6
min

Boniface

Image de Hélie Harty

Hélie Harty

29 lectures

1

Dans le tourbillon de la gare de Bordeaux Saint Jean, mise en ébullition par des départs et arrivées de toutes sortes, Boniface ne comprend pas bien les regards moqueurs des autres enfants à son égard. Pas d'avantage lorsque des adultes sursautent quand, dans son langage à lui, Boniface essaye de leur demander un renseignement, somme toute assez banal, s'agissant de l'endroit précis où se trouve la voie F.
Un temps paralysé par la nuée anarchique et bruyante de ses semblables, Boniface fait un tour sur lui même, essayant par là de repérer les panneaux qui le propulseront dans la bonne direction. C'est pas de veine, nous sommes en pleine heure de pointe, et Boniface n'est pas assez grand pour jeter de manière optimale son inspection au dessus de la foule. Un court instant, ce sentiment d'être englouti le chagrine, puis ça disparaît de ses pensées pour faire place nette à la concentration dont il aura un besoin vital s'il doit en réchapper sans complicités. À savoir, lire le panneau d'affichage des départs, le numéro du quai, celui du train, contrôler une dernière fois son billet, monter dans le bon wagon et s'asseoir à la bonne place. Six étapes essentielles qu'il compte sur ses doigts afin d'être bien certain de n'en omettre aucune. C'est une opération qu'il répètera sans cesse, par élimination, jusqu'à la fermeture automatique des portes de sa rame.

À le voir ainsi, le regard dans le vide, pianoter sur ses doigts tout en parlant à voix haute, on dirait ce pauvre type saisi de tocs incurables, incapable de choisir sans terreur la chaise sur laquelle il veut s'asseoir ou la paire de chaussette qu'il doit enfiler. Mais il y a belle lurette que Boniface ne se laisse plus trop envahir par la panique, il lui suffit alors de souffler sur ses mains comme si elles étaient gelées, de secouer énergiquement les bras comme s'il voulait chasser des armées de fourmis conquérantes et alors l'oiseau de sa réflexion change d'arbre synaptique, calme et nettoie ses angoisses, puis la paix revient pour un temps que Boniface, hélas, ne peut réellement escompter.
Il en est à sa troisième rotation quand il repère un escalier automatique débouchant sur une sorte de coursive faite de métal et de bois. De là-haut, il aura un point de vue dégagé sur tout le hall de la gare. Cette perspective lui arrache un sourire satisfait et balaye définitivement ses craintes. Ne reste plus qu'à traverser la fourmilière et son immense colonie, à travers laquelle il ne pensait pas devoir batailler si dur pour aller d'un point à un autre.
De son perchoir, Boniface repère la voix F sans difficulté. Vérification faite en comptant sur ses doigts, 1, 2, puis 3, c'est celle juste après la troisième colonne de béton, vers laquelle il se dirige de nouveau tout en repassant sur ses mains les cinq étapes de son accès au train, comme s'il craignait de perdre à nouveau son chemin. Rien n'est jamais entièrement acquis pour Boniface.
Afin de minimiser cette espèce d'inaptitude dont il semble vouloir s'appesantir, je me dois de préciser que malgré sa proche trentaine, c'est la première fois que notre ami prend le train tout seul. Ça n'est jamais une mince affaire de prendre le train tout seul pour la première fois, même à presque trente ans. On pense à raison qu'il n'y a qu'à suivre la signalétique pour ne jamais s'égarer, qu'en cas de difficulté il suffit de demander à une âme charitable de vous mettre sur la bonne voie, mais Boniface vient de constater combien la signalétique est ardue à saisir quand la gare est bondée et combien les âmes charitables ont autre chose à faire que de perdre leur temps à expliquer ce que le commun des mortels est capable de comprendre sans emmerder les autres.

C'est donc la première fois que Boniface prend le train tout seul. Pour l'occasion, il est propre comme un sou neuf et bien habillé. Sa tenue est impeccable. Un assortiment de vêtement que Françoise, sa mère, a pris le soin de préparer le matin même. Un magnifique survêtement nylon flambant neuf, une splendide paire de Nike, flambant neuve elle aussi, un T-shirt repassé avec art et, allez savoir, le tout aux couleurs de l'AS Saint Étienne, malgré le fait que Boniface et Françoise vivent à Bidart, dans le pays basque.

Aujourd’hui, donc, Boniface prend le train tout seul et donc, Boniface y a mis du sien. D’habitude le cheveu hirsute, il est impeccablement peigné, une jolie raie au milieu lui coupe le crâne en deux parties symétriques. Faudrait être minutieux ou coiffeur pour voir qu’il s’est teint les cheveux en un joli blond couleur blé, car personne ne fait jamais attention, surtout s’agissant de Boniface dont il est difficile de soutenir le regard éberlué.
C’est vrai que Boniface sourit tout le temps et que ça peut agacer quand les gens, encombrés de valises, se battent contre le flot des voyageurs qui, dans ces cas là, courent toujours en sens inverse.

Une petite dame, appelons là Léonie, qui avait besoin qu’on la soulage du poids de sa valise, est venu voir Boniface dont l’air égaré ne lui a pas échappé. Et ça tombe bien, car Boniface a tout le menu de son voyage sur un papier glissé dans une pochette en plastique qui pend autour de son cou. Léonie a l’air gentille malgré le treillis de rides en désordre sur son visage, ses bras et ses mains. Des mains pleines de tâches de vieux. Elle a le regard doux et un sourire tendre, de longs cheveux argent coiffés en chignon. Pour un peu elle ressemblerait à la grand mère de Boniface, sauf qu’elle a l’air vraiment gentille. Le programme alerte de Boniface ne se mettant pas en marche, il se laisse guider avec plaisir.

