Brogus-le-Minus

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J'ai lu un jour : "l'entre-les-lignes est l'espace merveilleux où le lecteur, à bout de raisonnement, ramasse la lumière magique qui lui donne ce qu'il veut : être persuadé." Voilà ce qui porte  [+]

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Papa Dembo est grand comme le plus grand des séquoias, plus savant que le sorcier et il raconte les histoires mieux que personne. Fermez les yeux et écoutez le conte qu'il a planté en terre et qui a éclos.

Il y avait une fois, dans un village reculé au cœur du bush, une famille qui vivait pauvrement des maigres récoltes que lui donnait la pauvre terre où était construite la petite ferme.
Un jour d'été brûlant, la mère mit au monde un petit garçon. En fait, il était terriblement petit et malingre, mais il souriait déjà. Le père sortit de la maison en se lamentant sur le sort que lui avait certainement jeté Mère Nature pour lui avoir donné un enfant qui ne serait jamais d'aucune utilité aux champs. Il alla chercher du réconfort auprès de son frère qui venait d'être père à son tour d'un garçon déjà de bonne taille et à l'allure costaude. Le père sentit le désespoir le gagner et repartit chez lui, décidé à abandonner son enfant aux bêtes sauvages.
Lorsqu'il entra dans la maisonnette, il fut surpris de trouver autour du berceau plusieurs oiseaux aux couleurs chatoyantes, virevoltant au-dessus de la petite tête et lançant des piaillements stridents.
― Que font tous ces volatiles ici, cria-t-il, allez, ouste, du balai !
― Mon époux adoré, ne vous emportez pas de la sorte. Ce sont les fées-marraines de notre petit. Elles viennent lui apporter leur protection et lui donner son nom de petit d'homme. Il s'appellera Brogus-le-Minus. Ne trouvez-vous pas que ce nom lui va à ravir ?
Sidéré par ces propos, le père sortit et décida de ne plus jamais regarder cet enfant qui lui tordait le cœur. Pendant ce temps, les fées-marraines ne se contentèrent pas de donner son nom à Brogus-le-Minus. Elles lui conférèrent le pouvoir de courir aussi vite que le guépard, d'être aussi fort que l'éléphant et aussi agile que le singe. Elles lui donnèrent accès au langage de la Nature, de la Terre et des Êtres Vivants.

Quelques années passèrent et Brogus-le-Minus se montra digne des dons qu'il avait reçus. Il aidait aux champs en semant et moissonnant plus vite que tout le monde, il portait des charges tellement lourdes que leur poids lui tassait le corps, il grimpait tout en haut des arbres à la vitesse de l'éclair pour y cueillir les meilleurs fruits. Chaque jour, il faisait le bonheur de sa mère et, finalement, la fierté de son père. Il n'en était pas de même de son cousin, prénommé Hardé-le-Malaisé, que les fées avaient ignoré et qui passait son temps à lambiner et à rechigner au travail, cherchant toujours quelle entourloupe il pourrait bien faire à Brogus-le-Minus ou quel méfait il pourrait commettre pour attirer l'attention sur lui.

Malgré l'ardeur au travail de Brogus-le-Minus et de son père, les récoltes étaient de plus en plus maigres tant le soleil grillait les cultures et asséchait les puits. Brogus-le-Minus avait beau parlementer avec l'astre pour qu'il calme ses ardeurs, il n'en faisait qu'à sa tête et continuait de darder ses rayons implacables.

Un soir qu'il prenait le frais devant la maison, Brogus-le-Minus vit ramper vers lui un énorme serpent. Comme il pouvait parler aux animaux, il lui lança :
― Halte-là, serpent de malheur, passe ton chemin et évite ma maison ou il t'en cuira.
― Je sssuis ssseulement venu te parler ; n'aie crainte, j'ai mangé la sssemaine dernière et ta maigreur est loin de me sssatisssfaire.
La curiosité de Brogus-le-Minus l'emporta sur la crainte.
― Je t'écoute, dit-il.
― J'ai vu que tes cultures étaient bien desséchées pour la saison et que l'eau ne coulait plus beaucoup de la source du village. Je pense connaître la raison de cette situation...
― Comment pourrais-tu savoir cela, bête maléfique ? Mais parle, tu en as déjà trop dit.
Le serpent savait bien que la curiosité de Brogus-le-Minus serait la plus forte et qu'il tomberait dans son piège. Il ajouta :
― On raconte que la Princesse de l'Eau a disparu et qu'elle a emporté les nuages de pluie avec elle. Ceci expliquerait cela. Un garçon aussi agile et rusé que toi devrait pouvoir remédier à ce problème...
Cette information intrigua Brogus-le-Minus et il décida qu'il était de son devoir de partir à la recherche de la vérité. Il rentra et exposa son projet à ses parents qui lui interdirent de partir tant ils avaient peur des dangers d'un tel voyage pour leur fils si petit.

