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On m’avait signalé un Père Ubu. Je l’ai enfin trouvé.
Parmi les siens, les gens de la rue c’est Bubu, dit Père Ubu par les intellos.
Bien peu sauront répondre, si vous demandez pourquoi.
Certains diront qu’il pète, qu’il rote, qu’il a des puces. Le philosophe, un vieux barbu à cheveux longs, du bout de sa chaussure d’un autre âge dessinera une spirale et dira qu’il était roi.
Bubu se tient bien, parle correctement, ne semble pas encore trop contaminé par son actuel mode de vie. Il boit modérément, sauf en cas de teuf autour d’un feu planqué sous le pont. Là il se laisse aller, chante, gueule, boit, danse et s’écroule aussi bien que les autres.
Il est devenu maigre, depuis qu’il vit dans la rue. Il regrette son lard de bon vivant.
Autrefois, il avait un foyer, et du lard, beaucoup de lard qui lui tenait trop chaud l’été, et dont il n’avait pas besoin l’hiver, car il vivait dans une maison bien chaude. Maintenant, il ne lui reste plus rien, plus de maison, plus de chaleur, plus de lard et il a toujours froid. Son corps émacié laisse flotter autour de lui des vêtements trop grands, car il a conservé de son embonpoint d’antan un ventre trop rond, gonflé, lourd, qu’il faut bien couvrir aussi. Il s’est fabriqué des bretelles en ficelle et ne perd plus son pantalon à tout bout de champ. Sa maigreur est noyée dans une doudoune énorme, bien trop longue et large, mais qui, elle, contrairement aux autres, normales, que voulait lui faire mettre la gentille dame des souks, contient son ventre. Le souk, c’est ainsi qu’ils nomment l’organisme humanitaire qui a l’honneur de leur fournir des vêtements de récup' quand le besoin s’en fait trop sentir(sic).
Ce vêtement extraordinaire était, il y a longtemps, orange et rouge, et ne va pas, en effet, avec le goût de la discrétion de Bubu qui attire déjà trop l’attention avec ses pets et ses rots, cadeaux probables de ce ventre-montgolfière. Les quolibets délicats sur son prochain décollage vont bon train... Si vous ajoutez le bonnet innommable mais de laine bleue, assez long pour qu’il y rentre ses oreilles quand il a froid (il a toujours froid, je vous dis !), il fait un père UBU mal colorié à qui il ne manque que la spirale sur le ventre. Car son bonnet reste tout droit, en pointe vers le ciel, depuis que, cet été, il a servi, bourré d’immondices, de ballon ovale pour un match de rugby mémorable dans un chantier mal clos, au long d’un week-end prolongé. Plusieurs fois botté en touche sur une belle surface de ciment frais, il ne plie plus devant personne mais se moule très bien sur la caboche de Bubu, qui l’apprécie sur ses oreilles.
D’un côté Bubu, tenu à l’écart par les nez délicats, de l’autre le philosophe, tenu à l’écart, lui, car disciple de Diogène, il se livre a des attouchements personnels sans retenue et sans pudeur, et la troupe bigarrée des autres au milieu, serrés les uns contre les autres pour se tenir chaud, au cœur et au corps. Un beau sujet pour un peintre ou un photographe.
Mais il n’y en a jamais.
Ici, c’est leur villégiature. Un coin bien caché le long du fleuve. Personne ne les voit. Ils y sont à l’abri de la concurrence et des malveillants, avec leurs chiens. Seulement il faut bien en sortir, pour trouver sa pitance.
Car, messeigneurs, la rue n’est plus ce qu’elle était.
Tolérants ? certainement. Il n’y a qu’a voir les phénomènes personnalisés qu’ils sont ! Impossible de les mettre tous dans le même panier. Leurs aventures ratées, celles qui les ont amenés là, sont toutes différentes et chacune, rocambolesque à souhait, ferait le bonheur d’un troupeau de chroniqueurs, journalistes, romanciers, s’ils voulaient s’en souvenir, les raconter objectivement.
Mais ne comptez pas là dessus.
Bref, que des pièces uniques.
Il se trouve que l’homme ou ce qu’il en reste, est un animal social.
Leurs refus les réunissent, ils composent une tribu informelle, parce qu’il faut bien boire à la santé de quelqu’un.
Surtout pas à la santé des nouveaux !
— Il y a des jeunes qui mendient, à présent, propres et en bonne santé. Ils dorment dans des bibliothèques, fréquentent quelques fois les restos U... un autre monde... et une rude concurrence pour la sébile.
— Il y a les étrangers d’avant. Des tribus, des populations. Ils ont des leaders, ils s’organisent et prennent les petits boulots et la manche qui rapporte, avec leurs faux enfants mourants et leurs gamins hardis prêts à tous les coups.
— Mais alors, il s’est abattu maintenant comme une nuée de sauterelles sur les villes, les pires ou les meilleures, les immigrants.
Hommes, beaucoup d’hommes et de jeunes gens, et des femmes jeunes, des enfants... Tout ça s’est sauvé de chez soi où ça devenait invivable. Leurs 4 sous, ils les ont donné de bon cœur à des marchands d’espoir. Et l’espoir, il n’était pas au bout du chemin.
Ils se sont fait avoir, parce que, chez nous, ceux qui ont des sous, ils s’accrochent après, ils ne les lâcheront pas, leurs sous, leur bien-être et leurs salaires. Alors en fait d’immigrants, c’est une foule de SDF qui vient concurrencer celle qui subsistait maigrement avant. C’est surtout ceux-là qui sont obligés de partager, et la misère coupée en portions, comme les vers, se reproduit et prolifère.
C’est le philosophe qui, par bribes et par morceaux, m’a raconté tout ça.

