Bienvenue à Logorrhée

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"A la fin tu es las de ce monde ancien" A lire aussi : http://leslevresecarlates.unblog.fr https://santiagocuervo8.wixsite.com/lemoderateur/ https://santiagocuervo8.wixsite.com/cuervo  [+]

Image de Automne 2020
À Logorrhée, en 2056, l’air est irrespirable comme partout dans le monde. La pollution a déjà atteint un seuil critique, la concentration d’oxygène dans l’atmosphère est nulle en certains endroits du globe, en Antarctique et en Sibérie par exemple. Bon nombre de mégapoles européennes et nord-américaines ont opté pour la « cloche », un immense dôme de plastique sous lequel on respire à peu près normalement grâce à un système coûteux de pompe et de filtration. La plupart des autres villes du Sud ont été abandonnées après que leurs populations ont été décimées par les conditions climatiques extrêmes.
La petite ville de Logorrhée dans le Vermont a choisi une autre méthode : le contrôle de la parole. Le Vermont est le plus petit état des États-Unis, très peu peuplé, avant même les grandes catastrophes du milieu du siècle. C’est un endroit sauvage, ses nombreuses montagnes gardent des traces de végétation verte à leur somment ; on dirait des bedaines poilues, des meules au milieu d’un champ en plein été. Le Vermont n’a pas été épargné par la pollution et son cortège de maladies respiratoires – première cause de décès par maladie en 2056, bien au-dessus du cancer ou de la diarrhée. Cependant, les 4 643 habitants de Logorrhée profitent de conditions de vie plus confortables que la plupart de leurs concitoyens de l’Empire. Ils ont le droit de sortir de chez eux deux à trois heures par jour. L’obligation de porter un masque est même parfois levée les jours plus secs, lorsque ni la pluie ni le vent ne potentialisent le grand empoisonnement de l’air. Mais il y a un prix à cette relative liberté : les habitants de Logorrhée ont fait vœu de silence.
Parler brûle l’oxygène, c’est bien connu, les postillons sont porteurs d’une multitude de bactéries et de virus. Et nous rejetons bien plus de dioxyde de carbone. Nous ne sommes pas des bovidés pourvoyeurs de méthane, mais notre présence sur une planète affaiblie et bouffie de trous dans sa couche d’ozone en hypothèque grandement la conservation. Ce sont les scientifiques qui nous l’expliquent. Alors, à Logorrhée, on a choisi de réglementer la prise de parole. Selon un arrêté municipal, seules les personnes détentrices d’un permis de parler sont autorisées à babiller. Et encore, en respectant des horaires et certaines contraintes grammaticales. On ne parle qu’en fin d’après-midi quand les consciences sont les plus aiguës. Les mots de plus de quatre syllabes sont normalement prohibés ainsi que les figures de style comme les métaphores et les périphrases, jugées les pires artifices langagiers qui soient ; on autorise les comparaisons commençant par « comme » qui semblent des outils indispensables pour faire comprendre correctement sa pensée. De plus, les paroles vaines sont punies d’amande – parler en état d’ivresse est fortement déconseillé. Chaque phrase prononcée doit s’avérer utile ou tout du moins accompagnée d’une forme de sagesse. Les discours religieux et littéraires sont donc formellement interdits. À titre d’exemple, dire : « Et tout le reste n’est que littérature » est illégal à Logorrhée, car vous vous rendez coupables de deux infractions : métaphore + (double) référence à la littérature. Avec les systèmes de surveillance et tous les capteurs antipollution disséminés dans la ville, il est difficile d’échapper à la justice. Bien sûr, ces permis ont un prix prohibitif ; seuls les plus fortunés ont le droit de la ramener en public.
