Borboleta

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‎"Il y a dans ma nature un défaut capital : l'amour du fantastique, des aventures extraordinaires et inouïes, des entreprises ouvrant des horizons illimités...Dans une existence ordinaire  [+]

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« O homem é do tamanho do seu sonho »
« Tout homme est de la taille de son rêve »
Fernando Pessoa


Putain, il faut que j’arrête de boire !
Toi tu me l’aurais dit Bernardo, avec tes grands yeux verts ouverts fixant la mer. On était partis ensemble du même foutu régiment de Lisbonne qui chialait ses hivers fascistes entre les guinguettes ivres de fado et les agents de la PIDE, police politique moderne, avant-gardiste ; des artistes de la torture à faire gerber la moindre poule pondeuse des nombres à huit chiffres d’hypothétiques complots nucléaires. 1961, l’empire lusitanien, construit à coups de bottes et de feu, s’effritait comme un mur lézardé par la rage d’exister, là-bas, sur les rives humides de l’Afrique, et le grand Salazar, père du peuple de la vraie foi catholique, apostolique et romaine, voulait combler les brèches de cet immense château de sable appelé Angola avec le plâtre de jeunes Portugais à peine sortis du jupon de leurs mères. Et toi et moi, on était parmi ces regards perdus sur le pont, à fixer les rouleaux de l’Atlantique et au loin les lumières cadavériques du port de Luanda.

À peine avions-nous franchi le quai livide de notre service volontaire obligatoire que les camions, les routes et les forêts nous menaient vers l’intérieur des terres. Carmona, qu’ils disaient, foyer de rébellion ; il faut mater ces nègres, qu’ils disaient. L’odeur de pisse sur mes cuisses, j’avais peur, toi aussi, ils nous ont filé des fusils d’assauts américains brillants comme les bijoux que les vieilles dames de Braga portent le dimanche à la messe devant Jésus-Christ rédempteur des hommes et des prêtres.
Putain d’expédition punitive !
Le jour précédent, on s’ennuyait dans les cales d’un vieux rafiot militaire, et là, putain, putain, Bernardo, la grenade à la main, la peur au ventre, un village de cases tranquille à la levée du jour, le feu lacérant les herbes, les hurlements des mères devant les morceaux de gamins déchiquetés... Tirez, tirez, pas de quartier, qu’ils disaient : finitions à la machette, le sang giclait comme de la bave de crapaud paludéen, on mitraillait au hasard en hurlant pour couvrir le cri des morts et le silence des vivants.
Le silence, le pire des silences, pire même que le silence qui se faisait quand tu rentrais du bureau du colonel Oliveira à minuit, les yeux rouges, humides, oscillant entre colère et désespoir. Le colonel Oliveira, cet enfoiré de moustachu, se croyait au-dessus du bien, du mal, des hommes et des choses. Il venait devant le régiment rassemblé au garde à vous... « Rompez les rangs » et il criait « Borboleta, dans mon bureau » et tous savaient le sens de la sentence qu’il t’infligeait sur le bureau de bois déchiqueté où, nu, tu hoquetais au rythme de la misère tantrique du colonel Oliveira Dos Santos Costa De Freitas.

Il t’appelait (et d’autres aussi) Borboleta, mais moi je préfère t’appeler Bernardo, quand je pense à Borboleta, je pense aux bottes et au fouet du colonel, je préfère t’appeler Bernardo, même si je sais qu’après le massacre, à côté de Bungo, tu as vu sur un arbre un papillon si beau que tes grands yeux se sont posés sur ses écailles écarlates et que tu l’as pris avec toi pour toujours.
Borboleta, papillon en portugais, et toi, tu t’es mis, frénétiquement, à les collectionner. Face aux marches de nuit, à la mort autour qui rôdait, aux cris des suppliciés qui résonnaient encore dans ta tête ; face au colonel, aux rations de combat pourries, mangées par les asticots et nous, soldats de l’immortel empire multi continental grandiose qui semait la mort et le café sur les corps lacérés des noirs, toi, tu collais des papillons et tu passais tes heures de repos à fixer les nervures costales et longitudinales des cinq cent dix espèces de lépidoptères angolais que tu espérais un jour accueillir dans ton cimetière de papillons protégés de la folie des hommes et de la pluie torrentielle.

Toi, tu parlais de moins en moins, les cris « Borboleta ! Borboleta ! », les couchers de soleil même tu ne les regardais plus, tu toussais comme un damné, parfois je te mettais la main sur l’épaule et je disais : « Ça va aller Bernardo, on a plus que dix-huit mois à tirer, après on retourne à Coimbra. »

Je bois, tu vois, cet alcool frelaté, comme celui qu’on buvait à Carmona pour oublier ta disparition du régiment ce jour pluvieux où la terre collait aux mains comme la bouillie de manioc des cafés de la grande rue qui terminait sur le mouroir à ciel ouvert qu’on appelait aussi, quand on était bien élevé et fidèle et patriote à redingote, hôpital militaire. Un matin, je me suis levé et tu n’étais plus là et on se demandait tous où tu étais parti au milieu de nulle part dans ce trou hostile, plein de merde et de sang coagulé sucé par les vautours, et vendu par des hommes d’affaires métropolitains la croix au cou et le flingue à la ceinture.

