te crées ton propre monde avec tes propres couleurs, avec tes vallées et tes montagnes, un monde où tu décideras que le ciel est bleu et que le soleil te réchauffe. Un monde comme dans ceux des livres, comme ceux que tu voulais créer, en tant qu'« écriveuse d'histoires ».

Lorenna, tu sais que lorsqu'on est aveugle il y a deux clés à connaître pour survivre. Ces deux clés sont la confiance et l'ouverture. La confiance en acceptant que les autres te guident, qu'ils te fassent voir avec les doigts, qu'ils te permettent de vivre normalement, sans avoir peur à chaque seconde de te faire mal parce qu'il y avait une branche ou un trou que tu n'avais pas pressenti. L'ouverture en acceptant l'expérience que te donne la Vie, en acceptant les choses sans t'accrocher au passé, sans avoir peur du présent et de l'avenir. N'aie pas peur, Lorenna. Tu n'es pas seule. Tu dois avoir confiance en toi, aussi. Les yeux du corps se sont fermés, mais l’œil de l'esprit est grand ouvert.


Tu es assise dans l'herbe, les yeux fermés, devant ton jardinet rempli de fleurs. Tu écoutes les murmures du vent, tu sens les odeurs qu'embaument ton petit jardin, tu sens les moindres détails sur la surface lisse du pétale bleu au liseré blanc que tu caresses sans le voir. Tu le sais qu'il est bleu, presque violet, ce pétale. Tu les avait plantées il y a trois ans, ces fleurs, et elles repoussent chaque année. Et chaque année elles ont la même couleur. Tu te souviens aussi de ce liseré blanc, même si c'est plus flou. Et même si tu ne t'en souvenais pas, tu sourirais comme ça. Même si c'est la nuit dans tes yeux, Lorenna. »

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Cerise R. · il y a
C'est un texte ma-gni-fi-que ! Formidablement bien écrit, sensible, intelligent et d'une grande humanité. Il nous rappelle qu'il est important (sans jeu de mot) de voir ce qu'on a, plutôt que ce qu'on n'a pas... J'aime beaucoup sa forme également, la boucle comme au cinéma. Je viens de passer un excellent moment en compagnie de Lorenna. Un grand merci !+ 1 pour le dire.
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La Mélody Des Mots · il y a
Oh ! Je suis tellement contente qu'il vous plaise ! Je n'en reviens toujours pas que ce texte sorte des oubliettes... Merci beaucoup d'être venue le lire, je suis touchée :)
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Cerise R. · il y a
(je te propose qu'on se tutoie). Je vais te suivre car ta plume et ton univers sont une belle découverte. J'irai aussi me balader dans ton blog. A bientôt donc sur tes mots...
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La Mélody Des Mots · il y a
Merci, ça me fait vraiment plaisir :)
Ce blog existe depuis quelques années mais il végète car très peu visité... Et même entre nous, les auteurs, les commentaires sont rares, c'est donc plutôt morne comme ambiance ^^ mais comme je n'abandonne jamais, j'ai continué d'y publier avec mes amis, en me disant qu'un jour nous aurions peut-être des visiteurs, et qu'en attendant nous construisions de quoi visiter - au gré de nos envies et de notre inspiration... :)
(Mais comme il date un peu et que lorsque l'on est ado on change beaucoup et vite, il y a beaucoup de textes, disons, médiocres ! Et les poèmes... tu verras qu'en tant que vraie rebelle je ne suivais pas les règles et ne comptais jamais les pieds, ce qui les rendait parfois peu fluides et pas forcément agréables à lire ^^)

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Cerise R. · il y a
Peut-être gagnerais-tu à faire un peu de tri dans ton blog. Trop de publications tue la visibilité... Mais n'abandonne pas, c'est d'utilité publique ! Quant au respect ou non des pieds, c'est une question de goût et l'essentiel me parait être le ressenti au point final. J'aime la rébellion quand elle concerne la création. A bientôt !
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La Mélody Des Mots · il y a
Peut-être, peut-être... :)
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Blandine Rigollot · il y a
Mon vote pour cet écrit plein de sensibilité, de délicatesse, d'espoir et de couleurs aussi, celles que Lorenna ne voit plus avec ses yeux mais qui habitent son jardinet et son cœur.
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La Mélody Des Mots · il y a
Merci infiniment, votre commentaire me va droit au cœur !
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Lucie-Ly Mey · il y a
C'est très beau ! Même poétique ! Tu as mon vote ! Bravo ;)
Si tu as le temps et l'envi, je t'invite à passer lire ma fanfic' : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/une-petit-plume-dans-la-neige
Encore bravo !

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La Mélody Des Mots · il y a
Merci, ça me fait plaisir ! Moi qui pensais que ce texte était définitivement remisé dans un coin obscur de ce site ! Comment es-tu tombée dessus ? :)
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Lucie-Ly Mey · il y a
Je t'ai vu commenter une fanfiction, et je suis toujours curieuse des hidtoires des autres... Donc j'ai cliqué sur ton profil et suis tombé sur cette histoire ! De rien ;)
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La Mélody Des Mots · il y a
Ah d'accord !
Eh bien je suis contente que tu aies cliqué ! ^^

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Lucie-Ly Mey · il y a
Moi aussi je suis contente d'avoir cliqué^^
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Joëlle Brethes · il y a
Très émouvant ! Mon vote, le premier pour ce très beau texte, ce qui est surprenant ! ;;;
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La Mélody Des Mots · il y a
Merci beaucoup Joelle !
En fait le texte n'avait pas été sélectionné pour participer au Grand Prix. C'était ma toute première publication sur Short et je ne m'étais pas du tout intégrée dans la communauté ce qui fait que personne n'a entendu parler de ce texte... Mais comme vous venez si gentiment de le prouver, il y a un début à tout !