Samuel Shuttle, escroc notoire de son état, vit du trafic de permis. Aux États-Unis il existe des permis pour beaucoup de choses qui étaient naturelles aux générations précédentes. Permis de sortir de chez soi d’abord. Permis de faire ses courses. Permis de travailler, même les heureux possesseurs de la citoyenneté américaine doivent s’y plier. Permis d’avoir une maîtresse ou un amant, pour ceux et celles de plus en plus rares qui ont une vie sexuelle. Et permis de parler. Le plus rentable de tous. Samuel Shuttle est né à Logorrhée, mais il a passé la majeure partie de sa vie à Montpelier, la capitale de l’état du Vermont. Il y a fait des études de commerce médiocres et a obtenu son diplôme de justesse. Il s’y est marié, deux fois. Y a divorcé, deux fois. Et c’est aussi à Montpelier qu’il a commencé sa lucrative carrière de charlatan en inventant un moyen imparable de déjouer les logiciels antiplagiat du campus de l’Université du Vermont. Ses talents d’informaticien et de faussaire mais surtout le réseau interlope qu’il a créé lui valent à présent une existence plutôt douillette. Samuel Shuttle ne prend pas très au sérieux la survie de l’humanité.
Il était donc peu probable que Samuel Shuttle mourût en s’interposant entre les forces de l’ordre et un couple d’amoureux transis. Certaines mauvaises langues affirmeront que c’est un accident, que Samuel Shuttle a glissé en voulant fuir avec le butin. Il a plu abondamment ces derniers jours, une pluie grasse et collante. C’est toujours mieux que les habituelles pluies acides qui ont ravagé les magnifiques forêts de « l’État aux montagnes vertes ». Il y a deux jours, un des intermédiaires de Shuttle lui a « commandé » un permis de parler contre une grosse somme, trois fois le prix habituel d’un tel boulot, à vrai dire. Shuttle a piraté le site fédéral des permis pour créer un faux permis numérique au nom du client puis il a imprimé son exemplaire matériel selon un savoir-faire dont lui seul a le secret. Normalement, Shuttle envoie un coursier transporter la marchandise. Mais, en constatant que la demande provenait de Logorrhée, sa chère ville natale qu’il avait très envie de revoir, Samuel Shuttle a décidé de jouer au livreur.
La ligne express entre Montpelier et Logorrhée traverse des paysages de guerre, des vallées asséchées, des montagnes hérissées de troncs sans feuilles. On se croirait dans le grand Ouest. Samuel observe un groupe d’enfants autour d’habitations lacustres sur leurs pilotis cagneux. Un cratère jaune et noir a remplacé l’ancien lac où leurs grands-parents s’amusaient quarante ans plus tôt. À force de regarder cette étendue immense qui défile à toute allure sous ses yeux affaiblis par un glaucome, le seul et unique passager de la ligne A de l’Express du Vermont a un terrible mal de tête. Samuel est sujet aux céphalées en dépit du traitement qui retarde indéfiniment la progression de sa tumeur cérébrale. La santé de Samuel est défaillante, comme celle de quatre-vingt-dix pour cent du pays. On vit de plus en plus vieux, mais affligé d’une santé de plus en plus détériorée. Samuel s’est toujours dit que les progrès de la médecine étaient inversement proportionnels aux avancées de l’écologie, et même à l’évolution morale de l’Humanité.
En descendant du train, Samuel tombe sur une affiche de la municipalité. On y voit un enfant, un petit blanc aux cheveux blonds, avec un doigt sur la bouche. Au-dessus de son visage angélique, on peut le lire le slogan : « Chut ! Vos paroles nous volent notre oxygène. » Samuel sourit, c’est la première fois de sa vie qu’il visite une ville ayant appliqué la règle du silence. D’ailleurs, le quai est étrangement calme ; il n’est pourtant pas désert. Le chef de gare armé d’un fusil automatique vérifie l’identité des quelques voyageurs muets. Il se dirige vers Samuel. En le voyant, Samuel commence à sortir ses papiers. Le chef de gare est un septuagénaire en surpoids, il porte une grosse moustache qui dissimule sa bouche, il n’a pas l’air commode. Il demande à Samuel d’une grosse voix :
— Identité ?
Samuel ouvre la bouche pour lui répondre, mais le gros homme brandit sa matraque électrique et admoneste Samuel :
— Taisez-vous ! Vous avez un permis de parler ?
