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FINALISTE
Sélection Jury

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Tempête de neige. Depuis cinq jours vent et neige nous agressent, recouvrant les collines et les bois, la campagne a disparu, plus de relief, plus de repères. Les arbres alourdis plient et craquent, le ciel est métallique et zébré, tout est blanc et gris, plus de couleurs, même la nuit n’est plus noire. Les chevaux, perdus dans ce blizzard, subissent, stoïques. Le vent rebrousse et hérisse les poils sur leur dos, la neige vient s’y coller, flocons après flocons, formant un épais manteau blanc. Les crins, les moustaches, sont raidis et glacés, les oreilles, lentement, se capitonnent de blanc. Ce sont les bonshommes de neige les plus insolites de l’hiver.
Il n’y a aucun bruit, aucun cri, que le vent. Tout et tous se taisent, pour un peu j’ai envie de crier rien que pour entendre l’écho de ma voix. Je n’en peux plus, de ce vent qui hurle jour et nuit, de cette neige qui étouffe toute vie, de cet isolement forcé et glacial. Je ne dors plus, le vent entre dans mon chalet en bois, par les moindres interstices, les moindres fentes, le poêle à bois refoule par moments une fumée âcre qui pique les yeux et la gorge, tout tremble, les murs, le toit, constamment je pense ça y est on s’envole...
Il n’y a plus d’électricité depuis le premier jour, pas de téléphone, ordinateur en berne. Je suis seule, il n’y a personne pour m’aider. Et je ne peux même pas compter sur mes chiens pour me soutenir... Ils sont étalés devant le poêle, amorphes, ouvrant à peine un œil quand je les presse de sortir avec moi. Est-ce que les humains ne pourraient pas hiberner eux aussi comme les ours, tout l’hiver ? Rester au chaud, sourd et aveugle aux agressions du dehors, un livre à la main, l’autre piochant dans de délicieuses nourritures, engourdi d’une bienheureuse torpeur, dormant la plupart du temps ?
Pour l’heure, il faut que j’aille vérifier les clôtures. Un arbre en tombant pourrait les endommager, et le vent amasse des congères par endroits qui engloutissent les piquets.
Le vent me gèle, je ne vois rien, chaque mouvement est difficile, la neige est lourde, tout me pèse aujourd’hui, j’ai froid, j’ai mal, j’enrage d’être seule alors que tu devrais être là Joseph, avec moi. Jamais je ne serai venue m’installer ici sans toi, jamais je ne me serai lancée dans l’aventure si tu ne me l’avais proposée. Je t’en veux Jo, cet accident stupide, toi mort et moi à présent avec tout sur les bras.
Pour agrémenter le tout, le 4x4 ne démarre pas. Il me laisse en rade lui aussi. Batterie à plat, trop froid, rien à en tirer. Il faut que j’aille à pied voir les poulains à la Terre d’en haut. Une demi-heure de marche. Si je ne me perds pas. Autant dire que cette perspective m’enchante... Je pousse un gros juron sonore et libérateur. Les juments relèvent la tête et me regardent d’un air curieux. Y aurait-il un problème ? Puis, comme rien n’advient, elles replongent dans l’énorme balle de foin. Leur quiétude est désarmante alors que le ciel se déchaîne autour d’elles.
Le chemin n’existe plus, heureusement les arbres font un bon repère. Je m'enfonce dans la neige jusqu’à mi-mollet, j’ai pris un grand bâton pour m’aider à marcher. Ce vent est vraiment insupportable, je peux à peine regarder devant moi, je suis obligée de baisser les yeux car les flocons m’agressent aussi bien qu’une nuée d’insectes volants. La neige est vierge, quelques traces d’animaux résistent à l’érosion du vent, mais elles se perdent sitôt éloignées du couvert des arbres. Avant d’arriver, j’entends les chevaux hennir. Appeler. Il se passe quelque chose. Lorsque enfin je les vois, je les compte, ils ne sont que cinq, il en manque un. Ils galopent vers moi, puis repartent en hennissant tout en haut du pré. Je les suis, j’arrive au mur de pierres qui longe le terrain, faisant une clôture naturelle avec les arbres, et je découvre mon cheval coincé justement entre le mur et un arbre à terre. Il est pris dans la fourche de deux grosses branches qui lui barrent tout passage vers l’avant. Comment a-t-il fait pour arriver là ? Je n’ai jamais vu un cheval ramper et il n’y a aucune trace de rien. Il n’est pas blessé, pas le moindre poil arraché, il est planté là, calme, patient mais content de me voir !
Pour le libérer, il faudrait que je tronçonne l’arbre ou que je le scie. J’essaie de pousser, de soulever, de casser, rien à faire, c’est incompréhensible, je ne peux pas croire que l’arbre ait pu tomber pile devant lui, et pourtant cela reste l’explication la plus plausible.
Tronçonneuse, scie, caisse à outils sont dans le 4x4... Evidemment. Il faut que je retourne à la ferme. Le découragement me gagne. Rien ne me sera épargné. Le poulain attend, sûr que je vais le sortir de là, il tremble un peu, le froid commence à le gagner, je le caresse, ne t’inquiète pas je reviens, allez, pas de temps à perdre, pas le temps surtout de s’apitoyer.
Je marche vite, je retrouve mes traces et la fureur qui m’anime est un bon carburant... Les poils de ma toque en renard commencent aussi à geler, j’ai des mèches de glace devant les yeux, j’ai froid et mal au visage, j’ai l’impression que le vent pénètre mes pommettes jusqu’à l’os. Quand j’étais gosse, j’adorais le vent. Surtout la nuit. J’écoutais, je ne dormais pas. Et j’étais ailleurs.
Aujourd’hui le vent est un ennemi.
J’arrive à la ferme, d’un coup d’œil rapide j’englobe le paysage, la grange et les prés attenants, l’enclos des juments qu’un ruisseau traverse, mon chalet fumant un peu en retrait, à la lisière des sapins, et, surplombant la plaine, les fondations abandonnées de la future écurie. Tout est emprisonné dans le blizzard, enfoui, enseveli. J’ai envie de dire mortel.
Je prends une scie dans la caisse à outils, impossible d’emporter la tronçonneuse, je ne pourrais jamais marcher dans la neige avec. Je reprends mon bâton de pèlerin, et c’est reparti. Sans penser à rien je marche, les yeux rivés à mes traces, la sueur me colle au dos et dégouline le long de ma colonne vertébrale. C’est mon premier hiver ici, il est pire que ce que Jo m’avait dit. J’ai peur de moi, si cela dure, j’ai peur de me dégonfler, d’abandonner. A deux, tout aurait été tellement plus facile.