Mais minus ou pas minus, Brogus-le-Minus n'était pas bonhomme à renoncer si vite.

Il annonça à tous la nouvelle de la disparition de la Princesse de l'Eau. Les villageois pleurèrent et se lamentèrent sur les sécheresses à venir, certains que la Princesse de l'Eau les avait abandonnés, laissant leurs puits et les champs privés de l'eau bienfaisante des nuages. Brogus-le-Minus alla trouver le Chef du village et, bravant l'interdiction de ses parents, lui proposa de se lancer à la recherche de la Princesse de l'Eau. D'abord interloqué par la proposition du plus petit bonhomme de la contrée, le Chef du village accepta, mettant en garde l'intrépide sur les dangers de sa mission.
Brogus-le-Minus, sûr de lui et de sa force, partit le lendemain, le baluchon sur l'épaule, à la recherche de la Princesse de l'Eau qu'il imaginait belle comme une source claire. Il ne vit pas Hardé-le-Malaisé le suivre de loin sur le chemin et s'enfonça dans le bush en sifflotant.
Il marcha et marcha encore, les sandales remplies de sable brûlant et les yeux grillés par les rayons du soleil.

Le soir venu, fourbu et assoiffé, il vit enfin une mare où il pourrait s'abreuver. Un énorme hippopotame avait pris place en son milieu, la transformant en cloaque nauséabond. Comme Brogus-le-Minus pouvait parler aux animaux, il dit à l'hippopotame :
― Eh, toi ! Le pachyderme, laisse-moi un peu de place pour prendre de l'eau.
― Qui oses-tu traiter de pachyderme, toi le microbe qui dérange mon sommeil ?
― Toi pardi ! À qui d'autre pourrais-je parler ici ?
― Puisque tu es si sûr de toi, essaie donc de remplir ta gourde, répondit l'hippopotame goguenard.
Brogus-le-Minus, qui avait pris soin d'accrocher sa gourde à une ficelle, lança le récipient dans l'eau de toutes ses forces et le ramena à lui à la vitesse d'un cheval au galop, rempli d'eau.
― Tu vois, tu es bien trop lent pour moi !
― Tu as eu de la chance pour cette fois, mais la chance peut tourner, tu verras.
Brogus-le-Minus repartit désaltéré, content du tour qu'il avait joué à l'hippopotame.
Il continuait sa route, insouciant, lorsqu'il entendit un vrombissement derrière lui. Il n'eut pas le temps de se mettre à l'abri quand un nuage de sauterelles fondit sur lui, lui picorant le corps de leurs petites dents acérées, dévorant au passage son chapeau déjà bien fatigué. Il eut beau batailler, lancer les bras et les jambes pour se défendre, courir le plus vite possible pour échapper à la horde, rien n'y fit. Il était en train de capituler, assis sur le bord du chemin, le corps recouvert de bestioles agressives, lorsqu'il vit une silhouette floue s'approcher, comme un mirage au milieu du désert. À sa vue, les sauterelles lâchèrent leur proie et partirent en poussant des grincements haineux. Brogus-le-Minus restait prostré à terre, les vêtements en lambeaux et le cœur alourdi par sa défaite.
Un vieil homme à la barbe blanche, flanqué d'un vieux dingo jaune et crasseux à la gueule édentée, s'assit près de lui.
― Je suis arrivé au bon moment, semble-t-il, lança le vieil homme.
― J'aurais pu les vaincre, rétorqua Brogus-le-Minus, quelques secondes de plus m'auraient suffi.
― Peut-être dis-tu vrai. Je t'observe depuis ton départ et ton courage mérite d'être souligné, cela va de soi. Aussi ai-je décidé de te venir en aide pour poursuivre ta quête.
― Je ne comprends rien à ce que vous dîtes, vieil homme.
― En ma qualité de plus Vieux Sage du bush, je peux te faire don de cet objet.
Disant ces mots, le Vieux Sage fit apparaître un bâton dans la gueule du dingo. Une poussière d'étoiles scintillait à ses extrémités et son écorce dégageait une odeur enivrante. Brogus-le-Minus voulut s'emparer du bâton, mais le dingo se mit à grogner, prêt à lui sauter à la gorge.
― J'ai oublié de te dire que tu devras aller chercher le bâton dans la gueule de mon ami le dingo si tu veux le posséder. Tu dois savoir qu'il décide seul de ses actes et reconnaît les personnes dignes de sa confiance.
Comme Brogus-le-Minus pouvait parler aux animaux, il s'adressa au dingo.
― Tu es le plus beau dingo que j'ai jamais vu ! Nous pourrions être amis toi et moi, qu'en dis-tu ?
L'animal continuait de grogner et de tourner autour de Brogus-le-Minus d'un air menaçant. Voyant que le dialogue ne suffisait pas, Brogus-le-Minus décida d'user de ruse et de rapidité pour le tromper. Il saisit un morceau de branche tombé au sol et le lança loin devant lui, stimulant le dingo pour qu'il aille le chercher et lui rapporte. Le dingo fonça vers sa nouvelle proie, heureux de pouvoir jouer, et lâcha le bâton comme l'avait prévu Brogus-le-Minus. Rapide comme l'éclair, il s'empara du bâton magique et frappa le sol avec son extrémité. Une gerbe d'étincelles figea le dingo sur place et Brogus-le-Minus sentit la force du bâton envahir son corps.
― Quelle magie est-ce là ? demanda-t-il au Vieux Sage.
― Il n'est de magie que celle à laquelle tu veux bien croire mon jeune ami, répondit le Vieux Sage. Puisque tu as vaincu, le bâton est tien. Sois digne de son pouvoir pendant ta quête. Le dingo te guidera, c'est un compagnon fidèle et dévoué, traite-le bien.
― Soit ! En route, dingo, toi et moi allons faire équipe désormais.
Brogus-le-Minus remercia le Vieux Sage et reprit son chemin, le dingo trottinant à ses côtés.

