7
min

Billet d'humeur

Image de Cha Gilb

Cha Gilb

14 lectures

0

Octobre 2006.

Qu'est-ce qui lui a pris de faire italien en option par le CNED ? Elle sait qu'elle sera incapable d'apprendre une langue étrangère seule, par correspondance, sans prof. C'est voué à l'échec. En même temps, aucune option ne lui plaisait dans ce lycée, mais il fallait qu'elle aille dans ce lycée, c'était comme ça... Alors cette option porte vraiment bien son nom, c'est tout à fait optionnel, secondaire, aucun objectif comme ça pas d'échecs.
En attendant, lorsque le reste de sa classe, hyper scientifique par ailleurs, s'en va en SI ou en SVT, elle part seule au CDI histoire de se donner bonne conscience. Objectif : afficher un semblant de travail personnel.

Elle aime ce moment de solitude. Malgré ce que beaucoup pensent, elle aime la solitude. La vraie.

Une solitude rarement silencieuse cependant, toujours bercée par une mélodie qu'elle peut mettre en répétition car elle aime aller jusqu'à l'écoeurement, provoquer des overdoses musicales. Tout se passe dans sa chambre, sanctuaire, église divine du bien-être pour elle. C'est toute sa vie, c'est elle, la vraie et elle a besoin de l'afficher dans la moindre particule de tapisserie encore disponible. Elle est seule et peut faire son « boutiquage » comme elle dit : lire, écrire, écouter de la musique, juste penser, rêver. Surtout rêver. Elle rêve tellement parfois que la musique est passée 26 fois, qu'elle n'a pas mangé, qu'il fait nuit, elle est déphasée, mais bien, tellement bien. Elle aime l'indépendance, elle aime le calme, elle aime se retrouver avec elle-même, pouvoir penser des heures sans penser à autre chose qu'à ce qu'elle pense. Elle a besoin de ces moments-là. Que personne ne la dérange à cet instant, c'est comme lorsqu'elle écrit, c'est solennel, c'est mystique, les doigts vont plus vite que sa pensée, si vous la coupez, tout le fil de la pensée est rompue. Acte terrible.

Tout cela, c'est son équilibre, et peu, très peu le comprennent. Oui, elle n'a pas toujours envie de voir les autres, oui, elle n'a pas toujours envie de sortir et de faire les ragots, les potins, oui, elle aime les mots et les musiques bizarres, oui elle a bien 16 ans pourtant. Cette différence, qui selon elle, ne devrait pas en être une, la fera souffrir, bien longtemps... Peut-être parce qu'elle a la sensation que personne d'autre n'est comme ça...

Au milieu des livres, elle observe. C'est son jeu favori depuis le milieu de la classe de troisième : l'observation. Dès qu'elle s'ennuie en cours, elle prend une feuille discrètement (toujours) et écrit tout ce qu'elle voit : les attitudes des personnes jusque dans les moindres détails (quelle partie de son stylo il mordille, comment est le croisement de ses jambes, quelle inclinaison son corps affiche, à quelle fréquence ses paupières se ferment, puis s'ouvrent, puis se ferment, qui il regarde, comment il la regarde. Et surtout qu'est-ce que tout cela dit de lui ???)... Cela peut durer des heures, les journées filent très très vite lorsqu'elle joue à l'observation. Elle veut tout savoir, comprendre ce méta-langage, déceler les choses avant même qu'elles soient conscientisées. Et elle apprend surtout un tas de choses sur les gens. Elle se rendra compte plus tard que ce jeu lui permettra d'avoir une bonne intuition sur les gens, leur nature, leurs intentions, leurs sentiments. Chose assez difficile de cerner parfois trop bien les autres... Hypersensibilité oblige : c'est tout ou rien, coup de foudre (qu'il soit amical ou amoureux) ou haine instantanée, pas de demi-mesure chez elle. Alors elle se blinde et se ferme pour éviter d'être à nue, pour ne pas ressentir trop fort, trop intensément, trop brutalement ce trop plein.

Elle observe les gens et surtout, seule, au CDI, elle observe les groupes. Le lycée fourmille de groupes. Elle-même joue clairement le jeu. Il ne faudrait pas paraître différente. Elle a le sentiment que peu de gens la connaissent, elle a l'impression que deux personnes existent en elle : une sociale, l'autre, pas du tout. Elle a la sensation d'être un peu une actrice mais chaque rôle est une partie d'elle-même quand même. Seulement, la seule où elle se sent totalement en phase c'est lorsqu'elle est dans ses moments de « boutiquage ». Si elle délaisse cette partie, tout l'équilibre est rompu. La phase dépression commence, comme une accro lorsque sa drogue lui manque.