En marchant, je fais un rapide bilan. Je n’ai plus d’électricité mais un groupe électrogène qui me permet de sauver mon congélateur, pas de téléphone, pas d’ordinateur, mon poêle refoule, la voiture est en panne, je ne peux plus aller au village et personne ne peut venir me voir, je peux crever personne ne le saura.... Pour l’instant, et c’est l'essentiel, les chevaux ont à manger et à boire, et ils vont bien. Aucun stress du côté des réserves de fourrage, il faut juste espérer que le tracteur démarre pour pouvoir transporter les round-balls. Mon stock de bois est lui aussi rassurant, j’ai à manger, une bouteille de gaz neuve, je vais bien physiquement, je tiens le coup, pour l’instant.

Mais le ciel s’obscurcit encore, mais le vent, mais la neige, ne veulent pas lâcher prise.

Les poulains sont retournés à leur occupation favorite, manger, abandonnant le pauvre prisonnier à son triste sort. Il me gratifie d’un léger hennissement quand j’arrive près de lui, me voilà je ne t’ai pas abandonné, je lui parle, trop contente de parler à quelqu’un, il renifle ma toque, tous ces poils, l’air chaud de ses naseaux réchauffe mon visage. Tandis que je scie la branche, il me regarde faire, attentif et vaguement fébrile. Il tremble, est-ce le froid ou l’excitation qui vient, du galop libérateur.
Je mets un temps fou, c’est épuisant tellement le bois est dur. Enfin il est libre. Il se rue dans le champ, rejoint en hennissant ses confrères qui l’entourent, le pressent, le bousculent, tout le monde repart au galop à grand renfort de ruades. La queue relevée, le nez en l’air, ils s’offrent quelques minutes de récréation, je les regarde admirative, envoûtée par leur beauté, c’est pour eux, pour leur magie que je suis là, que je supporte tout.
Tous des pur-sang arabes, la fine fleur de l’endurance selon Jo et il savait de quoi il parlait. Il était cavalier dans cette discipline, il avait participé aux jeux équestres mondiaux en 2002, quand la France avait été médaille d’or en équipe. C’est là que nous nous étions rencontrés, moi petite groom attachée aux soins des chevaux d’un autre cavalier de l’équipe. Jo avait arrêté sa carrière l’année dernière pour se consacrer à l’élevage.
Quand le calme sera revenu, j’aurai oublié ces jours pénibles et je pourrai penser au printemps et aux futures naissances. J’envisagerai l’avenir de cet élevage, avec ou sans moi.

