Benz, Benz, Benz

il y a
5 min
7
lectures
0

Ecrire c'est raconter des histoires, faire naître des personnages, jouer avec les mots. Ecrire c'est aussi le moyen de transmettre ses idées, C'est un loisir jouissif, un défouloir, un exutoire et  [+]

Ce jour là, j’avais rencontré Natacha dans un café. Elle avait un fort accent slave et beaucoup de charme. Elle me dit : Viens, moi aller chez grand-père, russe blanc de Sibérie. Comme je n’avais rien d’autre à faire, je l’ai suivie. Son grand-père habitait dans une petite bicoque non loin de la mer. Nous toquâmes à une petite fenêtre. N’obtenant pas de réponse, Natacha ouvrit d’autorité la porte d’un grand coup de pied dans la chambranle. L’intérieur ressemblait à un capharnaüm. Les armoires semblaient avoir été vidées et des dizaines d’objets hétéroclites jonchaient le plancher. Je découvris quelques objets et quelques fringues éparpillés sur le sol et instinctivement, je ramassai une liasse d’anciens francs que le vieux avait sans doute oublié d’aller convertir à la Banque de France et la mis dans ma poche. Soudain, j’aperçus dans la pénombre au fond de la pièce, le vieil homme agonisant sur son lit : Natacha, ton grand-père gît là, dis-je avec effroi !
- Non, pas Gildas, me répondit-elle. Lui, Igor !
- Mais non, il ne dort pas, il meurt !
Le grand-père fit fi de mes considérations et me susurra à l’oreille dans un mauvais français mâtiné d’accent slave : l’or dans lo carrovane, dans lo carrovane !
- Lui quoi dire, me demanda Natacha de l’autre bout de la cuisine.
- Lui rien dire, lui mort, criai-je. Leur façon de massacrer la syntaxe commençait à déteindre sur la mienne !
- Je demande pas toi si lui mort, je demande toi qu’est-ce qu’il dit ?
- Mais il ne dit plus rien, il est mort, hurlai-je dans un souffle qui pour moi n’était pas, espérais-je, le dernier ! Il est mort, kaput, HS, game over ! Elle n’avait pas bien l’air de me croire aussi lui enjoignais-je de venir constater par elle-même. « Hosannah ! » cria-t-elle, lui être au paradis ! Elle semblait prendre la chose un peu trop bien.
- Il a eu le temps de me souffler un message sibyllin : l’or est dans la caravane ! Peut-être pourrais-tu éclairer ma chandelle.
- Éclairer chandelle ?
- Non, laisse tomber !
- Mais oui, caravane, moi me souvenir. Elle me prit par la main, toi avoir voiture ? J’avais une vieille Saab.
- Toi, conduire moi, caravane casse.
- Non cassée, dis-je, dans un sursaut pédagogique.
- Non, non, casse !
Je ne comprenais pas grand-chose à ce salmigondis mais la perspective de trouver de l’or m’avait mis l’eau à la bouche !
- Ok, en route !
Suivant les indications de la belle slave, nous prîmes la route qui était sensée nous mener à la fameuse caravane et à son butin doré et finîmes par tomber sur la casse où la roulotte s’était échouée ! Le gardien nous demanda si nous allions enfin le débarrasser de cette épave. Après lui avoir graissé la patte avec des vieux francs qu’il ne reconnut pas dans le noir, nous pénétrâmes dans la caravane qui sentait le renfermé. Nous ouvrîmes tous les coffres, vidâmes les armoires, retournâmes les matelas, sans résultats ! Il n’y avait pas plus d’or ici que d’andouille sur une galette bretonne ! Ayant perdu tout espoir de fortune, je m’apprêtais à sortir quand je me retrouvai nez à nez avec un Magnum 747. Instinctivement, je priai Bernadette Scoubidou pour qu’une balle ne vienne pas se loger entre mes deux yeux ?
- Où toi mettre l’or, me dit un barbouze de l’autre côté du pistolet.
Je me dis qu’il avait dû apprendre le français avec la même méthode de langues que Natacha !
- Laure ? ironisai-je.
- Toi, pas faire malin, sinon toi finir passoire ! Vous pouvez me répéter tout ça, c’est pas très clair, répondis-je dans un sourire. Ça n’eut pas l’heur de lui plaire. Il m’attrapa par le colback et commença à me palper.
- Vous pouvez me fouiller, je n’ai rien !
Tandis que je commençais à me demander où avait bien pu passer Natacha, elle arriva dans les bras d’un grand gaillard en pédalant dans le vide pour mieux s’échapper. Elle lui lâcha une bordée de jurons dans un jargon qui ressemblait à s’y méprendre à une langue ouralo-altaïque ou finno-ougrienne. Mais après tout, je pouvais me tromper. Je n’étais pas très fort en langues car j’avais pris Breton première langue pour plaire à une fille de ma classe qui cachait des bouteilles de chouchen dans sa coiffe Bigouden ! Le lascar jeta brutalement Natacha sur le lit qui se brisa sous le choc. Celui qui me fouillait, trouva la liasse de billets et me traita de voleur.
- Hé, doucement les basses, dis-je d’un ton que je voulais assuré. Qui est le voleur ici ? Qui veut voler l’or ?