Samuel sourit à nouveau en sortant son permis de parler flambant neuf. Décidément, son séjour à Logorrhée risque de s’avérer fort plaisant. Samuel dit, lentement, en pesant chaque syllabe de chaque mot :
— Bien sûr, Monsieur le Chef de gare. Parole ne vaut pas papier.
Le chef de gare grommelle dans sa moustache et s’en va plus loin. Sur un écran géant, une femme en uniforme bordeaux rappelle qu’il est interdit de parler dans les lieux publics à l’exception des zones équipées de purificateurs d’air. Tout sourire, elle indique le montant de l’amende encourue par les contrevenants.
Samuel a rendez-vous à midi à la terrasse d’un café, le New Moon Cafe. D’après sa voix au téléphone, le client qu’il doit rencontrer est jeune, très jeune, peut-être un étudiant new hippie qui veut prêcher la bonne parole sur le premier trottoir. Samuel déguste sa boisson chaude saveur moka d’Éthiopie. La rue principale de Logorrhée n’a pas changé. Les maisons de briques rouges ont toujours leurs encadrements de fenêtre blancs. Sous la lumière bilieuse du soleil, les arbres artificiels tirent sur le vert fluo. Heureusement, le clocher à étages est toujours aussi fringant et conquérant. Même les églises dans ce pays ont l’air en guerre.
C’est étrange, cette ambiance feutrée en plein milieu de l’après-midi, alors que des centaines de personnes arpentent les trottoirs, s’arrêtent devant les vitrines des magasins ou boivent un coup dans les bars. Le regard de Samuel va d’une blanchisserie automatique à une fontaine à sodas, d’un institut de beauté à une épicerie fine. Les gens se saluent du regard ou se prennent dans les bras, mais sans un mot, comme si le Tout-Puissant avait appuyé sur le bouton MUTE de la télécommande. La ville entière s’est mise à jouer au Pictionary. Une femme crie soudain sur son enfant parce que ce dernier a fait tomber sa glace par terre. Un policier intervient et lui demande si elle possède un permis. Samuel voit la femme faire un mouvement négatif de la tête, sans rien dire ; le policier la verbalise et demande à l’enfant en pleurs de se taire.
C’est vrai qu’on pourrait s’habituer à ce calme, cette courtoisie forcée, quoique les disputes conjugales, les engueulades d’amoureux ou les éclats de rire entre amis manquent cruellement à Samuel. Surtout que cette réglementation sur la parole n’empêche pas le bruit, voire le vacarme de la ville : chantiers, gyrophares, circulation, etc. Samuel pose bien en vue son permis de parler sur sa table et dit très fort :
— Le cheval se mène par la bride, et l’homme par la parole.
Les autres clients du café regardent Samuel avec envie. Un homme se lève de sa place et se plante devant lui. Il rit, il jubile, il est à deux doigts de l’orgasme. Il se met à parler, vite, très vite :
— Monsieur, c’est un plaisir de trouver un interlocuteur…
Un policier s’approche de la terrasse. L’homme lui montre son permis de parler. Le flic s’éloigne, visiblement déçu.
— Seriez-vous d’accord pour que nous discutions ensemble ? En tout bien tout honneur bien sûr. Les habitants de cette ville sont radins, ils répugnent à gaspiller quelques dollars pour avoir le droit de parler. Ce sont des moutons qu’on fait taire en brandissant sous leur nez une liasse de billets…
— Je suis désolé, j’attends quelqu’un…
— Une troisième personne ! Une discussion à trois ! Si vous êtes partant, je suis votre homme !
— Je vais devoir décliner l’invitation.
— Êtes-vous sûr ? J’ai de l’argent, je peux vous payer.
— Pourriez-vous me laisser tranquille s’il vous plait ?
Et Samuel pose sur la table son pistolet semi-automatique Glock 19 comme la loi le lui permet. L’homme exalté bat en retraite et retourne s’asseoir à sa place. Samuel annonce de manière très théâtrale :
— Le beau parleur n’est jamais à court de paroles.