Il ne faut pas beaucoup de temps à Léonie pour le mettre dans le bon train, elle emprunte le même, du moins jusqu’à Tours. Elle a tout de même un peu de mal à lui faire comprendre que le numéro de place n’est pas fondamental s’agissant d’un wagon Corail et qu’il peut donc venir s’asseoir auprès d’elle. Les tocs, que voulez-vous ! Un numéro de place, qui plus est lorsqu’il est inscrit sur le billet reste difficile à troquer pour un autre bien plus aléatoire. Léonie finit pas comprendre combien Boniface craint de se retrouver ailleurs qu’à Tours s’il ne respecte pas le protocole à la lettre et combien cette perspective lui est angoissante.
Sinon, les numéros servent à quoi ? Si, quelque part, dans le confort d’un bureau, des agents de la SNCF compilent lesdits numéros, un par fauteuil, c’est bien utile à quelque chose, non ? Même Boniface le sait parfaitement. Ce n’est pas si simple de répartir le flot de voyageurs, encore plus sur un logiciel. C’est minutieux, rigoureux, planifié, sans erreur aucune. Il est voiture onze, siège vingt-huit, côté fenêtre. Pas moyen autrement.
Léonie peine à lui expliquer que la mère de Boniface, le concernant, a cru devoir rester prudente en lui réservant un siège, mais en dehors des TGV, cette sécurité n’est pas nécessaire.
Ils perdent un temps précieux à se convaincre l’un et l’autre mais pour ne pas finir par manquer le train, elle lui confie son sac à main qu’il devra lui rendre uniquement lorsqu’ils seront arrivés à Tours et seulement là. Ce truc de confiance mutuelle de grand-mère achève les résistances de Boniface qui se laisse enfin guider à côté du siège de Léonie, préalablement occupé mais que l’occupant, un cadre trentenaire d’une banque ou similaire, a libéré sans négocier à l’approche de Boniface.

L’air pantois de son nouvel ami planté au milieu de la gare Saint Jean lui a aussitôt évoqué la première fois que Léonie avait pris le train. C’était en 1963 raconte t-elle à Boniface dans le wagon. Elle allait de Marseille à Tours. Tout un périple à cette époque. D’autant que Marseille ne constituait pas son point de départ. Elle venait d’Oran en Algérie, où elle avait grandi en compagnie d'Eugène son père, instituteur et de Thérèse, sa mère, institutrice elle aussi. Boniface connaît-il Oran ? Non, évidement ! S’il ne connaît pas, il ne peut pas comprendre les arrachements qu’il lui avait fallut endurer pour voir s’éloigner l’Oranais, surtout sans ses parents, qui avaient été enterrés dans le fond d’un Oued après avoir été assassinés.
Bien sûr que Boniface ne peut pas comprendre, mais il trouve quand même bien triste l’histoire de Léonie. Il sait ce que c’est la mort, il avait bien été obligé de s’y intéresser puisque ses copains de classe n’arrêtaient pas de lui dire qu’il crèverait bien avant tout le monde. Léonie n’est pas d’accord, tout comme la mère de Boniface, mais au fond de lui, il croit que ses copains avaient raison. Des abrutis, pense Léonie à voix haute. Il n’empêche !
Pour s’intéresser à cette question, Boniface capturait toute sorte de bestioles de taille différente. Des papillons, des mouches, des mulots, des oiseaux, des insectes, même un chat et même un chien. Ils les capturait et les tuait pour voir comment ça se passait. Il les tuait d’un coup de marteau, pour ne pas leur fait de mal. Boum, un seul geste, précis, médical et sans haine. En triturant la bouillie éviscérée, il n’avait rien noté de particulier, du moins rien qui puisse le renseigner vraiment, mise à part peut-être la certitude que la seule façon de ne pas avoir peur de la mort était d’être tué brutalement et par derrière par bien plus fort que soi. Bien sûr, monsieur Merveilles l’avait envoyé chez monsieur Etcheverry, un médecin rudement calé, un mec génial qui connaissait tout le rayon des troubles dont pouvait souffrir Boniface, et pour lequel Boniface avait fait des tas de dessins pendant des heures. Ensuite monsieur Ectheverry et la mère de Boniface discutaient ensemble de la signification des œuvres de Boniface et il ne comprenait rien de ce qu’ils se disaient. Il avait juste acquis la certitude que la mort est une question personnelle qui ne trouve aucune réponse dans celle des autres. Il avait alors arrêté de tuer les bêtes. Les sauver en permanence avait été tout aussi éprouvant pour sa mère lorsque rentrant le soir, elle trouvait une ménagerie dans son salon. Des papillons, des mouches, des mulots, des oiseaux, des insectes, même un chat et même un chien.
Léonie ne comprend pas grand chose de ce que lui dit Boniface et pour couronner le tout, elle commence à être sourde, mais son rire a quelque chose de rassurant, rien à voir avec celui pincé de Mémé Edmonde.
L'amas de métal de corail s'enfonce à travers la campagne, laissant derrière lui l'enfance de Boniface. Il n'est pas encore l'heure de penser à la suite. De toutes façon, Boniface ne songe jamais au lendemain, bien trop fatigant quand l'on songe à l'énergie dépensée par Françoise pour subvenir aux besoins particuliers de Boniface.

Prendre le train tout seul et pour la première fois, ça n’est pas donné à tout le monde, surtout avec une vingt-et-unième paire de chromosomes qui loge un intrus et défaille de façon permanente.

Fin
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Brune Hilde
Brune Hilde · il y a
Un bien joli portrait, émouvant et drôle à la fois. Bravo!
·