Bon débarras ?

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Image de Automne 2020

BIP… BIP… BIP…

Sept heures. C’est parti pour une journée pourrie… Oh non, on est lundi ! Une semaine pourrie, alors…
Allez debout ! Tu risques d’être en retard ! Ce qui te vaudrait inévitablement des remarques de l’autre con. Déjà qu’il a pas besoin de prétexte pour t’en mettre plein la tronche, tu vas pas en plus tendre le bâton…
Et voilà que tu penses à lui dès le réveil ! Super…
Allez, tiens bon, la libération est proche !

Je me lève et j’entame mon rituel du matin : je prépare le café et pendant qu’il coule, je vais prendre ma douche. Ensuite je m’habille, je me rase (un jour sur deux) et je vais me servir un grand bol de café bien chaud et bien sucré que je bois sur mon balcon qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige.
J’aime ce moment où je réfléchis, où je m’évade, où je me permets de penser à une vie meilleure…
Bientôt, bientôt… Et je jubile à cette pensée…

Je m’appelle Jean, je vais avoir cinquante ans.
Pas de femme, pas d’enfant, un vieux garçon, en somme… Pas d’amis, pas de famille non plus… Ça ne me manque pas… suis bien tout seul… pas d’engagement, pas de contrainte.
Je suis plutôt discret, du genre à passer presque inaperçu au boulot, dans la rue, partout où je vais, quoi…
J’habite à Lyon, je suis comptable dans un grand groupe. Apparemment pas assez grand pour procurer à son personnel qualifié un bureau perso.
En effet, je partage mon espace de travail avec un collègue qui me sort par les yeux depuis des années.
Il y a eu plusieurs étapes : d’abord l’agacement, puis l’exaspération, et aujourd’hui c’est devenu de l’aversion totale !

Il s’appelle Jürgen, il est d’origine allemande, il a quarante-six ans et il emmerde le monde à parler à longueur de temps de sa vie parfaite. Tout le monde est au courant qu’il a trois ados merveilleux, une femme adorable, des beaux-parents en or, un appartement magnifique, une maison secondaire époustouflante avec piscine et terrain de tennis dans la Drôme, un SUV Mercedes rutilant et gnagnagna et gnagnagna…

Le plus irritant dans cette histoire c’est que je n’ai jamais une seconde de tranquillité tout seul dans mon bureau. L’autre est toujours là ! Et toujours pendu au téléphone. Les mails ça existe, nom de Dieu ! Nooon, lui il faut qu’il raconte sa vie de vive voix et à tout le monde  ! Il est insupportable…
Plus pour longtemps…

Je travaille dans l’entreprise depuis plus de vingt ans, lui était arrivé quelques mois avant moi et dès le départ, il s’est pris pour « l’ancien » du service (service dans lequel nous sommes deux, je vous le rappelle…). Vous avez tous connu quelqu’un qui détient la vérité, qui a toujours raison et qui passe sa journée à rabaisser les autres ? C’est tout à fait lui ! Dès mon arrivée dans le service, il s’était mis en tête de m’apprendre mon métier…
Alors, c’est vrai, ça me gonflait un peu qu’il joue au « p’tit chef », mais j’étais persuadé que petit à petit j’arriverais à le remettre à sa place, gentiment. Que dalle ! Impossible avec cette bête-là ! Tellement persuadé d’être supérieur aux autres !
Et au bout d’un moment, j’ai compris que c’était trop tard, qu’on avait mis en place une façon de fonctionner et que ça ne pourrait jamais changer…
C’est là que j’ai commencé à le détester, doucement d’abord puis de plus en plus franchement.

Vous vous demandez peut-être pourquoi je ne cherche pas un autre poste dans une autre entreprise.
Et bien parce que je perdrais ma prime d’ancienneté, déjà, et parce que j’aime bosser dans cette entreprise, l’ambiance y est bonne (à part dans mon bureau !), j’ai un très bon salaire, j’habite à trois minutes à pied de l’entreprise et puis, merde, c’est pas à moi de partir !

Et oui, pas à moi de partir… car j’avais trouvé la solution…

Un lundi matin comme les autres, soit un énième lendemain de week-end propice aux remarques désobligeantes de l’autre pauvre type genre : « Alors, Jean, t’as bien fait la fête avec ta télé ce week-end ? », le tout ponctué d’un rire bien gras ! Moi je rigole, bien entendu, je fais semblant de le trouver hilarant. Et puis je me plonge dans mon travail pour ne pas avoir à communiquer avec lui, si tant est que l’on puisse travailler correctement dans un tel environnement de connerie !