Samuel lit les actualités sur son smartphone, il cible les bonnes nouvelles. Il boit à petites gorgées son ersatz de café. Ses maux de tête se sont un peu calmés. Il vit avec cette tumeur depuis bientôt dix ans. C’est son passager clandestin. Selon les médecins, elle modifierait légèrement la personnalité de Samuel, mais, étant donné que l’opération est impossible, il faut se satisfaire de son état. C’est vrai que Samuel se sent de plus en plus agressif, de plus en plus soupe au lait. Et il a tendance à perdre ses inhibitions. Dire que sa première femme lui reprochait sa veulerie. Une ombre humaine vient recouvrir Samuel. L’importun semble de retour. Samuel fait tourner son flingue sur la table et dit :
— Je vous ai dit de me laisser tranquille.
Samuel lève les yeux lentement. Face à lui, un jeune homme qu’il ne connait pas, visiblement apeuré. Il regarde tout autour de lui et ses jambes sont agitées d’un spasme nerveux. Bien entendu, il ne dit rien. C’est le client qu’il attend. Ses longs cheveux noirs lui tombent presque sur les épaules. Il est plutôt typé.
— Bonjour. Vous devez être Bernardo. J’avoue que le pseudo est bien choisi. À moins que ce ne soit votre vrai prénom. Êtes-vous d’origine mexicaine ? Je ne suis pas d’accord avec la façon dont on traite vos compatriotes. Notre gouvernement est vraiment déplorable. Ingrat même. Mais asseyez-vous donc.
Bernardo s’assoit, mais sa nervosité est toujours perceptible.
— Logorrhée est une petite ville magnifique. On a l’impression qu’elle a été oubliée par l’apocalypse. Vous voyez le high school là-bas ? J’y ai fait mes études secondaires. Je revendais les corrigés des évaluations. J’ai même piraté le site du lycée pour faire croire que les vacances de Noël avaient été avancées à cause d’un problème de santé publique. Saviez-vous que les États-Unis sont le premier pays à avoir fondé des écoles publiques et gratuites pour tous ? Quand on voit le résultat, on se dit que la Maison Blanche aurait dû consacrer une partie du budget de l’éducation à l’écologie ou au contrôle des naissances, qu’en dites-vous ? Rien, bien sûr, vous n’avez pas de permis. Vous avez l’argent ?
Le jeune homme sort une grosse enveloppe kraft d’un repli de sa veste. Samuel compte les billets qui s’y trouvent.
— Avec ça, je pourrais fonder au moins trois orphelinats au Mexique.
Le jeune homme semble s’impatienter. Samuel joue avec ses nerfs volontairement.
— Pourquoi avez-vous besoin de ce permis ? Laissez-moi deviner. Vous devez convaincre un fonctionnaire de la ville d’habiliter vos pauvres parents qui sont à Tijuana à recevoir l’aide humanitaire des États-Unis, et ce stupide gratte-papier vous a fermé sa porte, et du coup vous avez décidé de le surprendre à la blanchisserie du coin.
Samuel observe son client, qui fuit son regard, qui se fait apparemment violence pour ne pas l’insulter ou le frapper. De grosses gouttes de sueur perlent à son front.
— Ou bien vous faites partie d’une église évangélique et vous attendez avec impatience ce permis pour proclamer le plus fort possible : « La fin du monde ! La fin du monde ! ». C’est bien utile, cette réglementation sur la parole, contre tous ces fanatiques qui pullulaient dans nos villes depuis des décennies. Vous êtes croyant ? Catholique ? Petit, je faisais partie de l’Église méthodiste unie. Ma mère était une dévote et mon père la trompait avec d’autres dévotes de l’église. De quoi tuer ma foi dans l’œuf, n’est-ce pas ? Une névrose dans le rapport au père, voilà ce qu’est l’attachement à Dieu. J’espère que je ne vous choque pas en disant cela. Je crois que je vais prendre un autre café. Vous voulez quelque chose ?
Et sans attendre la réponse – de toute façon impossible – de Bernardo, Samuel commande un autre café, un grand format cette fois-ci. Le jeune homme tape du poing sur la table et regarde son escroc intensément, comme si ses yeux pouvaient suppléer le discours qu’il n’a pas le droit de tenir. Samuel soutient ce regard humide. Il ne saurait expliquer pourquoi, mais il est touché par cet homme, qui pourrait être son fils, s’il avait songé à enfanter, dans une autre vie, mais Samuel n’a jamais pensé qu’à lui-même. Il éclate de rire. Il met l’enveloppe dans la poche intérieure de son manteau et prend à deux mains le gros mug que lui tend un serveur.
