Beau-Papa

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Image de Automne 2020
Cela fera bientôt deux ans que Papa est mort, tué par un chauffard. Plus le temps passe et plus il me manque. Maman ressent elle aussi cruellement son absence, pourtant elle n’arrête pas de me dire que ça ne sert à rien de vivre avec le passé, elle m’explique que ce n’est pas parce qu’on essaie de refaire sa vie qu’on trahit la mémoire de ceux qui ne sont plus là. D’après elle, Papa est toujours présent dans son cœur, mais moi je sais bien que l’autre a pris sa place. L’autre, c’est Serge, un type génial d’après Maman, un garçon plutôt fade et ordinaire d’après moi, mais Maman me répète constamment que je manque d’objectivité dans mes jugements, surtout vis-à-vis du nouvel homme de sa vie. Serge est tout sucre avec moi, il adorerait que je l’appelle Beau-Papa, mais comme il n’est ni physiquement parfait, ni mon géniteur, je me contente de l’appeler par son prénom, ce qui me demande déjà pas mal d’efforts. De toute façon, quoi qu’il fasse, je serai toujours fidèle à la mémoire de Papa. Et l’autre sera toujours l’autre, malgré ses minauderies et ses plaisanteries à deux sous…
Au fait, je ne me suis pas présentée : je me prénomme Clara et j’ai dix ans. Chaque samedi après-midi j’ai droit au même cérémonial. Comme ils ne roulent pas sur l’or, Maman fait des heures supplémentaires à l’hypermarché du coin pendant que l’autre se charge de me distraire et d’allier le culturel à l’éducatif, dans le genre visite de musée, sortie cinéma, patinoire ou bibliothèque. J’adore toutes ces activités, mais je les ferais plus volontiers sans lui. En sa compagnie je me montre invariablement de mauvaise humeur, rejetant systématiquement tout ce qu’il propose, c’est pourquoi il a eu l’air particulièrement surpris, hier soir, lorsque je lui ai désigné du doigt une affiche, accrochée à un lampadaire, dans la petite rue qui mène à la bibliothèque.
— Tu as vu, ils organisent un vide grenier samedi prochain, sur la place de l’église. Ça doit être sympa. On pourrait y aller ?
Il m’a regardée, avec une incrédulité presque touchante. Moi, Clara, sa belle-fille, intéressée par un déballage de bric-à-brac rouillé et inutile. C’était bien la première fois depuis qu’il me connaissait que je proposais quelque chose. Il a demandé :
— Tu es vraiment sûre de vouloir y aller ?
J’ai acquiescé avec un petit sourire hypocrite. Ma spécialité. Depuis le temps que je contrariais sa vocation de père de substitution, il ne s’attendait pas à me voir un jour déposer les armes. Il a ajouté que mon idée était géniale, qu’il avait toujours adoré chiner, à la recherche de témoignages du passé. Déjà, il devenait intarissable. J’ai coupé court en lui faisant remarquer qu’il était tard, qu’il y avait des lasagnes à faire réchauffer : au moins trois quarts d’heure de cuisson avant le retour de Maman. Ensuite on est restés silencieux pendant tout le trajet jusqu’à la maison.
Il fait un temps splendide. Le vide-grenier occupe toute la place du village, les stands sont répartis sur plusieurs allées. Les objets sont exposés sur des tréteaux, de vieilles tables, des couvertures ou des pièces de tissu coloré. Les gens s’affairent autour de tout et n’importe quoi : vieux meubles, appareils ménagers, vaisselle, jouets abimés ou cassés, vieux livres, disques ou jeux, flacons et échantillons de parfum, stands de barbe à papa, de churros ou de marrons chauds. L’autre me propose une barbe à papa que je refuse illico, histoire de ne pas démentir mon sale caractère. Il craque pour un cornet de marrons, m’en propose un. Nouveau refus. Je le précède le long des stands, m’arrête de temps à autre devant un objet afin de l’examiner de plus près. Je viens de tomber en admiration devant une ravissante boite à musique à l’intérieur de laquelle évolue une minuscule et fragile ballerine. Je reste longtemps à la regarder, fascinée par les circonvolutions gracieuses du petit personnage qui pivote inlassablement sur lui-même, sur une mélodie qui se répète à l’infini.
L’autre n’est pas loin. Il s’approche de moi.
— Je te l’offre si tu veux ?
Pour une fois, il n’a même pas à insister. J’accepte sans me faire prier.
— D’accord…
Le propriétaire du stand est le père de Guillaume, un garçon de ma classe. L’autre lui demande le prix de la boite à musique. Dérisoire. L’affaire est conclue. Quelques pièces de monnaie transitent de main en main et l’objet que je contemplais quelques secondes plus tôt devient ma propriété. Guillaume n’est pas loin, je lui souris discrètement avant de remercier l’autre pour l’amadouer. J’examine mon acquisition sous toutes les coutures, sous le regard attendri de mon « beau-père ».
— Elle est chouette, non ?
— Oui. J’ai toujours rêvé d’avoir une boite à musique comme celle-ci…
— Tu es contente alors ?
J’acquiesce sans lever les yeux vers lui, trop occupée à essayer de dégager un petit morceau de papier coincé sous le tissu intérieur de la boite.
— Qu’est-ce que c’est ? demande l’autre en se penchant vers moi, encore sous le choc de cette toute nouvelle complicité.