Bubu, moins ancien sur le pavé, fulmine, lui, contre ce qu’il croit être une guerre personnelle que lui fait l’administration.
— Si c’est pas l’administration qui invente tout ça, qui c’est ? Les sièges du métro, inutilisables pour pioncer, individuels, qu’ils sont. Dans les parcs, pareil, coupés en deux par une barre, qu’ils sont, les bancs. Il y a des sales types qui leur vendent des picots pour le long des vitrines, pour les encadrements de fenêtre. Tiens, j’en connaissait une, de fenêtre, dans le 13ème, on s’était organisé à 5 mecs pour la garder pour nous. Un vrai palace, des murs tièdes, pas trop haut, longue et large que même moi j’y rentrais bien, avec mon ventre. Ça nous faisait une bonne nuit tous les 5 jours, c’était chouette. Et ben, ils y ont mis des picots, des longs. Et même avec un vieux matelas, c’était plus ça. Et puis va donc garer le matelas ! C’est qu’ils lavent partout ! Tu te trouves une planque à matelas pas trop loin, ils mouillent tout ! Et des vieux matelas, t’en trouve plus. Ou c’est un trésor et ils se battent pour l’avoir, ou il est vraiment pourri, alors !
Et puis avant, les concierges se couchaient de bonne heure. Tu passais la soirée tranquille dans un local à poubelle bien tenu, ou avec les vélos et les poussettes. Des fois, t’entendait même la télé ! Fallait décaniller de bonne heure, mais c’était Byzance ! Maintenant, c’est partout des digicodes, et quand t’arrive à en savoir un, ils changent. Il y en a qui savent se débrouiller avec, bidouiller, mais moi, je suis pas de la bonne génération, je connais pas assez.
Et alors, le pompon ! Ils équipent les parkings et tout ce qui restait comme places pour s’allonger avec des jets d’eau. Froide, bien sûr. Même qu’elle serait tiède, leur douche, tu te vois tout mouillé, sortir par moins zéro ou pire pour aller ailleurs. Ils vont trouver des statues, des mecs gelés sur les trottoirs, avec ça. Criminel, que c’est, comme idée. Et je vois très bien des intelligents se pencher sur des croquis pour fignoler la force du jet, la direction, le nombre de buses pour bien mouiller le mec au moindre coût. Et pis il y a ceux qui les vendent : je les entend expliquer aux maires, aux responsables des parkings, avec des camemberts de statistiques, l’efficacité du système. Pour être efficace, ça l’est. Où on va aller, nous autres ? Hein ?
J’ai un copain, il a essayé la campagne : la manche ? Pas assez de monde, ça donne mal. Y sont pas habitués, pas assez nombreux. Mon copain, il savait traire les vaches, vu qu’il avait été paysan. Mais tu peux plus. Les vaches, elles sont élevées avec des machines à traire. Alors, le lait vient plus assez, à la paluche. Il volait des œufs, mangeait du maïs des bêtes... Il est revenu en ville, forcément.
Aïe aïe aïe ! comment passer l’hiver ?
Il y avait du vague à l’âme chez les vagabonds.
Restaient les ONG. Passer son temps à faire le queue ici pour un bol de soupe et un café, là pour dormir dans des draps en papier et des petites couvertures, attraper de la vermine ou une allergie aux insecticides, choper la crève des crevures malades tout autour... et partir dans le froid du petit matin avec tes vêtements lavés qu‘ont rétréci et ne te tiennent plus chaud.
— Une fois, on m’a donné une tente. Ouais ! Tu penses bien qu’on me l’a fauchée vite fait raconte Tony, un petit gabarit épais comme un crayon. Je joue de la flûte avec un chapeau pour la quête. Je pouvais pas tenir tout, la tente, la flûte, le chapeau. Plus de tente.