— Voici votre permis.
Samuel fait glisser sur la table une carte rectangulaire de dix centimètres sur cinq à peu près.
— Je l’ai activé. Vous pouvez vous en servir tout de suite.
Samuel se demande pourquoi il a dit cela. Voulait-il inviter le jeune homme à lui répondre ? Sans doute pas. D’ailleurs, Bernardo se saisit du permis et se lève, prenant Samuel au dépourvu.
— Vous ne dites rien ?
— Je ne voudrais pas gaspiller votre précieux oxygène.
Et il s’éloigne à grandes enjambées. Samuel conclut cette rencontre, pour lui :
— Plus le cœur grandit, moins les paroles sont utiles.
Quelques minutes plus tard, Samuel se promène dans les rues de Logorrhée. Il est en train d’observer la façade refaite à neuf de son ancien lycée. Le drapeau américain y flotte, solidement accroché au pignon de l’établissement scolaire. Tous les bâtiments publics sont entretenus avec soin. Il s’agit de donner une impression d’ordre, de sérénité, pour lutter contre le désespoir. La ville se ronge les ongles malgré son somptueux vernis. Plus loin, Samuel découvre un bâtiment récent. Il ne le connait pas. C’est un immeuble de bureaux. Il est désert. Sa façade tape-à-l’œil jure avec l’architecture tranquille du reste de la ville. Samuel est surpris de voir Bernardo faire les cent pas devant l’entrée. Il décide d’aller voir.
Bernardo est toujours aussi tendu. Il se déplace sur la pointe des pieds, prêt à bondir. Ses sourcils sont froncés, il ne répond même pas à Samuel qui lui demande comment il va. Il s’avère que l’immeuble tapageur est la nouvelle mairie de Logorrhée.
— Je tenais à m’excuser pour tout à l’heure. C’est le problème de ce permis, on s’autorise trop de familiarité avec les inconnus.
Bernardo répond d’un grognement. Samuel ne sait pas s’il doit ce sentiment à sa tumeur cérébrale, mais il éprouve une empathie irrésistible envers le jeune homme qui, de toute évidence, s’est mis dans de sales draps.
— Est-ce que je peux vous aider ? Sincèrement.
Le visage de Bernardo s’adoucit et affiche une grimace, une espèce de sourire gêné. Samuel pose sa main sur son épaule en signe d’amitié et il déclare :
— La lâcheté est un bouclier bien fragile.
Samuel se rend compte que Bernardo transporte un sac papier du supermarché Publix. En regardant de plus près, Samuel s’aperçoit que le sac est rempli de billets de banque, des petites coupures, comme celles que contenait l’enveloppe kraft.
— D’où sortez-vous tout cet argent ?
— J’ai braqué mon patron.
— Évidemment. Et pour qui travaillez-vous ?
— Don Bully.
— Don Bully ? Le maire mafieux de Logorrhée ?
— Il fallait au moins ça, vous pratiquez des tarifs coercitifs. De toute façon, on n’aurait jamais délivré un permis à un Mexicain déchu de sa nationalité américaine.
— Et pourquoi avez-vous tellement besoin de ce permis ? Cette réglementation de la parole est une vaste fumisterie, vous savez. On devrait plutôt payer les gens pour qu’ils se taisent. J’ai bien réfléchi à la question. La nouvelle agora est numérique. Entretenir des rapports sociaux par la parole est anachronique.
— Je dois parler à quelqu’un qui ne m’écoutera pas autrement. Et Don Bully pourra me tuer après.
— Je connais le vieux Bully. Si vous lui rendez l’argent, je m’occuperai de calmer sa vindicte.
— Il manque 20 000, le prix du permis.
— Tenez, je vous les rends.
