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Brownie

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Daniel arrive au comptoir du co-working space, et demande en regardant sa montre: « qu’est ce que vous avez comme carrot cake aujourd’hui? ». Charlotte, la serveuse qui se tient face à lui derrière le présentoir, s’apprête à lui répondre, mais au moment d’ouvrir la bouche elle aperçoit Clara tout sourire qui lui fait signe de la main de s’affairer ailleurs.

Charlotte lui fait un clin d’oeil, et se retire du côté de la machine à café. Daniel lève les yeux, attendant une réponse. Le visage de Clara s’éclaire. Daniel détourne le regard pour jeter un coup d’oeil à son laptop laissé ouvert sur l’un des bureaux de l’open space. Clara dit: « Bonjour Daniel, comment allez-vous? ». Daniel oblique de la tête en guise de réponse. Clara demande: « Sur quoi travaillez-vous en ce moment? »

Daniel répond: « plusieurs textes extrêmement compliqués. » Daniel est traducteur. L’agence lui a commandé un lot de traduction de corpus juridiques pour plusieurs cabinets d’affaire anglo-saxons de premier plan. L’agence travaille pour les avocats, Daniel pour l’agence. Les textes sont très techniques et les délais sont courts. Daniel a une montagne de mails qui lui demandent l’avancement de ses traductions. Il en reçoit un quasiment un toutes les heures. Pression et manque de sucre. Il répète: « qu’est ce que vous avez comme carrot cake aujourd’hui? »

Clara avale sa salive et récite sur un ton de fillette: « brownie noisette, cookies dark chocolate,... » Daniel coupe ici le détail de la carte et commande: « brownie noisette ». Clara baisse la tête. Elle fait quelques pas vers les gateaux, disposés à l’angle du comptoir, soulève la cloche de verre qui les maintient au frais, et saisit une part de Brownie noisette. Elle revient face à Daniel. Clara lève le menton et s’enorgueillit: « c’est moi qui l’ai fait, je l’ai prépa... » Mais Daniel fouille déjà dans ses poches et demande: « combien je vous dois? ». Clara fait une moue et propose: « je vous l’offre si v... » Daniel la remercie et tourne les talons pour retourner à son bureau.

Clara lance: « Vous savez pourquoi les pâtisseries s’appellent carrot cake dans les co-working? » Daniel s’arrête. Poliment il se retourne et dit: « Métonymie. Désignation de l’ensemble par un élément idéal typique. » Clara cligne des yeux et recule la tête. Daniel explique: « C’est comme dire ‘tête blonde’ pour écolier, tous les écolier n’ont pas les cheveux blonds. L’archétype désigne l’espèce. » Clara fait la mou. Daniel continue: « c’est parce que c’est le gateau représentatif de ce que vous proposez. Le modèle vitrine. On l’utilise comme synonyme de pâtisserie. »

Daniel espère que, si sa réponse n’est pas correcte, du moins le ton autoritaire avec lequel il l’a énoncée clora la question. Il tourne à nouveau le dos. Mais Clara a un petit rire. Elle rétorque: « vous avez faux. » Daniel, toujours par politesse, se retourne. Il pousse un soufflement. Clara rectifie: « enfin, vous avez sans doute en partie raison, mais il y une origine à cela. » Daniel a un doctorat en Etymologie. Il ne connait pas d’origine connu à cette expression, qui d’ailleurs est aussi récente que le succès des co-working. Il lui semble que partout où il a travaillé, Londres, Barcelone, Berlin, les pâtisseries s’appellent ‘carrot cake’ dans les co-working.

Clara commence, avec un air grave: « Le mot est anglais, mais l’usage vient du Français. » Daniel penche la tête. Il s’approche à nouveau du comptoir et dépose le brownie sur le bar. En voyant le gateau, Clara continue: « d’ailleurs le premier carrot cake était un brownie. Je veux dire, à l’origine de l’expression dans les co-working. » Daniel jette encore un coup d’oeil à son laptop. Il regarde à nouveau Clara. C’est vrai qu’elle est belle. Il s’accoude au comptoir. Clara raconte l’histoire.

