Bonne année 2035 Chapitre 3

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Pour la Saint-Valentin, Thomas lui réserva une merveilleuse surprise. Il lui demanda d’emménager avec lui.
- Tu es sérieux, tu veux qu’on vive ensemble ?
- Tout à fait sérieux. Ca fait trois ans qu’on est ensemble et je t’aime. Je ne peux plus attendre, je veux partager ta vie.
- Et ta sœur ?
- Elle aussi va se mettre en couple. On pourra récupérer son appartement. Je sais que ce sera dur pour toi de quitter ton père, mais tu n’as pas envie de vivre avec moi ?
- Bien sûr que si. Laisse-moi le temps de le lui annoncer en douceur.
Emma était heureuse de la preuve d’amour que Thomas venait de lui donner mais elle redoutait de quitter son père, qui avait été tout son univers pendant si longtemps. Mais elle savait que pour pouvoir vivre avec Thomas, elle devrait changer de noyau familial et donc ne plus jamais revoir son père physiquement. Pour Thomas, c’était plus facile. Après la mort de sa mère, c’était surtout sa sœur aînée qui s’était occupée de lui, puisque leur père s’abrutissait de travail pour oublier son chagrin. Et ce dernier avait succombé à un cancer deux ans plus tôt. Puisque la sœur de Thomas partait elle-même vivre avec son compagnon, il ne perdait rien à emménager avec Emma. Au contraire, cela lui éviterait de se retrouver seul. Mais Emma redoutait de quitter son père définitivement et s’inquiétait de le savoir seul au monde. Pourtant, quand elle se décida à en parler à Antoine, il prit la nouvelle avec philosophie.
- Bien sûr que tu vas me manquer, ma chérie. Mais je savais que ça arriverait un jour. C’est dans l’ordre des choses que les enfants quittent leurs parents pour vivre leur vie.
- Mais je n’arrive pas à imaginer que je ne te reverrai plus jamais.
- Mais si, tu vas me revoir. On reste en contact sur Internet.
- Ce n’est pas pareil !
- Peut-être qu’un heureux hasard nous fera réserver les mêmes lieux de promenade au même moment, proposa Antoine avec un clin d’œil complice.
- Oh, je n’y avais pas pensé ! Ce serait super !
Après qu’Emma, Thomas et la sœur de ce dernier aient obtenu l’autorisation de changer de noyau familial, le jour du déménagement arriva. Emma et Antoine se firent leurs adieux, les larmes aux yeux.
- Bonne chance ma chérie, et sois très heureuse, fit Antoine en ignorant l’alarme de sa puce le temps de déposer un baiser sur le front de sa fille. Emma répondit d’un sourire car elle savait que si elle essayait de parler, elle fondrait en larmes.
Malgré sa tristesse, elle était impatiente d’arriver dans l’appartement qu’elle partagerait avec Thomas. C’était la première fois qu’elle allait voir le garçon qu’elle aimait depuis trois ans. Quand elle se jeta dans ses bras, elle fut un peu déçue par son mouvement de recul. Ils étaient pourtant en couple, donc autorisés à se toucher.
- Tu es encore plus jolie en vrai, remarqua Thomas. Je nous ai commandé une bouteille de champagne pour fêter notre installation ensemble.
- Tu me gâtes. Mais tu n’oublies pas quelque chose ?
- Quoi ?
- Je crois que c’est l’heure de notre premier baiser.
- Euh, je préfère éviter si tu n’y vois pas d’inconvénient. Tu sais que le virus se transmet essentiellement par la salive.
- Mais je ne suis pas malade et toi non plus. On se fait tester tous les mois !
- Et si l’un de nous deux est contaminé entretemps ? Non, je t’assure, ce n’est vraiment pas prudent.