Tout à coup, ses pieds butèrent contre un monticule qui se mit à remuer sous l'impact. Le serpent maléfique en sortit, faisant cliqueter ses écailles et se dressant devant l'entrée de son trou.
― Ainsssi te voiccci, je t'attendais.
Brogus-le-Minus recula de quelques pas, se tenant sur ses gardes, car le serpent semblait décidé à l'engloutir cette fois. Le dingo aboyait de toute sa force contre cet animal qui le répugnait et semblait lui aussi impressionné. Une petite voix plaintive se fit entendre au fond du trou, une voix d'eau claire qui criait à l'aide. Brogus-le-Minus comprit qu'il avait devant lui le ravisseur et que la Princesse de l'Eau était enfermée dans le trou.
Aussitôt, la bataille s'engagea. Le serpent se dressa devant Brogus-le-Minus, sa langue fourchue et venimeuse en avant. Brogus-le-Minus, grâce à son agilité, évita le jet de venin et sauta sur la tête du serpent. Le reptile tournoyait sur lui-même pour se débarrasser de l'intrus et Brogus-le-Minus fut projeté en l'air. Il resta suspendu quelques secondes avant de fondre sur le serpent, brandissant le bâton magique, et frappa le serpent entre les deux yeux. Une couronne d'étincelles jaillit du bâton et transforma le serpent en statue de sel. Les nuages de pluie, qui étaient venus pour assister au combat, déversèrent toute leur eau sur le serpent-statue qui fondit sur le sable et disparut à jamais. La Princesse de l'Eau sortit du trou, aidée par le dingo fidèle. Elle s'approcha de Brogus-le-Minus et lui dit :
― Comment un si petit homme a-t-il pu vaincre cette bête immonde ? Vous devez être bien courageux pour avoir accompli cela. En gage de mes profonds remerciements, je vous fais don de cette précieuse goutte. Elle est mon miroir et mon reflet tout à la fois et vous portera bonheur.
La goutte légère glissa dans les mains de Brogus-le-Minus, miroitant tel un diamant, et alla se cacher dans le fond de sa poche. Brogus-le-Minus se prosterna devant la Princesse de l'Eau alors que les nuages de pluie l'emportaient vers son palais. Il la regarda s'éloigner, soupirant et se demandant comment il pourrait séduire une si belle personne, lui que la nature n'avait pas gâté.

