Bingo !

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Les services communaux recrutaient : Francesco n’a pas hésité, il y a six mois, à quitter l’usine de la banlieue bruxelloise. Il a choisi l’air des rues plutôt que l’atmosphère confinée de l’atelier. À présent, il respire mieux. Il pourrait dire les yeux fermés s’il marche sous les platanes de l’avenue Marchal ou sous les marronniers de l’avenue Plasky. Il attend la floraison des cerisiers avenue Topaze, il lit la vie du quartier sur les trottoirs et près des caniveaux comme dans un livre : tiens, le boucher a modifié l’emballage de ses sandwichs ; le locataire du troisième n’a pas encore sorti son chien… et à qui est cette voiture immatriculée aux Pays-Bas qui stationne là depuis deux semaines ? Les PV s’empilent sur son pare-brise. Bizarre.

Il termine sa tournée au milieu de l’après-midi, avant la sortie des écoles et troque la salopette et le blouson orange contre des jeans et un T-shirt propres. Sa mère lui a préparé la liste des courses à faire chez Desfraises. Elle cuisine bien, les pâtes surtout. Francesco adore sa cuisine. Il a appris à choisir tomates et aubergines. Un pot de basilic trône toujours sur le rebord de leur balcon : un pot entamé, un ou deux autres où attendent les boutures qu’il prépare en laissant tremper quelques brins dans un peu d’eau. Des piments qui sèchent, plusieurs flacons d’huile d’olive entamés à la fois libèrent dans les salades des parfums pimentés, citronnés, aux arômes d’Italie. Il n’est pas rare que la voisine de palier, veuve d’un ressortissant grec, attirée par le parfum d’origan, s’invite à partager une pizza irrésistible : Madame Savarini déclenche fréquemment dans son laboratoire une symphonie gustative qui titille les narines des autres locataires.
Son fils, les courses faites, range sa chambre et l’appartement. Il hait tout ce qui traîne, traque les chaussettes que son jeune frère éparpille, rassemble les revues qu’il tasse et aligne au cordeau, range la vaisselle, redresse les coussins, ne laisse rien au hasard : tout ce qui doit se jeter est trié, aplati, ficelé, écrasé… Quand l’appartement est impeccable, il repose ses vingt ans déjà bedonnants dans un fauteuil de velours fleuri. Sa mère s’active dans la cuisine. Luigino va rentrer de l’école et jeter son sac de cours dans un coin du salon. La soirée, encore fraîche, tiendra ses promesses de quiétude : un feu de fausses bûches fera semblant de crépiter dans la cheminée. Madame Savarini finira la journée assoupie devant l’écran de télévision. Au matin, elle retrouvera ses trois pièces bien ordonnées, clean, nickel.
Au printemps, les frères Desfraises ont lancé leur « super tombola du client » : grattez pour gagner ! Bien sûr, il y a surtout des billets pourris ! Francesco n’aime pas voir germer tous ces tickets non valides entre les pavés, parmi les buissons, dans les grilles des avaloirs, comme s’ils prenaient plaisir à se pelotonner pour mieux échapper à son balai ou à la souffleuse. Un jour pourtant, il isole d’un seul coup un billet non gratté. Un léger frémissement le parcourt lorsqu’il se met à érafler, du bout de son canif, la troisième case recouverte d’un film argenté. Encore un palmier ? Mais alors, trois palmiers… Il a gagné !
« Bravo, Monsieur, vous venez de remporter un voyage pour deux dans un superbe hôtel en Crète ! »

* * *

Luigino Savarini passe l’essentiel de son séjour au bord de la piscine. Il n’en a que faire du Minotaure ou du Prince aux fleurs de lys. Les haut-parleurs diffusent une musique suave. Le bar propose ses long drinks mais il se contente de limonades qu’il sirote en riant très fort avec des touristes allemands. Hier, ils ont loué des motos et sont partis sillonner l’île, entre les hôtels, jusqu’au port d’Elounda.

Francesco, lui, hait ces journées oisives. Il part chaque matin, après le petit déjeuner. Direction la mer. Le long des sentiers, des bouteilles de plastique, des boîtes de bière, des sacs abandonnés… Tristes ex-voto laissés au dieu des vacances. Le premier jour, il s’est assis à l’ombre d’un tamaris, sur une plage quasi déserte. Les lambeaux d’une natte de paille, encore vaguement ourlée de rouge, battent entre deux branches basses. C’est plus fort que lui : comme un dentiste aurait arraché un chicot de dent pourrie, il extirpe cette lèpre et l’enfouit dans son sac de sport. La mer est bleu pervenche. D’un coup de vague, comme pour le remercier, elle écarte les plis de sa robe et laisse voir des galets piqués d’oursins. Plus loin, deux bidons blancs tanguent dans le sillage bruyant et mousseux d’un hors-bord. Les cigales et les grillons reprennent le dessus dès que le moteur s’éloigne. Le ressac, assagi, caresse d’autres détritus, comme s’il ne sentait pas la mort.