- Tais-toi, pas d’or ici, me dit Natacha, les dents serrées en me jetant un regard courroucé. Les deux gaillards n’y comprenant goutte se mirent à chahuter la petite, tout en retournant à nouveau les tiroirs, éventrant les matelas et déchirant les rideaux. Dépités, ils quittèrent les lieux non sans nous avoir ligotés. Nous dûmes notre salut qu’à l’intervention du gardien. Nous nous apprêtions à partir, ayant abandonné tout espoir de fortune, quand il eut une révélation : l’or  se trouve derrière le Christ !
- Mais quel Christ ? C’est qu’il y en a plein dans le coin, m’écriai-je en reprenant espoir.
- Celui de la chapelle de la Vierge sur la falaise.
Après quelques temps, nous arrivâmes enfin devant une petite chapelle devant laquelle s ‘élevait un calvaire. Nous nous apprêtions à descendre de voiture lorsqu’une voix d’outre-tombe nous interpella : repentez-vous, mécréants vous pénétrez le domaine de Dieu, le Christ mort sur la croix !
- Oui, bon, à propos, vous n’auriez rien trouvé au pied de la croix ? Si, j’ai trouvé l’amour, l’amour du Christ mort pour vos péchés !
- Et rien d’autre ?
- Toi pas trouver or ?
- Repens-toi, pécheresse, Marie-Madeleine, et couvre-toi du voile de la dignité ! Je ne m’en étais pas vraiment aperçu mais après toutes ces épreuves, Natacha, avait ses vêtements déchirés et une coiffure échevelée qui lui donnait un petit look post-punkette ! Elle saisit le curé par la soutane et lui hurla au visage : où toi mettre l’or, où toi mettre l’or ? 
Le prêtre, pensant qu’elle parlait anglais, lui répondit : « yes my Lord, thou Lord is coming !  Pour toute réponse, elle lui fit goûter la pointe de ses Doc-Martens.
- Toi creuser, me dit-elle, apparaissant dans la blancheur sépulcrale de la lune montante. Je ne savais pas où elle avait dégotté cette pelle mais vu sa réaction face à l’homme d’église, j’obtempérai ! Après avoir creusé quelques dizaines de centimètres au pied du calvaire, je tombais sur quelque chose de dur. Je dégageai précautionneusement un coffre doré. Natacha se mit en devoir de l’ouvrir avec son cran d’arrêt. Le verrou sauta mais sa déception n’eut d’égale que sa colère. Elle ne trouva que ce qui semblait ressembler à un long rouleau de parchemin. Elle fouilla avidement le coffre comme si par miracle, elle allait découvrir un double fond et trouver l’or ! Dépitée, les cheveux défaits, le rimmel dégoulinant, elle ressemblait plus qu’à une pâle copie d’elle-même. Elle n’avait plus d’argent, plus d’espoir. Elle s’enfuit au volant ma voiture, me laissant seul affamé et sans un sou ! Je ramassai négligemment le parchemin et déroulait ce qui s’avérait être une toile représentant une ébauche de la Joconde, Mona Lisa ! Etait-ce possible qu’il existât deux Mona Lisa ? Le maître avait-il fait un premier essai avant de peindre celle qui se trouvait au Louvre ? Si tel était le cas, je me trouvais en possession d’un petit trésor. Un crissement de pneus me sortit de mes rêveries. Les barbouzes avaient intercepté Natacha et me la ramenait. Ils avaient cru à une ruse de la perfide slave. L’un d’eux se jetât sur moi en me criant : « où toi cacher l’or ? »
- Décidément, c’est une obsession, répondis-je en essayant de conserver la toile qu’il tentait de m’arracher.
- Toi donner plan de l’or !
Nous tirions chacun de notre côté tant et si bien que la toile se déchira en deux. Adieu veaux, vaches, taureaux, Joconde ! Qu’allais-je faire d’une moitié de Mona Lisa ? D’ailleurs, Mona ou Lisa ? Le colosse avait décidé de faire un autodafé de sa moitié, tandis que son compère secouait le coffre avec le regard incrédule d’un enfant qui vient de découvrir qu’on lui a subtilisé la dernière pièce de sa tirelire !
- Laisser tomber, c’est Kaput, dit le mastodonte. Nous, emmener fille avec nous.
- Grand bien vous fasse ! Je commençais à en avoir marre de toute cette histoire, de tout cet or, de tous les trésors de la terre. Je n’avais qu’une seule envie, me retrouver seul. Les ruskoffs pouvaient bien garder Natacha car elle n’en valait vraiment pas la peine !
Je repris la route, désespéré, quand une Mercedes s’arrêta à mes côtés. La portière s’ouvrit et une main me fit signe de monter. Je m’assis sur la banquette arrière entre deux ravissantes jeunes filles qui entonnèrent en chœur une chanson : « Laisse moi zoom, zoom, zang, dans ta Benz, Benz, Benz ! »
- Mais attendez, m’écriai-je, vous n’êtes pas les Brigitte.
La blonde mit un doigt sur mes lèvres tout en continuant de fredonner. Le chauffeur me fit un clin d’œil dans le rétroviseur !
En m’enfonçant dans le moelleux du cuir rouge de la banquette, je me dis que je n’oublierai jamais cet air là !
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,