Les agents des services avaient beaucoup de sales secrets entre les oreilles et entre les jambes. L’un d’eux n’était pas qu’ils avaient appris de sources fiables que le soldat Bernardo Soares surnommé, pour rire, enfin, pour se moquer, Borboleta, avait rejoint les troupes du Mouvement pour la Libération de l’Angola, un groupe de nègres illégaux, assassins, communistes, épouvantables qui n’avaient aucune gratitude envers l’Empire, les écoles, les grenades, les poèmes de Camões, les cocktails Molotov et l’esclavage civilisé bien propre et moderne qu’on avait proposé à ce peuple de sauvages.
J’ai gardé pour moi mes pensées sur cette guerre absurde, obligatoire comme l’école primaire, et je me suis dit qu’au moins, peut-être, on ne sait jamais, il est possible que tu y trouves une once de sens contrairement à nous, au régiment, sous le règne de la misère tantrique du colonel Oliveira Dos Santos Costa De Freitas.

On a passé des mois dans la boue à pleurer la mort des blancs, des noirs, des marrons, de notre innocence et du courage de dire non et puis un jour en plein raid sur un hameau qu’on allait torcher comme une bougie de cadeau d’anniversaire, on s’est aperçu que des locaux avaient commencé le travail pour nous. Alors on a été surpris et on s’est promis de pas tout faire flamber avant de savoir pourquoi les villageois venaient de brûler cette case et ils nous ont expliqué qu’ils avaient aperçu un homme blanc avec des yeux verts, il faisait l’amour avec un autre homme, un noir, et la sodomie c’est pas permis par la religion de l’amour et de la bonté Marie Jésus et donc la foule amassée devant la hutte avait mis le feu à celle-ci, et au moment où les deux amorzinhos avaient essayé de sortir, on leur avait lancé des pierres histoire d’être bien sûr qu’ils soient brûlés par les feux de l’enfer, Alleluia.
Et moi, je n’ai pas pu m’empêcher de regarder, au milieu des cendres, toutes ces antennes de papillons Bernardo, et les ossements de noirs et de blancs, ils sont blancs, assez minables et rachitiques, mais je savais que l’un des deux c’était toi alors ça m’a fait bizarre, j’ai eu envie de pleurer comme maintenant sauf qu’en plus j’ai vomi mon déjeuner de rations et mon café sur le sol à côté des ailes de papillons calcinées.

Alors oui, ça me fait un peu chaud au cœur qu’à l’indépendance de l’Angola, en 1975 – j’étais déjà rentré à Coimbra – le gouvernement, là-bas, a fait l’éloge de ton rôle dans la lutte, et puis paraît-il, il faut que j’y aille un jour, au quartier Kandombe de Carmona, qui maintenant s’appelle Uige. Juste en face de l’ancienne usine à bière Bangola, il y a une immense statue en forme de papillon et il est écrit sous ton nom, Bernardo Soares : « Tout homme est de la taille de son rêve ».

Bernardo, ça fait quinze ans que tu as pris ton envol ; tu m'as laissé tout seul à l’état de chrysalide, incapable de sortir de son cocon, alors pour oublier la merde que j’ai été et que je suis toujours, suintant et croulant sous le chagrin, putain, il faut que j'arrête de boire.

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Burak Bakkar · il y a
Bravo Arsène ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
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Laurence Delsaux · il y a
Difficile de commenter... Je n'aurais pas répéter cette phrase incroyable qui nous assène un coup de poing à la fin du deuxième paragraphe, mais pour le reste, rien à retirer. Je ne connais pas précisément la grande histoire en toile de fond, elle me renvoie à toutes les guerres, à la folie destructrice, à ces rêves déchirés, aux ailes coupées ou carbonisées. Que peut le poète dans un tel environnement?
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De margotin · il y a
Toutes mes voix.

Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir et à soutenir Nilie au concours du Prince oublié. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

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RAC · il y a
Un sujet (même plusieurs en fait !) pas évident, original et fort bien traité dans un style très fluide. Compliments !
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Virgo34 · il y a
Mes 5 voix pour ce texte fort qui fait réfléchir sur certaines périodes affreuses de l'Histoire.
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Fabienne Maillebuau · il y a
terrible, terrifiant. Des ailes de papillons, comme la fascination de Nabokov, mais pas d'ailes calcinées pour lui. L'espoir au bout avec une métamorphose, mes cinq voix, Arsène, je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/notre-choix-pour-la-vieillesse et https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/fleur-du-mal et https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/cancuterus le tout en moins de trois minutes.
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Jean Calbrix · il y a
Une belle tranche d'histoire du Portugal à l'heure de la décolonisation ! Obrigado, Arsène ! Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire mon sonnet Roberto qui est en finale automne : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Roberto
Bonne journée à vous.

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JACB · il y a
Un pan d'histoire soutenu par une écriture musclée et virile qui ouvre son coeur . Et puis les papillons si symboliques à qui l'on coupe les ailes en les clouant sur le papier comme des trophées d'une fragilité qu'on cherche à étouffer. C'est un texte percutant qui j'espère fera son chemin Arsène .*****
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Còtto Còtto · il y a
J'aime beaucoup le style de l'écriture qui donne un récit fort et de qualité, même si l'enchaînement parfois abrupte des idées m'a par moment un peu perdu. Bravo.
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Michael Touboul · il y a
J'ai bien aime mais je trouve qu'il y a des phrases un peu trop longues.

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