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Ballade dominicale

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Cécilia

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Lola regarde le paysage défiler à travers la vitre du siège passager. Petite fille sage, les mains sur les genoux croisés, le regard perdu au loin, plus loin que les champs tranchés à chaque platane. Un, deux, trois, un, deux, trois, un, deux, trois... Son esprit compte et recompte les arbres en variant les rythmes. Trois temps, valse sautillante et entraînante, puis tous les deux temps, rythme haletant qui la précipite vers cette destination qu’elle redoute comme un refrain entêtant qui revient tous les dimanches. Un, deux, un, deux, petit soldat qui marche au pas, un, deux, un, deux, gauche, droite, gauche, droite, jusqu’à l’arrêt final où, garde à vous ! Petit doigt sur la couture du pantalon, il faudra dire « oui », ou « non », obéir et avec le sourire s’il vous plaît !
Christian conduit vite. Trop vite pour Lola qui souffre régulièrement du mal des transports. Elle a bien tenté d’émettre des objections, des réticences, mais le ton supérieur et surtout agacé de Christian a fini par la dissuader de toute nouvelle tentative. Et depuis, Lola ravale son angoisse à chaque trajet, et compte et recompte les temps du voyage. Cette musique intérieure la coupe, l’espace de ce temps, du monde extérieur et de sa propre peur, comme tenue à distance. Dans ces moments-là, elle pourrait se regarder vivre et même mourir, portée par les temps qui la bercent ou la précipite vers ce qui l’effraie.
Ce matin encore, la question n’est pas venue : « Tu veux prendre le volant ? ». Au début de leur mariage, Christian la posait systématiquement. Mais Lola ne s’y était pas trompée : question rhétorique, de celles qui n’attendent pas de réponse si ce n’est un « Non, non, ça ira ». Incapable d’identifier ce ça, ni les raisons de son refus, Lola n’a pas cherché à lutter, s’est effacée d’elle-même. Et à force de répondre « Non, non, ça ira », Christian a fini par faire l’économie de la question. C’est un fait établi désormais, le dimanche, quand on va chez sa mère, c’est lui qui conduit.

Lola connaît la fin du voyage par cœur, la petite route départementale sur la droite, le coup de frein sec au moment de bifurquer, la pression de la ceinture de sécurité sur l’épaule au moment de l’à coup provoqué par le ralentissement brutal, le virage étroit, au milieu de la campagne, puis l’entrée dans la propriété, « le clos des Oliviers » (nom saugrenu et prétentieux dans cette campagne normande !), le crissement des gravillons sous les roues, un temps, deux temps, trois temps... huit temps et l’arrêt final du véhicule. Le vrombissement du ventilateur, comme le point d’orgue d’un morceau inachevé, répété, sans cesse renouvelé. Lola répète cette partition les yeux fermés, au sens propre comme au figuré tant ces motifs récurrents lui pèsent et la pétrifient. Seule variation depuis douze ans, les remarques sur la conduite « un peu sèche » au moment de l’arrivée. Tous les tons, sur les mêmes temps du voyage : suggestion, plainte imperceptible, reproche à peine voilé, angoisse étranglée au fond de la gorge, mal au cœur, sécurité des enfants... Invariablement, comme un métronome opiniâtre, la même réponse de Christian scandée sur le même rythme : soupir, regard au ciel, phrase lapidaire : « Tu exagères ». Alors, la résignation, le silence obstiné. Lola, spectatrice impuissante de son couple n’écrit plus la partition de son existence. Elle compte les temps, les regroupe dans des mesures plus ou moins lentes, plus ou moins rapides, mais avec des notes toujours identiques.
Derrière son dos, les pépiements de Louise et de Jeanne se mêlent au chant presque assourdissant de tous les oiseaux que les premiers rayons de la saison ont tiré de la torpeur hivernale. Le soleil, aveuglant, pointe ses flèches traîtres, brillantes mais froides, à travers la cime des arbres. La lumière, presque blanche, ne compense pas la fraîcheur tenace de cette campagne normande encore chargée d’humidité. Tandis que les deux petites poupées sautent de leur carrosse d’acier, Lola ouvre ses paupières et la façade blanche de la grande bâtisse se dresse devant elle. Un mur, un silence. Comme deux automates bien réglés, Jeanne et Louise, six et huit ans, tresses de chaque côté du visage, robes à smocks et petit gilets boutonnés, gambadent dans une danse espiègle mais sage et mesurée. Un froncement de sourcil de Christian suffit à calmer le rythme qui tend à s’accélérer et à baisser le volume sonore des cris de joie qui se bousculent dans les petits poumons et finissent par se coincer dans les frêles gosiers.