Au tout début les co-working spaces étaient basiques. Sol en ciment, mobiliers de récupération, connection internet capricieuse. Michel Monet était l’un des premiers directeur de co-working, à Paris. L’espace s’appelait ‘la cantine’. Il s’agissait de créer un lieu où les travailleurs indépendants, lassés de bosser de chez eux ou au Star buck, pourrait se réunir avec d’autres indépendants pour travailler au même endroit. Retrouver une ambiance de collègues, sauf que tout le monde bosse pour des boites différentes.

A ce moment là, la cantine n’était pas le lieu branché qu’on connait aujourd’hui, qui d’ailleurs s’est renommée NUMA. L’espace était très dépouillé et n’attirait qu’une poignée de freelancers qui habitaient dans le coin, à Sentier. Le prix de location de bureau était cher. Et l’idée peu médiatisée.

Il n’était pas du tout sûr que cette façon de travailler se développerait, et les banques étaient frileuses pour faire les prêts nécessaires aux infrastructure. Mais Michel Monet est un business man. Il a le ventre rebondi et le nez qui flaire les tendances. Il voit l’avenir, et donc veut le devancer.

Michel Monet travaillait à un bureau dans le même espace que ces clients. Souvent ils les entendaient se plaindre: « internet a encore sauté! » « Pourquoi la connexion est si lente? ». Michel Monet regardait alors les co-workers croiser les bras, mettre les mains derrière la tête, et attendre.

Michel Monet sait que la meilleure façon de gagner des clients, c’est d’abord de ne pas perdre ceux qu’on a. Alors en voyant ses clients s’impatienter quand internet n’était pas bon, il eu l’idée de mettre un bar dans l’espace. On s’imagine que les co-working sont devenus ce qu’ils sont parce que des designers hyper tendance et des marketeux géniaux se sont penchés sur le sujet, et ont sorti de leur cerveau les modèles qu’on connait aujourd’hui. L’espace bar, l’espace salon, les sièges poire pour faire la sieste. En fait, à l’origine, toutes ces choses furent ajoutées pour occuper les co-workers quand internet merdait.

Michel Monet donc fut le premier à introduire un bar, avec des serveuses. Toujours deux au comptoirs. C’était à ce moment là qu’une simple planche posée sur tréteaux. Les serveuses discutaient avec les clients quand ceux ci ne pouvaient rien faire d’autre, et accessoirement leur servaient un café d’une simple machine domestique branchée dans un coin. Michel Monet a des bonnes intuitions. Le bar fidélisa ses premiers clients, et incita de nouveau à venir. Le café était vendu plus cher qu’ailleurs, mais comme on était sur place et qu’on avait rien d’autre à faire alors on le prenait quand même.

Un jour qu’internet coupa encore une fois, un client qui était au bar, une espèce de développeur gras, boutonneux, bougon et antipathique, s’exclama: « C’est incroyable! Ce lieu s’appelle la cantine, mais je ne peux même pas manger un truc avec mon café! ». Les yeux de Michel Monet brillèrent. Il se trouvait qu’une des serveuses qui travaillaient pour lui, Wafaa, était une fan de pâtisserie. Elle avait un blog sur lequel pullulait des centaines de recette. Elle postait des selfies d’elle avec ses gateaux en arrière plan. Sur son blog on pouvait lire qu’elle utilisait toujours les meilleurs ingrédients, des produits biologiques, des farines improbables et des huiles rarissimes.

Plusieurs fois elle avait amené des gateaux qu’elle partageait secrètement avec sa collègue Miriam et son boss Michel Monet. Quand ce client gras et fat quitta le comptoir pour retourner à son bureau, Michel Monet s’empressa d’aller voir Wafaa, les yeux brillant comme des lingots d’or. « Dites moi Wafaa, dit-il, que faites-vous de ces gâteaux que vous postez sur votre blog? » Wafaa fut un peu gênée. Souvent elle distribuait des parts à ses voisins, amis et visites de hasard, mais souvent également elle jetait les gateaux, écoeurée d’en trop manger. Une fois qu’elle avait pris la photo pour son blog, il semblait que le gateau ne servait plus à rien.