Mais minus ou pas minus, Brogus-le-Minus n'était pas bonhomme à renoncer si vite.

Il reprit bien vite ses esprits et se remit en route vers le village pour annoncer la bonne nouvelle. Il remarqua alors que le dingo n'était plus à ses côtés. Il appela à plusieurs reprises sans succès.
― Ce dingo n'est pas si fidèle que cela, se dit-il.
Caché derrière un bosquet, Hardé-le-Malaisé, qui avait suivi son cousin depuis le début, tenait fermement le dingo et enserrait sa gueule dans une muselière. Puis, il attacha le dingo aux branches et suivit Brogus-le-Minus de loin.

Brogus-le-Minus marchait d'un bon pas lorsqu'il reçut un coup derrière la tête qui le fit tomber évanoui. Derrière lui, Hardé-le-Malaisé ricanait de plaisir. Il saisit le bâton magique et partit en direction du village, laissant Brogus-le-Minus inanimé au bord du chemin. Il arriva au village, brandissant le bâton et criant qu'il avait libéré la Princesse de l'Eau des écailles du serpent maléfique. Tous les villageois sortirent de leur maison et acclamèrent Hardé-le-Malaisé.
Pendant ce temps, Brogus-le-Minus revenait doucement à lui, le visage copieusement léché par le dingo qui avait réussi à briser ses entraves et avait retrouvé son maître. Tous deux coururent vers le village aussi vite qu'ils le purent.
Arrivé sur la Place au Puits, Brogus-le-Minus vit tous les villageois rassemblés autour d'Hardé-le-Malaisé qui racontait ses exploits. Il s'approcha de l'assemblée et déclara :
― J'ai retrouvé et libéré la Princesse de l'Eau.
Tous éclatèrent de rire et le Chef du village lui lança :
― Hélas, j'ai bien peur que tu nous racontes un mensonge, mon cher Brogus-le-Minus. C'est Hardé-le-Malaisé qui a libéré la Princesse de l'Eau après avoir affronté maints dangers qu'il vient de nous conter.
― Ce n'est pas la vérité, insista Brogus-le-Minus. Il m'a suivi et assommé sur le chemin, il a volé le bâton magique que m'avait donné le Vieux Sage, il a attaché et muselé mon fidèle dingo.
Le Chef du village, qui était un homme raisonnable et bon, décida de mettre à l'épreuve les deux garçons pour en avoir le cœur net. Il déclara :
― Celui qui arrivera à faire venir la Princesse de l'Eau sur le champ jusqu'à notre village sera celui qu'elle désignera comme son sauveur et qu'elle épousera.
Hardé-le-Malaisé objecta que la Princesse de l'Eau ne pouvait se déplacer aussi rapidement.
Brogus-le-Minus, de son côté, se souvint de la goutte qu'elle lui avait donnée en récompense de sa bravoure et se rappela les mots qu'elle avait prononcés.
Il sortit délicatement la goutte du fond de sa poche, elle ondulait doucement, faisant miroiter mille facettes irisées. Il la lança vers le ciel et aussitôt la Princesse de l'Eau apparut, auréolée de petits nuages qui lâchaient une pluie fine et délicieuse. Elle descendit sur la terre ferme et vint caresser la joue de Brogus-le-Minus qui grandit à l'instant de plusieurs centimètres si bien que ses yeux d'ébène purent se mirer dans le regard limpide de la Princesse de l'Eau. Autour de lui scintillaient des milliers de gouttes comme autant de perles merveilleuses.
Les villageois, éberlués par ce spectacle, sautèrent de joie tandis que le Chef du village regardait la scène avec un sourire de satisfaction.
Quant à Hardé-le-Malaisé, il fut banni et alla se cacher au fond du bush. Nul ne le revit jamais.

Les noces furent célébrées le lendemain autour d'un grand banquet fleuri et la fête battit son plein jusque tard dans la nuit.

Ce soir-là, assis devant sa petite maison, Brogus-le-Minus remercia le ciel de lui avoir fait don d'une si belle et précieuse épouse et promit aux nuages de faire bon usage de l'eau qu'ils voudraient bien déverser sur le village.

Depuis ce jour, les puits ne furent plus jamais à sec et les récoltes abondèrent dans ce coin reculé et brûlant du bush.

Et voilà, Papa Dembo est parti et il a replacé le conte sous l'arbre où il l'avait planté.
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