Le lycée, on l'entend souvent, c'est comme un film, ou plutôt comme une gigantesque pièce de théâtre. Chaque adolescent a un rôle très défini qu'il accepte très souvent de jouer. Il s'enferme dans ce rôle et s'attache à un groupe qui ressemble aux caractéristiques de son rôle. Elle ne s'en rend pas totalement compte, mais elle sait qu'elle est dans le groupe des filles « populaires et hautaines ». De nombreuses personnes lui répéteront après le lycée, et personne ne s'imagine à quel point cela la fera souffrir. Elle ne se sent pas ainsi, elle ne se sent pas en phase avec cette étiquette, pire, la vraie, elle, est tout autre. Tout sauf populaire, tout sauf hautaine, si les gens savaient comme elle se cherche et se déteste.
Ce groupe donne cette image alors qu'elle le sait, chaque membre a son aspect « boutiquage » que personne ne connait et qui est leur « vraie » elle. Toutes mettent leur peau de lycéenne le matin et jouent leur rôle de fille populaire. Mais elles sont bien plus. Pourquoi au lycée, on ne peut pas être bien plus ? Elle se le demande souvent. Avec certaines personnes elle pourra l'être, un peu, plus tard.
Mais pas dans un groupe. Surtout pas dans celui-là.
Parfois elle ne sait pas pourquoi elle est dans ce groupe, parce qu'elle aime ses copines c'est une évidence. Mais justement, elle ne se sent pas comme elle, pas à leur hauteur. Elle les idéalise en permanence car elle sent qu'elles ne sont pas dans ce questionnement perpétuel de « pourquoi je ne peux pax être plus ? ». Ce sont des filles qui ont un certain « cachet », une classe, une présence, une posture, elles en imposent. On les appelle « les reines du lycée ». Mais qu'est-ce qu'elle fout là elle ? Elle se sent écrasée par le poids de ce groupe et en même temps, le groupe la porte. C'est assez paradoxal comme sensation. C'est euphorique et destructeur. Parce qu'elle se perd dans son rôle et tout devient confus. Elle a cette sensation de « devoir » tenir son rôle. Certaines choses sont donc à proscrire. Mais attention, elle doit tout de même faire ressortir certaines choses de sa personnalité, avoir sa personnalité, c'est ce qui fait son charme, c'est ça qui fait que ses copines l'aiment. Le fait que ce soit la seule à lire et à écouter du rock, Gainsbourg et autre Rage against the machine à son âge, le fait que ce soit la seule à écrire et à aimer ça, à imaginer, à aimer autant le rêve et la pensée complexe. Pour faire simple, c'est la seule littéraire. Si on pose des étiquettes, c'est la « sensible littéraire ». Il y a aussi la « marrante naturelle », la « pétillante surdouée », la « grande excessive », « l'attentive sûre d'elle », la « casée mature ». Pourtant elles sont tellement plus.
Elle, c'est celle qui se pose toujours des questions et les autres trouvent ça « mignon », et parfois ça les soule et puis après elles retrouvent ça mignon. Mais c'est pas mignon, c'est un défaut qui lui pourrit la vie, rien à voir, c'est pas un jeu. C'est tout sauf un jeu de se sentir incomprise, d'avoir 50 000 choses dans la tête, de se chercher, de tout remettre en question, de vouloir être toujours mieux, de tout vouloir comprendre, de ne rien laisser au hasard.. Mais quand les autres trouvent ça mignon, elle joue le jeu : elle fait sa tête de « mimi » qui est gênée et tout le monde fait « ohhh » et, au moins, elle aura toucher les filles d'une certaine manière. Parfois, cela lui suffit, et parfois, cela la met en colère. Parfois, elle aimerait que les filles rentrent dans sa tête pour voir comment ça marche tout ça. Parfois, elle aimerait rentrer dans la tête des autres, peut-être que c'est plus calme ? Plus rose ? Plus clair ? Plus doux ? Chez elle, c'est gris et parfois rose mais rose violent, c'est encombré, c'est éparpillé, c'est le bazar et en même temps elle s'y retrouve, c'est violent, tout y est violent, rien n'est simple et rien n'est petit. Tout est grand, tout est énorme, tout est trop, tout est excès, tout est sensible, hypersensible. Maintenant qu'elle réussit à jouer son rôle, elle contient ses « trop », ça l'aide de jouer à la fille bien. Bien dans sa peau et normale. C'est apaisant et cela lui permettra de se modérer plus tard.