Adieu, Bubu, Tony, le philosophe et les autres. Je suis rentré à la maison un peu chamboulé, un peu beaucoup, même. Ma... enfin, celle que j’aime, m’attendait pour dîner. Elle avait fait du gratin de pommes de terre, c’est ce que je préfère. Il faisait bon à la maison, mais je n’arrivais pas à cesser de grelotter, et je boudais le gratin. Ma chérie n’était pas contente. Alors, je lui ai tout raconté, d’abord elle riait parce que quand on raconte le bonnet bleu à Bubu et le philosophe débraguetté se paluchant devant tout le monde, ça fait rire, d’abord. Mais après, elle a repoussé son assiette, elle est venue contre moi, et on a imaginé.
On se faisait un film : on ne voulait plus de mes articles, ni au Soir, ni au Pays et son bouclar, où elle vendait des fringues, fermait. Il est toujours sur le fil du rasoir, ce petit magasin, de toute manière. On touchait un peu de pognon, mais avec les crédits, les assurances, la bouffe, le chauffage, c’était vite mangé. Il y avait les huissiers, les injonctions de payer des sommes devenues exorbitantes. La maison était vendue, sans un sou pour nous, tout pour rembourser le crédit. Et nous ? où aller ? D’abord chez des copains, très peu de temps car ils voient sur quel toboggan on est. Et puis...
Il n’était pas gai, notre film et il nous expliquait combien on était vulnérables, combien on était faits du même bois que tous les clodos de mon reportage. Nous, on s’aimait plus que tout, alors on s’est serrés fort, on a fait l’amour en appréciant chaque geste, chaque caresse comme si, après, on pourrait plus pareil. Dans nos draps frais, dans notre maison tiède, heureusement, il y avait notre amour. Le lendemain matin, j’ai remis mon reportage au Soir, qui me l‘a bien payé... Ma douce avait fait de belles ventes, et comme elle est au pourcentage, c’était bien. Alors, on a fait un grand chaudron de ragoût de bœuf (en promo au super) aux carottes et aux pommes de terre, une pile d‘assiettes en plastoc et des couverts itou, deux rouleaux de papier absorbant, et on a filé retrouver mes clodos. On a fait la fête. On avait apporté les vieilles couvrantes de mamy qu’on gardait à la cave, et ses coussins démodés. On avait tous chaud dedans et dehors. On était sous leur pont, près de leur planque et il ne pleuvait pas. Tony a joué de la flûte et le philosophe, qui se tenait bien pour une fois, nous a raconté des histoires du vieux temps. Il en sait, des choses, celui-là. Et j’ai eu l’idée d’un autre reportage, différent, fait aussi pour faire réfléchir les quidams comme nous... Et peut-être aussi un livre... les idées se bousculent... on verra.
Il faut qu’on leur trouve un local, aussi. J’ai une petite idée. C’est une histoire du philosophe qui m’y a fait penser.
Quand on est rentré, la maison n’était pas très chaude, mais on avait un toit, un nid d’amour et de l’amour à mettre dedans, de toutes sortes d’amour, le nôtre, bien sûr, mais il avait fait des bourgeons dans d’autres directions. On avait des projets, du pain sur la planche, du grain à moudre, plus de temps à perdre...

