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Bulles et Borborygmes

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Georges stoner

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Quelle belle journée !

Je n'étais pourtant pas enthousiaste à l'idée de faire mes premières plongées dans une carrière remplie d'eau à 12 degrés avec une visibilité quasiment nulle. Mais c'était une étape nécessaire pour obtenir le précieux sésame qui me permettrait d'aller plonger dans des endroits plus sympathiques : le niveau 1.

Levé tôt, et en route vers la carrière. Arrivé en début de matinée, je découvre le site au bout d'une route, sans autre issue que ce trou rempli d'eau. L'espace apparaît alors sous la forme d'un parking, puis le trou d'eau juste devant à quelques dizaines de mètres, sombre et pour tout dire un rien inquiétant quand on s'apprête à s'y engloutir pour la première fois. C'est une ancienne carrière de granit d'environ cinquante mètres de diamètre, profonde d'une soixantaine de mètres, qui permet aux plongeurs de s'initier et de passer des niveaux en milieu naturel, mais aussi de s'entraîner sur des points techniques particuliers. Pas très loin de Paris, c'est un spot très connu des plongeurs de la région.

L'endroit est sommairement aménagé. Un grillage encercle la zone, pas de goudron mais suffisamment de place pour garer les voitures. Un grand abri à été dressé pour permettre de se changer et de conserver les affaires au sec. Une station de gonflage des bouteilles est positionnée juste devant la plateforme de mise à l'eau, des baraquements permettent de prendre les repas et d'acheter un peu de matériel sur place, au cas où. Il émane de cet endroit une odeur réconfortante de café, provoquant très rapidement le rassemblement des plongeurs présents. Le couple de gérants nous accueille très chaleureusement, ce sont des plongeurs aguerris qui ont choisi de vivre leur passion à temps plein. Leur bonheur nous irradie et crée une ambiance de convivialité qui fait chaud au coeur.

Il est temps d'enfiler les combinaisons et de se mettre à l'eau. Le stress monte un peu, heureusement mon guide est très calme, le briefing permet de se remettre les idées en place et de se concentrer sur la plongée. On commence par descendre à cinq mètres pour faire quelques exercices de flottabilité sur la première plateforme afin de se familiariser avec le milieu.

La première sensation est rassurante car je ne sens pas le froid sous ma combinaison, pourtant il est bien là car lorsque mes mains et mon visage entrent en contact avec l'eau la peau se rétracte sous la morsure liquide. Cette plongée se passe bien, vingt cinq minutes suffisent pour commencer à ressentir la fraîcheur. Il est temps de remonter. Un léger soleil nous fait bénéficier de sa chaleur quand nous nous changeons. C'est très agréable.

Le déjeuner est servi dans les baraquements, côte de porc, haricots verts et pommes de terres. Fromage, dessert et café pour finir dans une ambiance cantinière qui rend tout le monde un peu potache. Il faut dire que cet univers est plutôt masculin, les sujets de discussion sont donc d'un niveau littéraire pas forcément recherché, mais d'un niveau rigolade plutôt respectable.

Là, café pris, il est temps de penser à la plongée de l'après-midi. L'effet de surprise étant passé je commence à ressentir un peu de plaisir. Nous faisons un peu d'exploration et découvrons quelques poissons curieux qui nous suivent, quelques coquillages sur les flancs granitiques, et c'est tout. Le reste est une espèce de halo brunâtre dans lequel il est important de ne pas perdre son guide. Je remonte joyeux car je sens que je prends confiance et que mes automatismes répétés en piscine viennent naturellement et sont vraiment utiles.

Le temps de se changer, il faut préparer l'apéritif pour se remettre de tout cela. Le patron prépare un barbecue, les bidons de punch arrivent à table, tout cela prend un air sympathique. Les tables sont posées sur l'herbe au bord de l'eau, il fait frais, l'ambiance est détendue. Les différents clubs de plongée présents se regroupent pour partager ce moment, et parlent de plongées, bien évidemment.

Le dîner du soir, de la même veine que le déjeuner, permet de réchauffer nos ventres et nos carcasses. C'est aussi l'occasion d'échanger quelques blagues dont la bienséance ne me permet pas de retranscrire.

La soirée ne s'éternise pas, tout le monde est fatigué à l'issue d'une journée qui a commencé tôt. Je suis donc le groupe vers les dortoirs situés à quelques kilomètres de là. Je suis dans une chambre de cinq lits. Petite toilette et tout le monde au dodo. C'est là qu'a débuté un échange dans lequel je n'ai pu être que spectateur, pour ne pas dire victime : l'élection du meilleur ronfleur. Une joute dans laquelle tous les coups sont permis, y compris les alliances opportunistes.

Certains m'avaient pourtant prévenus : ils ronflent. Les ronfleurs que j'ai rencontrés dans ma vie, dans des refuges de montagne, maisons de campagne et autres endroits collectifs, ont très souvent une propension à un endormissement rapide, voire très rapide. Ce qui fait que nous autres, dormeurs silencieux, cumulons les peines. Non seulement nous mettons du temps à nous endormir, mais en plus les ronflements arrivent si rapidement que cela devient quasiment impossible.