Et Samuel met l’enveloppe dans les mains de Bernardo. Qu’est-ce qui lui prend de faire ça ? Putain de tumeur cérébrale ! Les deux hommes sont interrompus par un bruit de verrou automatique. L’imposante porte de la mairie s’ouvre et quatre personnes sortent du bâtiment. Samuel reconnait immédiatement Don Bully et son exosquelette qui permet de déplacer gracieusement ses deux cents kilos. Il est affublé de deux gardes du corps stéréotypés – costumes noirs, mâchoires carrées et silhouettes simiesques. Ils sont accompagnés d’une jeune femme, la vingtaine, sportive, vissée à son smartphone. Don Bully éructe :
— Putain de chicano !
Don Bully finit par reconnaître Bernardo, il ordonne à ses hommes de le saisir, ce qu’ils font en une fraction de seconde. Le jeune homme est écrasé au sol par les genoux énormes des géants à Ray-Ban. Samuel se mêle de ce qui, de toute évidence, ne le regarde pas :
— Doucement. Il va vous expliquer. Nous avons l’argent.
Un des deux malabars ramasse le sac papier et Samuel lui montre gentiment l’enveloppe kraft sous la tête du pauvre Bernardo. Samuel essaie de desserrer la prise par laquelle le jeune homme est maintenu au sol, en vain. Il implore Bernardo :
— Dis ce que tu as à dire et partons !
Bernardo étouffe, mais il arrive malgré tout à articuler :
— Ellie...
Samuel se sent dans la peau d’un spectateur invité sur le tournage de sa sitcom préférée :
— Qui est Ellie ?
Et, en effet, comme dans sa sitcom préférée, la jolie jeune femme s’agenouille et somme le garde du corps de relâcher Bernardo :
— Bernardo !
— Tu connais ce métèque ?
— Passionnant ! dit Samuel. Épisode 1 : Bernardo et Ellie sont amants. Bernardo travaille à la mairie en tant qu’homme de ménage. Don Bully n’est pas au courant de cette liaison, qu’il désapprouverait avec véhémence. Épisode 2 : Bernardo force le coffre-fort du grossier personnage pour acheter un permis de parler au roi de la contrefaçon, Samuel Shuttle. Épisode 3 : Bernardo risque le tout pour le tout pour déclarer sa flamme à Ellie.
— Pas du tout. Ellie est une pétasse imbue d’elle-même. Voilà ce que je voulais lui dire. Les Mexicains ne sont pas tous des cafards qui volent les emplois des Américains « de souche ». Et non, je ne suis pas une exception. Je suis un cafard comme tous les membres de ma famille qui croupissent dans les camps de rétention. Je déteste qu’on m’étrangle ou qu’on m’insulte pendant le sexe. Et surtout qu’on me traite de « domestique » ou de « boy ». Tu n’es pas un bon coup, je me fiche que tu sois capable de contracter ton vagin et ton périnée comme des ressorts de matelas. Tu es raciste et narcissique et je vous souhaite tout le malheur du monde, à toi et à ta famille de mafieux dégénérés qui incarnez un monde tellement ancien qu’on devrait le dater au carbone 14. Non, les gays ne sont pas des pervers et les mères célibataires n’ont pas choisi de couper les couilles aux hommes. Je n’ai couché avec toi que pour obtenir une situation plus stable et un possible retour de ma famille dans le Vermont. Mais tu es si stupide que tu crois encore que je suis un rital du sud de l’Italie. Alors, vu que j’ai dépassé de toute façon l’espérance de vie moyenne d’un migrant, je vide mon sac. Ne t’inquiète pas, j’ai un permis. Je regrette simplement de ne pas assister à la fin du monde. J’aurais trouvé tellement jouissif de voir l’espèce humaine dont vous représentez un échantillon majoritaire disparaître de la terre. Voilà, c’est dit !