Emma ne voulait pas commencer leur vie commune par une dispute. Sachant à quel point Thomas était pointilleux sur les questions de santé, elle se contenta de savourer son champagne et de le suivre dans leur chambre. Là, Thomas oublia visiblement sa crainte des microbes et se jeta sur elle comme s’il n’avait pas mangé depuis trois jours et qu’elle avait été une assiette remplie de nourriture. Et quand il eut terminé, Emma ne se sentit pas franchement émerveillée par cet acte qui l’avait tant intriguée. C’était donc ça cette chose dont tout le monde faisait tout un plat ? Elle ne voyait vraiment pas pourquoi.
Ce n’était pas la seule déception qui attendait Emma dans sa toute nouvelle vie de couple. Elle savait que Thomas était obsédé par le risque de contamination au point de se priver des rares activités qui leur étaient encore autorisées, mais elle ne s’attendait pas à ce qu’il lui demande également d’y renoncer. En plus de son refus de l’embrasser, les seuls moments où il la touchait étaient ceux où il lui faisait l’amour à la va-vite. A chaque fois qu’elle se rendait à la piscine, qu’il considérait comme un nid à microbes, il en faisait tout un drame. Et il désapprouvait même ses promenades, auxquelles elle n’aurait renoncé pour rien au monde puisqu’elle en profitait comme prévu pour croiser Antoine.
Son père lui manquait encore plus qu’elle ne l’avait redouté. Sa gentillesse, sa compréhension, et aussi son jardin si précieux pour des gens qui ne sortaient pratiquement pas de chez eux. Chez Thomas – elle n’arrivait pas à considérer cet appartement comme son chez elle – elle n’avait qu’un balcon dont elle ne pouvait pas encore profiter durant ce printemps pluvieux. Et elle s’inquiétait aussi de la mauvaise mine d’Antoine qui, malgré ses efforts, n’arrivait pas à lui cacher sa tristesse.
Un jour où ils étaient en train de discuter sur Skype, Emma le trouva si mal en point qu’elle prit peur.
- Papa, tu es sûr que tu vas bien ? Tu es tout pâle, et je te trouve essoufflé. Tu devrais voir un médecin.
- Je n’aurais jamais cru que tu me dirais ça un jour, toi qui détestes y aller.
- Je suis sérieuse. Tu m’inquiètes.
- D’accord, j’irai, je te le promets.
Ils discutèrent encore quelques minutes de la pluie et du beau temps, quand Antoine porta soudain la main à sa poitrine en grimaçant de douleur.
- Papa, qu’est-ce que tu as ?
- Emma...une ambulance, eut-il la force d’articuler avant de s’effondrer.
Complètement affolée, Emma appela l’ambulance en question avant de se précipiter chez son père en courant, ignorant l’alarme de sa puce. Mais quelques rues plus loin, une voiture de police freina juste devant elle.
- Les mains en l’air, pas un geste !
- Non, laissez-moi vous expliquer, je vais chez mon père qui a eu un malaise et...
- J’ai dit les mains en l’air ou je tire !
Emma tenta encore de protester mais un coup de taser la cloua au sol, le souffle coupé par la douleur.
- Elle ne porte même pas son masque, remarqua une policière avec indignation.
- Mets ça tout de suite, ordonna-t-elle en lui lançant un masque à la figure d’un geste méprisant.
Les policiers ignorèrent ses tentatives d’explication en attendant la camionnette spécialement équipée d’un sas d’isolation que les forces de l’ordre utilisaient pour arrêter les contrevenants aux règles sanitaires. Tout comme ils refusèrent de se renseigner sur l’état de son père.
Emma passa des heures à sangloter dans une cellule jusqu’à l’arrivée de son avocate commise d’office, qu’elle rencontra derrière un plexiglas.
- J’ai besoin de savoir comment va mon père, aidez-moi s’il vous plaît, gémit-elle.
- Je suis désolée mais je n’ai pas de bonne nouvelle à vous annoncer. Votre papa est décédé, lui annonça l’avocate d’une voix douce. Mais vu les circonstances, le juge se montrera peut-être indulgent. Je peux plaider le choc psychologique et c’est votre première infraction. Je vais essayer de vous faire acquitter.