La terrasse de la chambre d’hôtel est spacieuse. Ils n’ont pas fait les choses à moitié, chez Desfraises ! On voit loin : la baie aux eaux si bleues, l’île de Spinalonga, jadis mouroir des lépreux, une chaîne de monts pelés où quelques arbousiers persistent à ancrer leurs racines, et entre la résidence et la plage, une oliveraie que Francesco traverse deux fois par jour, le sac de sport à l’épaule. Il a rendez-vous avec la mer.
Luigino ne voit apparaître son aîné que pour le repas du soir. Les avant-bras musclés du grand frère ont pris des teintes cuivrées, un sourire plisse ses yeux. Il est heureux.
Après le repas, ils passent un moment au bar. Francesco vide d’un trait une bière fraîche puis il retourne s’installer sur la terrasse de leur chambre, face à la mer, sous les étoiles. La côte scintille. Entre la mer et lui, cette oliveraie que son regard surplombe. Le vent forcit et apporte des senteurs de chèvres et de thym. L’air, aussi parfumé que la cuisine de sa mère lui saoule les narines. Se souvenir du thym surtout, pour le retour sous la fadeur des platanes.
Entre les oliviers, une trouée de terre rouge sombre, comme une tache de sang. Rien n’y pousse. Quand les yeux de Francesco se posent sur cette rondeur stérile, c’est tout son visage qui s’illumine de l’intérieur.

* * *

Dernier soir de la semaine idyllique. Les deux frères se sont vu offrir un repas de fête. Les copains de Luigino les ont photographiés, une coupe de champagne à la main. Ils ont bu et ri beaucoup.
« Dites les gars, s’cusez-moi, il est deux heures du matin. Si on allait dormir ? »

Et puis le calme sur les ailes du vent. C’est peu avant l’aube qu’une odeur de brûlé a glissé l’inquiétude dans les rêves de Luigino. Cela sentait le roussi, le plastique caramélisé. Pas de Francesco dans le lit d’à côté. La porte-fenêtre est ouverte sur la terrasse ? C’est par là que cela flambe, après les premières tignasses d’oliviers. Au centre de la zone dénudée, un brasier se tord de rire sous l’œil placide de la lune. Impossible de ne pas entendre la voix secrète des boîtes à conserve qui pètent leur rouille, celle de kilos de PVC qui se racrapotent sous la morsure des flammes. Un énorme tas de détritus, sacrifiés pour la cérémonie, féconde la nuit de sa lumière. Le maître d’œuvre s’agite, dans une salopette orange, et c’est comme un soleil de minuit qui danserait pour attiser la voracité du feu. Francesco chante, enivré d’ouzo et du recel de choses minuscules, souillées, amassées patiemment. Il a rempli ses vacances d’humbles moissons, assouvissant son besoin d’ordre et de nettoyage. Sept jours de fringale écologique à débarrasser la plage, les anfractuosités de rochers, et le sentier qui mène aux premières criques.
Francesco fait corps avec le brasier. Avec une émouvante lascivité, son corps se meut sensuellement, très près des flammes. Il chante et danse, lançant des étincelles d’amour à la mer et aux sentiers purifiés. Et sa voix bien posée monte jusqu’à l’hôtel, porte plus loin encore vers quelques résidences voisines dont les lumières se rallument. Des dizaines d’yeux partagent l’heure de royauté de l’ouvrier des rues. Il n’a pas laissé le dernier mot à la banalité quotidienne. Dans le vent complice, il scelle par le feu un contrat de fidélité avec l’eau et la terre. C’est un cadeau qu’il s’offre, dont il se souviendra sous les platanes de Bruxelles. Hommage d’un jeune homme à un métier dont il revendique l’estime. Il n’entend pas du haut des collines, les sirènes des pompiers qui hurlent leur angoisse. Son mât de cocagne croule doucement. Il ramasse une haute boîte ronde de métal gris, peinte de roses rouges. Trophée repris à la mer, qu’il emporte sous les arbres.
Rien ne l’oblige encore à rentrer…

* * *

La vie a repris, sereine, dans ce quartier bruxellois. Madame Savarini est allée manger une moussaka chez la veuve d’à côté. Délicieuse aussi, la cuisine grecque !
Sur leurs balcons respectifs, ces dames ont planté des herbes potagères entre les géraniums et les pétunias. Un potager de terrasse, compact mais plus profond, accueille chaque année entre ses planches de bois un peu de salade à couper et deux plants de tomates.
— Elles poussent bien vos tomates ? demande Madame Theopoulos
— Elles ont mis du temps à démarrer mais depuis que Francesco est revenu de Crète, elles ont bien repris. Et le basilic ! Faut le voir pour le croire ! Il n’a jamais été beau comme cela…
— Mais comment faites-vous ? Chez moi les plants vivotent. Je les soigne pourtant bien. Depuis que Konstantinos est mort, rien ne va plus…
Alors elles se promettent de se voir plus souvent. La dame triste ira voir de près le balcon fertile, dès le lendemain.
Lorsqu’elle frappe à la porte le jour suivant, elle apporte les trois plus belles roses de ses jardinières.
— Elles sont magnifiques et quel parfum ! Fallait pas vous en priver…
— Vous savez, c’étaient les fleurs préférées de mon mari. Je suis allée en Grèce l’an dernier pour répandre ses cendres dans la mer, vous vous souvenez ? Je les avais fait mettre dans un vase cinéraire décoré à la main de roses rouges et de lierre. D’ailleurs, il y avait tant de vent que la boîte m’a échappé et…
Le bavardage les a entraînées dans la cuisine. La veuve de Konstantinos s’arrête brusquement. Son regard s’est posé sur l’étagère où trônent les bocaux de pâtes.
Justement, cette boîte peinte… la grise avec les fleurs rouges… elle ressemble étrangement à l’urne cinéraire !
— C’est Francesco qui me l’a rapportée de Crète. Il était fier de sa trouvaille ! J’aurais pu y ranger mes aiguilles à tricoter, mais pour les spaghettis, c’est juste le bon format. Il y avait encore un fond de poussière dedans, que j’ai versé sur le mini potager de la terrasse. Oh je parle, je parle… Venez voir ce fameux basilic et les tomates… Incroyable comme tout pousse bien cette année !
Mais la voisine ne regarde que distraitement les légumes. Serait-il possible que...?
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