Le lycée a ses codes, les groupes aussi. Les groupes se mélangent mais jamais au hasard, et elle adore constater et deviner quels groupes vont être ensemble. Mais parfois, elle a des surprises, son intuition a de grosses défaillances. Justement parce que les gens ne sont pas ce qu'ils montrent, ils nous surprennent. Lorsque que quelque chose de grave se passe, les gens la surprennent, ils sont tellement plus que ce qu'ils montrent. Et ce groupe de filles « populaires hautaines » est tellement plus profond que ce que pensent les anciens du lycée. Par contre, les codes eux ont la dent dure...
Parce que lorsqu'on est dans un groupe on doit se rendre disponible, on doit quelque part, mériter sa place et le prouver, elle le comprend, mais parfois, son envie de boutiquage est trop intense : ça crie en elle. Personne ne comprendrait. Alors elle invente des prétextes, elle en vient à mentir, se met dans des situations malsaines et elle a honte. Alors le cercle vicieux de la mauvaise estime de soi commence... Elle se sent une fois de plus nulle, et c'est reparti, elle soule ses copines, qui lui en veulent, elle, elle se sent incomprise et souffre et se sent inférieure, pas à la hauteur des autres, qui, elles, se rendent disponibles en permanence et avec joie de vivre ! Ce sont ses vieux démons à elle, ce besoin d'isolement, de solitude. Incompréhension humaine et surtout féminine. Cela durera tellement, même arrivée à l'âge adulte, elle se surprendra à garder ce même fonctionnement. Les gens le prennent comme un abandon, une confiance impossible à avoir en elle. Mais comment leur expliquer son fonctionnement singulier ? « Venez-voir dans ma tête vous comprendrez !!! » a-t-elle envie de crier. Elle a beau essayer de se blinder, se préserver, ne pas être touchée à la moindre remarque, elle prend tout à cœur, c'est tellement épuisant. Elle est fatiguée de ressentir si fort et si violemment en permanence, incessamment et perpétuellement, de ne pas réussir à dormir tant elle pense et ressasse, repense et repasse la totalité de sa journée et de celle à venir.

Epuisement mental, épuisement psychologique qui débouche sur une colère envers elle-même. Colère démultipliée par la réaction d'autrui. Mais aujourd'hui elle a grandi, elle n'est plus au lycée, et pourtant les codes n'ont pas changé, certains ont muri, mais les codes de fonctionnement ont la dent dure... Elle a réussit à se maîtriser davantage mais parfois, toute cette colère, ce sentiment d'incompréhension et d'injustice ressort et ressort mal. Elle est ivre, ivre d'alcool, d'aversion, de ressentiment et tout ceci s'extériorise dans une incohérence magistralement incomprise par le groupe. Une incompréhension que l'on mettra sur le compte de l'alcool, ah il a bon dos celui-là ! Certaines essayeront de comprendre pendant que d'autres diront qu'elle est comme ça, que c'est « sa crise » et que c'est normal. Personne ne s'alarmera face à cette micro prise de parole de ce qu'il y a en elle de plus profond. Alors les codes reviendront de plus belle parce qu'il ne faut pas trop bousculer un fonctionnement bien acquis. Et elle sera parfois contente, parfois en colère. En colère contre ces contraintes, ces conventions, ces « il faut ». Elle sent tellement les choses, elle les sent de loin, elle sait : elle n'y va pas, elle va s'en prendre... Mais elle n'y va pas quand même. Mais pourquoi s'infliger tout cela ? Parce que c'est son fort intérieur qui lui indique d'autres priorités. Comment expliquer ça à un groupe (féminin) qui vit autour de son propre microcosme, qui survit en permanence par tout ce qu'apporte ses membres, leur dévotion sans limite et leur attrait pour celui-ci ?
Et juste on peut pas faire comme on le sent ?

Janvier 2016.

Visiblement non. Retour incessant au lycée. Le lycée ou la métaphore de la vie.

Thèmes

Image de Nouvelles
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,