« Est-ce que cela vous dirait, demanda Michel Monet, que je vous achète vos gateaux? » Wafaa fut surprise par la question. « Nous pourrions à l’essai, commencer par ce délicieux brownie que vous savez faire, avec les ingrédients exceptionnels que vous utilisez! Je vous en achète un pour demain, cinq euros. » Wafaa accepta la proposition. Quelque chose néanmoins la tracassait. Cinq euros ça ne couvrait pas les ingrédients. Bien qu’elle cuisinait d’ordinaire gratuitement, et parfois pour le seul estomac de sa poubelle, il lui sembla désormais que son gateau devrait être acheté à son juste prix. Mais le deal avait été fixé. Et Michel Monet n’était pas disposé à acheter ses gateaux plus cher.

Aussi, Wafaa, pour rentrer dans ses frais, décida d’économiser sur les ingrédients. Au lieu des huiles et des farines spéciales, elle acheta des produits discount. Au lieu des noisettes bio, elle acheta des noisettes préparées industriellement. Elle se mit au fourneau et cuisina le brownie. Comme Wafaa avait de l’expérience, le résultat fut loin d’être mauvais, même s’il ne rivalisait pas avec ces autres réalisations. Le lendemain, elle apporta le brownie emballé une première fois dans du papier aluminium et une seconde fois dans un torchon. Michel Monet lui demanda de le découper en dix parts, pour qu’elles fussent généreuses, et fixa le prix à 4,50 euros la part, étant donné le monopole qu’il avait dans son propre co-working.

Les clients furent d’abord un peu hésitant à cause prix. Mais le gateau exposé au meilleur endroit du bar semblait si bon, et les coupures internet étaient si nombreuses, que les clients étaient soumis à une tentation constante. Michel Monet trouva bon de préciser avec une petite pancarte que le gateau était fait maison, et que la cuisinière était Wafaa. C’était un peu comme être chez soi, mais au travail. Par ailleurs Michel Monet avait dans la nuit changé l’emplacement du bar pour qu’il fût dans le passage.

Ainsi quand on entrait, quand on sortait, quand on allait aux toilettes, on passait devant le gateau de Wafaa. Si bien qu’en moins d’une heure les dix parts avait été achetées, goûtées, machées, digérées, et Wafaa complimentée.

Cette idée de la serveuse qui cuisine les gateaux s’est alors répandue, et tous les co-working adoptèrent le modèle.

Daniel regarde intensément Clara. Clara se retient un petit moment, pour profiter de cette oeillade. Daniel ouvre les yeux encore plus grand. Clara continue l’histoire.

Si c’est Michel Monet qui a trouvé le modèle, c’est Wafaa qui trouva le nom. Elle en parla à sa collègue Myriam. Et la discussion ressembla à peu près à ce qui suit. Si on y réfléchit bien, les clients payent un prix exorbitant une part de gateau parce qu’ils l’ont sous le nez constamment et qu’il n’ont pas le temps d’aller à la boulangerie du coin. Le co-working achète un gateau qu’il pense composé des meilleurs ingrédients et cuisiné avec amour « comme à la maison », alors qu’on utilise que des produits basse qualité pour rentrer dans les frais. Et la serveuse surtout, la serveuse se retrouve a vendre elle même son propre gateau jusqu’à dix fois le prix qu’on lui a acheté. Tout le monde se fait avoir en quelque sorte.

D’où le nom Carotte Cake.

Daniel sourit. Mi amusé mi incrédule. Il demande: « mais pourquoi cette Wafaa n’a-t-elle pas vendu son gateau directement aux clients? ». Clara hausse les épaules. Alors Daniel lui fait un clin d’oeil et il retourne aux traductions que l’agence lui a commandées pour ses clients avocats.
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