Samuel est estomaqué. Il a le réflexe de dégainer son pistolet. Don Bully et ses deux hommes de main en ont fait autant. Quant à Ellie Bully, elle a craché au visage de Bernardo. Bernardo a donc organisé son suicide, et Samuel a servi d’arme du crime – le suicide est interdit aux États-Unis, toute personne optant pour l’euthanasie risque de voir sa famille au premier degré jetée en prison ou torturée, ce qui dissuade en général de recourir à un tel procédé et qui permet d’obtenir des statistiques tout à fait respectables. Samuel explose d’abord le visage de Don Bully ; la balle de son Glock met en bouillie son facies d’acteur italien cantonné aux rôles de mafioso dans les films de Scorsese ou Coppola. Samuel est un tireur émérite, il s’entraîne au stand de tir depuis qu’il a cinq ans. Il abat sans problème les deux gardes du corps.
— Bon, le dicton est vrai, on ne sait vraiment parler que lorsqu’on sait se taire.
— Vous l’avez inventé celui-là ?
— J’aime les aphorismes, c’est plus fort que moi.
Les deux hommes sont surpris par le bruit d’une détonation. Ellie a pris l’arme de son père et tire sur eux. Bernardo la désarme et la frappe à la tête. Samuel s’amuse :
— Hé ! Les amoureux ! Il y a d’autres façons de régler les disputes dans un couple.
Samuel sait qu’il a été touché, au ventre ; le sang commence même à détremper sa chemise, une sale blessure. Samuel n’a plus que quelques minutes à vivre. Son taux d’hémoglobine est en train de chuter ; bientôt, il perdra connaissance et fera un arrêt cardiaque. Il n’avait pas prévu de mourir aujourd’hui, mais il n’est pas contre l’idée ; sa tumeur cérébrale le laissera enfin tranquille. Et puis, il meurt à Logorrhée, la ville de son enfance. Vite, une dernière parole, ultima verba qui marquera les esprits, qui, en tout cas, donnera plus de dignité à sa mort – au cas où la vidéo filmée par un drone finisse sur internet. Samuel Shuttle se tourne vers Bernardo. Bernardo est occupé à insulter Ellie, qui est inconsciente. Il brandit son permis de parler et l’injurie en espagnol. Samuel Shuttle appelle le jeune homme et dit en riant très fort :
— Toi aussi, mon fils !
Logorrhée est une charmante petite ville du Vermont. Elle applique strictement le contrôle de la parole. L’air est un peu plus respirable et les relations humaines s’épanouissent sereinement, sans bavardages ni boniments. À Logorrhée, on déteste la tyrannie du bull-shit. On y meurt parfois à cause d’un malentendu. Le silence reste d’or.
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Pensées de mots · il y a
Beaucoup d'imagination tout au long du texte avec de jolis messages. Au passage, j'ai écris une TTC pour le "Cours et Noir" !
N'hésitez pas à venir si vous voulez frissonner de froid tout comme de peur !
Voici le lien afin d'y accéder:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-coeur-gele

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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Vous avez gagné le permis d'écrire...
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Nelson Monge · il y a
Une intrigue basée sur une idée originale dans un mode post apocalyptique bien campé.
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Joëlle Brethes · il y a
Un texte singulier mais séduisant... J'ai failli me laisser dissuader pas sa longueur : j'aurais eu tort ! Bravo !
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Adrien Neves · il y a
Une satire sociale et politique exemplaire dans une "charmante petite ville du Vermont", quand au commencement était le Verbe, à la fin aussi ;)
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M. Iraje · il y a
La parole est quelquefois d'argent. Celle-ci est d'or ...
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Fred Panassac · il y a
Le titre m’a attirée, je ne regrette pas les 14 minutes de lecture.
Une idée très réjouissante et tragique à la fois, bien que la seconde partie soit un peu plus complexe à saisir.
Permis de parler payé très cher mais Glock19 autorisé sans problème sur la table, c’est ça l’avenir (métaphoriquement ou non c’est déjà le cas en bien des endroits où l’on assassine impunément).
Je me suis bien amusée à cette lecture d’histoire bien construite et parfois cynique, parsemée de dictons sur la parole. Et parfois on aurait besoin de cette appli en 2020.
J’aime !

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Eva Dayer · il y a
Permis de parler, une anticipation à peine surréaliste et qui laisse le lecteur coi et la lectrice coite. J'aime bien l'arrivée de Bernardo dans cette ville de silence :)
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette imagination foissonnante !

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