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Image de Printemps 2018

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Dranem · il y a
Votre personnage, Bubu me fait penser a ce magnifique clochard Boudu sauvé des eaux, interprété par Michel Simon dans un film de Renoir. Bubu dans un monde ubuesque , une société déshumanisée qui voudrait éradiquer les gueux Un texte d'une authentique actualité !
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Nicolaï Drassof · il y a
Merci pour ce rappel bien ancien. Comme la société a changé ! Boudu était flamboyant et volontairement nuisible, il doit en rester. Mais les Bubu tranquilles et perturbés sont certainement les oubliés de notre actualité.
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Nicolaï.
Mon sonnet Mumba que vous avez soutenu est en finale : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Une nouvelle petite visite ? Bonne journée à vous !

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Nicolaï Drassof · il y a
Je comptais bien m'y rendre, mais je ne cours pas vite!
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Jean Calbrix · il y a
Petit train va loin, Nicolaï ! Merci pour votre soutien
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Nicolaï Drassof · il y a
sacré succès, Mumba! Complilments
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Nicolaï Drassof · il y a
Paul Thery votre gentil commentaire s'est effacé, probablement de ma faute. Je l'ai copié sur le mail et le replace ici :
Que dire de plus que tous les commentaires pertinents ci-dessous ? Que c'est touchant et plein d'humanité, et de plus extrêmement bien écrit.

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Nicolaï Drassof · il y a
Merci d'être venu et grand merci de vos appréciations qui me font grand plaisir
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Plumareves · il y a
Verve et générosité pour ce beau récit sur l'effroyable misère qui gangrène nos sociétés placées sous la coupe réglée du sacro-saint "chiffre" et sur les initiatives individuelles qui témoignent encore de la survivance de l'humain dans ce monde de brutes.
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Nicolaï Drassof · il y a
Merci de ce commentaire qui me touche en ceci : Pourquoi critiquer toujours nos institutions en leur laissant l'initiative qu'elles ne prennent que si cela nous importe, sans rien faire pour démontrer que cela nous importe ? Si nous démontrons sans cesse que le gain(chiffre) nous importe, et jamais que la souffrance si proche nous importe au moins autant, pourquoi les gouvernants agiraient-t-ils ? Nous votons, nous sommes responsables ....
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Kiki · il y a
un texte joliment mené sur un sujet qui reste encore tabou. Bravo à vous. MES VOIX.
Si vous n'avez pas visité les cuves de Sassenage je vous invite à aller le lire coté poème. MERCI D'avance

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Nicolaï Drassof · il y a
Merci de votre visite, Kiki. Plus oublié que tabou, ce thème. L'actu s'empile en couches successives, gare à celui qui se trouve en-dessous , il cesse d'exister.
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Nicolaï Drassof · il y a
Merci Fred. Une bien petite compassion vu l'ampleur du problème. mais je crois à la mission du colibri !
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Fred Panassac · il y a
Un récit plein de compassion et qui propose quelques remèdes humains à cette misère qui n’a pas qu’un seul visage. Mes voix pour votre beau texte, Nicolaï.
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Margue · il y a
mes votes , drôle et triste à la fois !
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Nicolaï Drassof · il y a
Le point positif, c'est mon jeune pigiste qui n'en est pas sorti indiffrent
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