Sanglotant avec désespoir, Emma haussa les épaules, indifférente à son propre sort. Elle se fichait bien d’aller en prison. Elle aurait voulu être morte comme son père.
Au tribunal, elle répondit machinalement aux questions du juge. Ce dernier accepta, vu les circonstances, de ne pas la condamner à la prison mais n’annula pas le confinement disciplinaire.
- Estimez-vous heureuse, mademoiselle, déclara-t-il sévèrement. Vous risquiez jusqu’à cinq ans de prison. Si je vous avais acquittée, j’aurais envoyé un très mauvais signal. Le fait d’être en deuil ne doit pas devenir une excuse pour ne pas respecter les règles sanitaires. Je me suis montré indulgent à cause de l’épreuve que vous traversez et parce qu’il s’agit de votre première infraction, mais si je vous revois dans ce tribunal, je serai impitoyable.
L’avocate d’Emma lui avait obtenu une conversation sur Skype avant son transfert en confinement disciplinaire. Mais alors qu’elle s’attendait à des consolations, c’est un Thomas au visage glacial qui apparut sur l’écran.
- Dans quelle situation tu t’es mise, Emma ! Qu’est-ce qui t’a pris de sortir comme ça, tu te rends compte de ce que tu as fait ?
- Mais Thomas, mon père était en train de mourir, je l’ai vu faire sa crise cardiaque en direct, sur l’écran d’ordinateur ! Comment tu aurais réagi à ma place ?
- Certainement pas de cette façon ! Tu devais bien te douter que tu finirais en prison.
- Mais essaie de comprendre, mon père était en train de MOURIR, j’étais complètement paniquée ! Je n’ai pas réfléchi.
- Oui, c’est bien ça le problème avec toi, Emma. Tu ne réfléchis jamais à rien. Tu te contentes de faire tout ce qui te passe par la tête sans réfléchir aux conséquences, juste parce que tu en as envie. Moi j’appelle ça de l’égoïsme.
- Je suis égoïste parce que je n’ai pas voulu laisser mon père mourir seul comme un chien ?!
- Quelle différence ? Il était déjà mort quand tu es sortie de l’appartement alors que moi je suis vivant. C’est moi que tu risques de tuer avec ton obsession de toujours vouloir sortir. Tu prétends m’aimer alors que tu mets sans cesse ma Santé en danger en m’exposant à toutes sortes de microbes ! Je croyais que tu changerais par amour pour moi. Si j’avais su que tu étais aussi irresponsable, je ne t’aurais jamais proposé d’emménager avec moi.
- Qu’est-ce que tu es en train de m’annoncer, là ?
- Que je pense qu’on a commis une énorme erreur. Nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. A la fin de ton confinement disciplinaire, je préférerais que tu ne reviennes plus chez moi. De toute façon je t’ai déjà supprimée de mon noyau familial. Tu peux te réinstaller chez ton père, sa maison t’appartient maintenant. Je te ferai livrer tes affaires.
- Tu m’annonces ça maintenant, alors que je viens de perdre mon père ! Thomas, ne me fais pas ça ! Je n’ai plus que toi !
- Il fallait y penser avant. Je n’ai pas envie de mourir du virus à cause de toi. Adieu Emma, et bonne chance. Tu risques d’en avoir besoin, ajouta-t-il avant de couper la communication.
Sidérée, Emma resta immobile devant l’écran, même plus capable de fondre en larmes.
Elle se laissa transférer à la clinique de confinement comme un automate. On l’installa dans une minuscule chambre contenant en tout et pour tout un étroit lit en fer, un lavabo et des toilettes. Une minuscule vitre laissait passer un peu de lumière mais elle était située trop haut pour permettre à l’occupant de la pièce de regarder à l’extérieur. Il y avait également un haut-parleur permettant à l’infirmière chargée de la surveiller de communiquer avec elle.
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