Bref, revenons-en à ce fameux lundi matin. J’étais sur mon balcon en train de boire mon café avant d’aller travailler, comme tous les matins, laissant mon esprit vagabonder, quand soudain je fus assailli par un découragement inhabituel, je me suis senti abattu en pensant à la journée de travail qui m’attendait. C’était la première fois je ne me sentais pas la force d’affronter les remarques, les rires moqueurs, l’autosatisfaction de Jürgen-le-gros-con.
J’arrivais à saturation.
Tout d’abord j’en fus choqué, puis une idée s’imposa à moi, comme une évidence.
Et d’un coup, mon moral remonta en flèche, mon monde s’éclaira d’une lumière nouvelle, ma vie allait changer… Enfin ! J’avais eu une révélation !
Ce qui fut une simple idée au départ se mua en une décision mûrement réfléchie qui, depuis, rend mon quotidien un peu plus supportable.
Je ne serai totalement heureux que quand cela sera fait, bien évidemment, mais en attendant, cela me permet de supporter à peu près la présence de M. Perfection et c’est déjà pas mal…

Au fur et à mesure des jours et des semaines qui suivent, un plan se dessine dans ma tête, un truc bien ficelé, me semble-t-il, mais je préfère y réfléchir encore… Je n’ai pas droit à l’erreur…
Alors je prends mon mal en patience, je continue de subir le mépris et le récit de la vie parfaite de mon collègue parfait avec sa famille parfaite, je prends sur moi pendant que mon plan s’échafaude petit à petit… Comme si les pièces d’un puzzle se mettaient doucement en place.

Un jour, il y a longtemps, à une époque où on était encore capable d’avoir des échanges normaux entre collègues bien élevés, il m’avait dit, au détour d’une conversation anodine, qu’il était allergique à l’arachide et qu’il avait toujours dans sa sacoche un auto-injecteur d’adrénaline en cas de choc anaphylactique. Il m’avait dit aussi que cela lui était déjà arrivé et que, depuis, il était obligé d’être extrêmement vigilant quant à son alimentation, ce qui le frustre, car il est particulièrement gourmand.

OK, vous avez pigé. Vous me voyez arriver avec mes gros sabots, là, non ?

Je suis prêt.
J’ai décidé de la date.
Je passerai à l’acte le jour de mon anniversaire. J’ai eu envie de me faire un beau cadeau cette année…
Il ne me reste donc plus que quelques jours à tenir.



BIP… BIP… BIP…

Sept heures… C’est parti pour une merveilleuse journée…
Allez debout ! C’est le jour J ! Et ne sois pas si nerveux, c’est pour la bonne cause, mon vieux, reprends-toi, bordel ! Ton plan est parfait, OK ? Et t’as pas le choix de toute manière !

J’entreprends mon rituel du matin…

À peine arrivé dans mon bureau j’ai droit à : « Alors, Jean, comment va tout le monde à la maison ? Ha ha ha ha ha ! » Je fais semblant de le trouver extrêmement drôle, comme d’habitude, tout en me disant que c’est la dernière fois…
En attendant, c’est la matinée la plus longue de ma vie…

Midi trente… (enfin !)

De retour à mon bureau.

Comme tous les jours, il est au téléphone avec Madame.
Je prends mon mal en patience pendant trente interminables minutes ponctuées de niaiseries affligeantes…
Quand il daigne enfin raccrocher, je lui propose de partager avec moi une pâtisserie au chocolat, parce que, tout de même, cinquante ans, ça s’fête !
Il me souhaite un joyeux anniversaire (excuse Jean, j’avais oublié…), me remercie et je coupe en deux le petit gâteau.
Il est tellement niais, qu’il me fait une confiance aveugle ! Il ne se méfie pas, l’imbécile ! Tant mieux, ça me conforte dans ma démarche.

Pendant ma pause, j’ai injecté de la liqueur de pistache dans le gâteau à l’aide d’une seringue que j’ai jetée dans une benne à ordures. Ça a un goût d’alcool, la pistache passe inaperçue.
Le plan parfait, je vous dis !

Il se régale, le con !
Moi, je fais semblant d’être concentré sur un mail de première importance quand il me demande, sans gêne, si je vais manger ma part. Je lui dis qu’il peut la prendre si ça lui fait plaisir et je la lui tends en souriant ; mon premier sourire sincère à son égard depuis des années, voire des décennies…