C'est ce qui arriva. A peine ma tête posée sur l'oreiller, mon cerveau commençant tout juste à repenser à cette journée, qu'un premier bruit très reconnaissable est émis : le signal de départ de la compétition est lancé. Dans les dix minutes suivantes, deux autres joueurs rejoignent la partie. Tout le monde n'a pas les mêmes armes, certains ronflent de manière régulière pour finir sur une montée en régime frénétique menant à une apnée de quelques secondes. Je croyais pourtant que l'apnée après la plongée était strictement interdit !

D'autres font une apnée plus longue juste après avoir émis un ronflement court mais intense. Celui là est terrible car il à une tendance à surprendre, bien sûr au moment où je commence à sombrer dans le sommeil. Les autres sont un mélange de ces deux mélodies, plus ou moins harmonieuses bien sûr.

La première demie heure est la plus facile, le son des ronflements n'est pas encore entêtant. Pourtant une chose est certaine : je suis le seul à être réveillé. Pas très rassurant pour la suite ! C'est au bout d'une heure qu'une idée improbable a germé dans mon esprit du fait de l'enchaînement des ronflements faits par mes camarades de chambrée. J'ai eu l'impression d'une discussion, d'un échange entre cerveaux assoupis et luettes en furie. Je constate une montée en puissance progressive, un petit ronflement sec, suivi d'un ronflement régulier léger, puis le troisième larron s'énerve et hausse le ton. Le quatrième sort alors de son apnée et émet un son digne d'un grognement fauvesque. Encore deux à trois joutes, puis d'un seul coup on redescend sur un volume plus faible, des fois même avec un temps de repos. Comme pendant une mi-temps, les joueurs se reposent et font le point pour étudier leur future stratégie.

Je me dis alors que ce n'est pas un dialogue, c'est une compétition. Une sorte de joute inconsciente dont ils ne se rappelleront pas le matin, mais qui est bel et bien présente avec moi pour seul témoin, arbitre involontaire et passif, mais avec l'avantage de ne pas risquer d'être malmené par les joueurs. Je possède bien un sifflet imaginaire que je peux imiter avec ma bouche, mais je sais d'expérience que l'astuce du sifflement pour atténuer les ronflements est bien un mythe. Malgré cela, je tente quand même, j'ai envie de dormir et si ça ne marche pas sur un ronfleur isolé, peut être que lors d'une compétition ils sont plus disciplinés...

C'est parti, un premier sifflement lors d'une joute assez disputée au cours de laquelle tous les ronfleurs se disputent le titre. Par pudeur, je sifflote une première fois, mais trop doucement pour espérer influer sur le match. Alors je siffle plus fort, cela crée une très courte pause mais le match reprend de plus belle, l'ambiance est tendue, j'entends même quelques grognements au milieu des ronflements. Sont ils réunis dans un espace virtuel, comme un jeu vidéo en ligne ? Leurs cerveaux sont ils connectés ? Impossible de le savoir, mais j'ai vraiment l'impression que des interactions existent, que leurs borborygmes se font écho, se répondent. Est-ce un comportement issu de nos lointains ancêtres qui émettaient ces bruits pour dissuader les prédateurs nocturnes ? Je suis fatigué, je commence à élaborer des théories un peu trop alambiquées.

Au milieu de la nuit, une envie de plus en plus pressante se fait sentir au niveau de ma vessie. Mon premier réflexe est de ne pas bouger de peur de les réveiller. Très altruiste de ma part car eux m'empêchent de m'assoupir depuis de très longues heures ! La pression devenant urgence, je me décide à sortir du lit et aller aux toilettes. Étant sur le lit haut, je descends à l'échelle le plus silencieusement possible. Mon pied touche le sol, je n'ai réveillé personne. Je sens toutefois un changement dans les ronflements, comme un énervement. Je suis aux toilettes, j'allume la lumière lorsque je suis à l'intérieur. Lorsque j'appuie sur le bouton, un étrange phénomène se produit : un ronflement à l'unisson, tous ensemble, unis contre moi. Certains, plus dans les graves, pourraient même passer pour de l'agacement. Avec un certain dédain pour cette rébellion, je me permets d'évacuer mon trop plein de liquide en visant précisément l'eau de la cuvette afin de faire un peu de bruit, histoire de leur montrer que je ne suis pas du genre à me laisser faire.

Étrangement, le bruit de la chute d'eau semble les apaiser, une accalmie se dessine. Les ronfleurs sont ils plus silencieux au bord de la mer ou à coté d'une rivière ? Je vérifierai cela une autre fois. Je retourne à mon lit et essaie à nouveau de m'endormir. Au bout de quelques minutes, du moins est-ce une désagréable impression, le réveil sonne. Je suis en plein sommeil, je mets quelques secondes à situer le lieu où je me trouve. Je n'ai pas du dormir bien longtemps, mes camarades de chambrée se réveillent également. Au bout de quelques minutes, tout le monde se lève et se salue. Je pose alors la question fatidique : avez-vous bien dormi ?

La réponse est telle que je l'attendais, collégiale : oui d'une seule traite, et toi ?
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un récit réjouissant qui fait découvrir la plongée "comme si on y était" puis fait rire car l'insomnie due aux ronfleurs, on a souvent connu !
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