Il est 16 h quand j’arrive chez moi épuisée,bien décidée à ne plus en sortir, je suis dehors depuis 9 h ce matin, j’ai froid, j’ai faim, j’ai sommeil, envie d’une bonne douche chaude, mais quand j’ouvre la porte de mon chalet, la fumée âcre me prend à la gorge. Le poêle fume à l’intérieur, c’est irrespirable. Les chiens se précipitent dehors. J’ouvre les fenêtres, il va falloir un temps fou pour résorber toute cette fumée. Je réactive la flamme, rajoute une bûche, et j’attends, assise sur un tabouret, hagarde, encore tout habillée, que l’air se purifie.Il y a combat, entre la fumée qui veut sortir et le vent neigeux qui veut entrer. J’observe, immobile, comme ailleurs, mes vêtements gouttent par terre, formant une flaque d’eau sale à mes pieds. Je n’ai pas mérité ça. Il me semble sentir de l’eau le long de mes joues, est-ce mon renard qui goutte ou bien des larmes.

Je sais bien que ce sont des larmes. Dans un mois, Jo et moi, nous allions nous marier.

Il fait nuit quand je sors de ma torpeur, je ferme les fenêtres, fais entrer les chiens qui me font la fête, mettant un peu de gaieté dans toute cette solitude, et tandis qu’un copieux risotto cuit doucement, je prends enfin une douche chaude et apaisante.
Pendant la nuit, le vent s’est arrêté. C’est le silence qui m’a réveillée ce matin très tôt. Il ne neige plus, un fin brouillard enveloppe la campagne, et puisque l’espoir semble permis, il se pourrait qu’un timide soleil brille.

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Albane Charieau · il y a
joli texte sur le deuil, la solitude, et la volonté de ne pas vouloir abandonner. Beau moment de lecture.
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Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Gina Bernier · il y a
Je me trouvais dans la tourmente moi aussi. Une belle histoire d'amour, rien ne manque, le suspens, une description sans faille des éléments, et ce côté rassurant que les animaux ont de quoi manger, vous et les chiens aussi, le beau temps semble revenir....Je viens de découvrir votre texte.
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Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour.
J’ai bien apprécié votre nouvelle.
La qualité littéraire est indéniable.
Dans le cadre éventuel d’un M2 édition (année universitaire 2016-2017), j’ai pour projet de travailler sur l’élaboration d’un recueil de nouvelles avec une thématique policière déterminée, entièrement écrit par des nouvellistes féminines. Peut-être qu’un concours sera organisé en conséquence, ce n’est pas encore déterminé. J’aspire à convaincre une locomotive du genre pour gagner en crédibilité commerciale. Pour cela, je recherche des auteures avec qui collaborer. Si cela vous intéresse, et si vous voulez en savoir plus, faites-m'en part, j'en serai ravi.
Vincent.

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Sylvia de Rémacle · il y a
Bonjour,
Merci du commentaire! Oui votre projet m'intéresse mais le thème policier n'est pas habituel chez moi. A voir donc!
Bye Sylvia

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Utilisateur désactivé · il y a
Très bien !
Laissez-moi votre adresse mail ou écrivez-moi sur la mienne ; vincentlamandepro@outlook.fr
A bientôt, donc,
Vincent.

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Christine Chalufour · il y a
Trop forte Zulfia! Multitude de sensations fortes pendant la lecture ;.
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Tc Riom-Mozac · il y a
Zulfia the best !
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Laurence Morterol Chalufour · il y a
super.... Comme d'hab
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Bernard Frugere · il y a
Bravo encore pour la qualité de tes descriptions d'ambiances angoissantes... J'espère que le soleil ne sera pas timide !!
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Rinou Frk · il y a
J'adore! excellent!
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Sandrine Massart · il y a
moi aussi, j'ai beaucoup aimé (bon, il manque un vétérinaire dans le blizzard pour faire quelques soins au poulain...)
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Mathilde Franck · il y a
très joli ! on s'y croirait !! j'aime beaucoup !!
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Anne-Séverine Rolland · il y a
J'avais l'impression d'être à Chicoutimi ! Terrible !
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Caro Remacle · il y a
C'est vif, c'est bien écrit, c'est à lire !!
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Evelyne Brochard · il y a
j'ai beaucoup aimé continue d'écrire encore et encore!
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Guillaume De Rémacle · il y a
j'adore!
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Lea Dassin Frk · il y a
Votez pour cette nouvelle, qui, à défaut de vous réchauffer, est très agréable à lire sous une grosse couette !
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J'Li Frk · il y a
j'ai adoré! Je ne voulais pas que ça se termine!
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Olivier De Remacle · il y a
Génial!
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