Au bout d’une quinzaine de minutes, il commence à desserrer sa cravate avec des gestes paniqués.
Je lui demande ce qu’il se passe.
Il me dit qu’il a du mal à respirer, qu’il devait y avoir quelque chose dans le gâteau.
Je lui assure qu’il n’y avait rien, que j’ai bien demandé sans noix, sans amandes, sans rien du tout.
Il devient de plus en plus rouge et de grosses gouttes de sueur se mettent à couler sur son visage.
Il glisse de sa chaise, se retrouve étalé sur le sol, tourne de l’œil…
Il murmure : « Aide-moi… Sacoche… Stylo… Viiiiite... »
Je fouille dans sa sacoche, fais semblant de ne pas trouver ce que je cherche pendant qu’il suffoque.
Soudain, plus un bruit, je prends je stylo autopiqueur, je m’approche du corps inerte, je cherche une respiration, un pouls… Je ne trouve ni l’un ni l’autre. Yesss !
J’ouvre la porte du bureau et j’appelle à l’aide, l’air angoissé.
Quand les collègues arrivent, ils me voient agenouillé près de Jürgen en train d’injecter l’antidote dans sa cuisse.
Il n’y a plus rien à faire.
Les collègues me réconfortent comme ils peuvent alors que j’ai juste envie d’exulter. Je me sens soulagé, fort, libéré d’un poids ! Je vais enfin pouvoir travailler en paix ! C’est moi l’ancien, maintenant ! Le remplaçant n’aura qu’à bien se tenir ! Plus d’entrave à mon bien-être, plus personne ne me prendra pour un con !

Pendant quelque temps je vais devoir faire semblant.
D’avoir envie d’aller à l’enterrement, car c’est la moindre des choses…
D’avoir besoin de prendre deux jours d’arrêt, car c’est trop difficile…
D’avoir l’air triste, car quand même, c’était un bon gars…
Et puis un beau jour la vie reprendra son cours, car il faut bien vivre tout de même, savoir aller de l’avant, passer à autre chose malgré tout…


Quelques semaines plus tard

— Bonjour ! Vous êtes Jean, je suppose ?
— Bonjour, oui, je suis Jean. Vous devez être le nouveau. Enchanté.
Je m’avance vers lui et lui serre la main.
— Je m’appelle Matias Guerrero. Je remplace le… enfin… votre collègue qui…
— Oui oui, je vous attendais… J’ai préparé votre poste de travail et la liste des tâches à effectuer en urgence, car avec les événements, le service a pris beaucoup de retard. N’hésitez pas à me poser des questions, je suis là pour ça ! Je vous propose de déjeuner avec moi aujourd’hui, nous pourrions ainsi commencer à faire connaissance et je vous ferai visiter l’entreprise. Sinon, tout va bien ? Pas trop nerveux ? C’est votre premier poste, il me semble ?
— Oui, c’est mon premier poste, mais je ne me fais pas de souci outre mesure !
— Je vous sens bien confiant, mon petit (et ça m’énerve… Je vais devoir vite le remettre à sa place, ce merdeux).
— Je le suis ! Je sors des meilleures écoles et mon oncle fera en sorte que tout se passe bien pour moi, ici.
— Votre oncle ? Comment ça ?
— Alan Subellet, le DRH, est mon oncle, le frère de ma mère, c’est pour ça que nous n’avons pas le même nom de famille.
— Ah, j’ignorais que vous étiez de la famille de M. Subellet (ce sale connard prétentieux)… Quoi qu’il en soit, soyez le bienvenu !

(Oh non, non, noooooon !!!!!)

Midi

— Matias, je vais nous chercher de quoi manger, il serait plus judicieux de rester sur place exceptionnellement pendant notre pause pour avancer, si cela ne vous dérange pas.
— Pas de problème ! De toute façon, je ne connais personne encore et mon oncle n’est pas disponible ce midi.
— Parfait ! Je file ! 

(P’ti con méprisant !)

Arrivé à la porte, je me retourne et lui demande :
— Au fait, je vous prends ce que je veux ou il y a des aliments que vous ne mangez pas ?
Une allergie à quelque chose peut-être… ?

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Un petit mot pour l'auteur ? 16 commentaires

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Image de Brigitte ERADES
Brigitte ERADES · il y a
Comme quoi, on devient vite tueur en série...
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Zalma Solange Schneider · il y a
J'adore la fin, presque cynique... ;) !
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Nelson Monge · il y a
Une écriture énergique pour une intrigue relatée de manière très réaliste. Bravo !
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Christine Bal · il y a
Merci beaucoup !!
Image de Christine Bal
Christine Bal · il y a
Merci beaucoup pour vos messages ! Il s'agit là de ma toute première production et je suis ravie qu'elle vous plaise :-)
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Sandra Bourguignon Sanmartin · il y a
excellent
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CATHERINE NUGNES · il y a
Oh! le pourri. Ben il fallait lui mettre une bonne raclée au pt'it con à la sortie du bureau comme du temps du lycée ou les comptes se réglaient en dehors du bahut. Mais qui n'a pas connu au boulot des GROS cons, prétentieux, des Captain Je-sais-tout? Faut faire avec.
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Ode Colin · il y a
excellent, j'ai beaucoup aimé !
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Laza Randrianirina · il y a
Une histoire superbe avec beaucoup de leçon à tirer ... Je partage !
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Laurence BALADE · il y a
Ce Jean fait froid dans le dos. Pas sur que je mange une part de gâteau aujourd'hui avec ma collègue de bureau... C'est très bien écrit. On n'en perd pas une miette!

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