— J’en sais rien…
Je déplie soigneusement ma trouvaille. J’en parcours rapidement le contenu avant de l’abandonner à l’autre.
— C’est étrange. On dirait un message que quelqu’un aurait caché là…
— Il semblerait que tu aies raison…
Il ne peut s’empêcher de lire à voix haute :
« S’il vous plait, aidez-moi… Mon père m’a enfermé dans le débarras au fond de la cave. Je n’ai pas le droit de sortir. J’ai 11 ans, j’ai faim et j’ai froid… »
Le mot date de deux jours et une adresse a été notée au bas du message, rédigé d’une écriture tremblotante. Ça me donne des frissons dans le dos. L’autre semble aussi bouleversé que moi.
— Ce gamin a à peu près ton âge. Tu le connais ?
Je fais mine de réfléchir.
— Je connais de vue celui qui nous a vendu la boite à musique. Son fils est dans ma classe, mais d’après ce que je sais de lui, il n’a ni frère ni sœur…
L’autre plisse le front, en prenant un air inspiré, à la « Derrick ».
— Tout cela me semble bien étrange. Je me demande si on ne devrait pas prévenir la police…
— C’est peut-être une blague ?
— Si c’est le cas, on n’aurait pas l’air fin…
Une complicité naissante a laissé la place à l’animosité ambiante.
L’autre hésite.
— En même temps, on doit venir en aide à ce pauvre gamin, s’il est vraiment enfermé au fond de cette cave…
Il approuve mon raisonnement.
— Exact…
— Et si on allait vérifier par nous-même si ce qui est écrit est vrai ? Ensuite, il sera toujours temps d’appeler la police et d’être traités en héros…
Il pose ses deux mains sur mes épaules.
— Excellente proposition, excepté que je vais me rendre seul sur les lieux et que toi, tu vas m’attendre bien sagement à la maison…
J’insiste pour l’accompagner.
— Pas question. J’irai seul. Ce type est peut-être dangereux. Je ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit…
Je n’en crois pas mes oreilles. On dirait une déclaration d’amour. C’est vraiment attendrissant de sa part. Pour un peu, je ressentirais presque de l’admiration pour ce héros des temps modernes, défenseur de la veuve et de l’orphelin.
Du coup, nous quittons le vide grenier plus rapidement que prévu, direction la maison. Nous élaborons notre plan à deux, mais l’autre passera seul à l’action. S’il ne revient pas, je préviendrai la police.
Je lui dis de faire attention à lui, de ne pas prendre de risques inutiles. Il me sourit, attendri. Il pense qu’il a définitivement gagné ma confiance.
Nous décidons d’attendre la nuit pour agir. Je lui explique que je connais un peu les lieux pour avoir été invitée à un anniversaire, il y a environ deux ans. J’évoque le souvenir flou d’un gamin triste et chétif, resté en retrait et qui, à aucun moment, n’avait pris part à nos jeux d’enfants.
Je griffonne le plan de la maison sur une page, arrachée à l’un de mes cahiers. En suivant mes indications, l’autre escaladera la grille qui entoure la maison, ensuite il traversera le jardin jusqu’à la minuscule fenêtre qui donne sur la cave. À l’aide d’un marteau, il brisera la vitre et se glissera à l’intérieur, comme on l’a vu faire des dizaines de fois dans certains films. C’est à la portée du moins performant des superhéros.
Avant de partir, il se munit des accessoires indispensables à l’accomplissement de notre scénario : marteau, lampe de poche, survêtement et chaussures de sport. Je vois bien qu’il n’est pas rassuré, mais il essaie de ne pas le montrer.
Je dépose un baiser sur son front avant de lui souhaiter bonne chance. Il me dit de ne pas m’inquiéter, m’assure qu’il va sortir ce pauvre gosse de cet enfer. Ce sont les dernières paroles que nous échangeons. Il disparait bientôt au volant de sa voiture.
Je m’empare du briquet de Papa et hop, le petit mot trouvé à l’intérieur de la boite à musique s’envole en fumée. Le plan griffonné sur la page de cahier subit le même sort. Ce que je viens de faire ressemble à s’y méprendre à de la destruction de preuves mais je n’ai pas le moindre état d’âme.
Personne n’a rien compris, pas plus Maman que la police. Ils l’ont appelée tard dans la soirée pour lui dire que l’autre avait reçu deux balles à bout portant et qu’il était mort sans avoir repris connaissance, dans l’ambulance qui le conduisait à l’hôpital.
Par la suite, on a appris qu’il avait été surpris dans la cave d’une maison où il s’était introduit par effraction. Le propriétaire, excédé par plusieurs cambriolages, avait découvert son voleur un marteau à la main et avait fait feu sur lui, en état de légitime défense.
On a pu lire un peu plus tard dans les journaux que ce terrible fait divers avait surpris tout le monde, l’autre n’ayant pas de passé judiciaire, qu’est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête ?
À mon retour à l’école, j’ai cherché Guillaume du regard. Je ne pouvais pas prendre le risque de lui parler de tout ça, alors, par un de ces sourires dont j’ai le secret, je l’ai remercié pour sa « contribution » à la disparition de l’autre. En admirant ses magnifiques yeux bleus, derrière ses petites lunettes rondes, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’on serait peut-être amenés à retravailler ensemble, si un autre gêneur venait à faire son apparition dans la vie de Maman...
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