Eugénie est déjà dehors, sécateur à la main, le tablier de jardinage raide d’un repassage appliqué, le sourire redoutable, droite comme un i. La reine mère attend que sa royale famille vienne lui rendre hommage dans un concert de « Bonjour Maman », « Bonjour Mamie » ponctués par les deux baisers sonores, bien plantés au milieu des joues ridées qui ne tolèrent pas la bise furtive et distraite des saluts spontanés. La main anxieuse de Lola attrape son sac, bouée de sauvetage de cuir rose qui ne la quitte jamais. Avec fébrilité elle le fouille, le sonde du bout des doigts : portefeuille, pochettes multiples, une pour le maquillage, une pour les médicaments, pour les câbles d’alimentation, les clés USB... Ses doigts accrochent tout à coup une texture douce et soyeuse. Soupir de soulagement. Elle est là, mauve, parfumée ; les franges emmêlées s’accrochent au porte-clés offert à la dernière fête des mères : deux petits cœurs, l’un rose tendre et l’autre bleu turquoise maladroitement taillés dans cette matière magique qui rétrécit et durcit au four et dont la découpe malhabile s’accroche à tout ce qui bouge ou qui ne bouge pas d’ailleurs. Lola sourit. À chaque fois elle pense aux mains avides et impatientes qui s’accrochent à ses jupes comme un regard à ses yeux. D’un geste tendre mais ferme, elle arrache l’écharpe à ces deux cœurs tyranniques gardiens des clés de la cellule familiale.
Elle ouvre enfin la portière et sort de la voiture. Depuis que la routine cruelle de sa vie s’est installée, faire traîner les choses est devenue sa seule liberté. Faire attendre ceux qui la dirigent et la gouvernent. Elle use et abuse de ce travers qui a le don d’agacer Christian et la mère de ce dernier. Elle sort, donc, et dans un même mouvement elle enroule son écharpe autour du cou. Eugénie attend, sécateur à la main. Elle est déjà coiffée, maquillée et apprêtée sous son tablier vert de jardinage. Les deux petites fées s’échappent, heureuses créatures, furtivement, du cercle de gravillons et disparaissent dans un tourbillon de volants et de cris. Lola a à peine le temps de tendre une main sur une mèche, un bras, une joue encore teintée du rouge sang du baiser de l’aïeule. La balançoire est prise d’assaut et Lola se retrouve seule, plus mal à l’aise qu’une enfant, face à sa belle-mère.
— Bonjour Eugénie, comment allez-vous ?
La phrase est sortie mécaniquement, scandée par le rythme de l’habitude qui emprisonne anéantit toute spontanéité. Au début et au milieu de la phrase, les deux bises réglementaires. Les termes de la cérémonie ont été établis de longue date. Inconcevable d’imaginer les changer.
— Bonjour Lola. Très bien, merci, avec ce beau temps ! 
Lola sent l’agacement pointer dès cette première réplique. Eugénie partage avec les personnes de son âge la passion du temps qu’il fait. Avec ce soleil insolent, la vieille femme triomphe ce midi. Lola sent pourtant la fraîcheur courir le long de ses épaules. Elle sait qu’elle ne pourra pas s’en plaindre sans devoir affronter le regard outragé et les exclamations de sa belle-mère habituée à vivre au grand air par tous les temps. Lola réprime un petit frisson et tente une timide réflexion : « L’air est encore un peu frais ce matin... ». Eugénie ne relève même pas et dévore des yeux son fils qui étouffe un petit rire méprisant à l’adresse de Lola. La pique est subtile mais violente et incisive. La jeune femme connaît par cœur ces petites expressions discrètes qui en disent long.
Avec les années la question du temps qu’il fait est devenue un vrai casus belli au sein de leur couple. Dans les commencements, Christian et Lola avaient joué leur parade amoureuse autour du petit frisson qui autorisait le bras autour des épaules, puis le geste prévenant d’un gilet courtoisement posé sur ces mêmes épaules, le tissu remplaçant peu à peu le contact du bras protecteur. Lola ignore d’où lui vient ce froid qui lui tombe dessus à certains moments de la journée. C’est un saisissement qui lui vient, tantôt de l’intérieur, tantôt de l’extérieur, un puissant sentiment de mélancolie qui obscurcit son ciel et qui nécessite un enveloppement immédiat dans un tissu, quel qu’il soit, gilet, plaid, écharpe, au risque de de ressentir la nausée l’envahir et le sol se dérober sous ses pieds. Les débuts idylliques du couple n’avaient pas duré et Christian avait commencé à taquiner Lola sur ses éternels gilets ou écharpes qu’elle traînait toujours avec elle et dont elle encombrait ses sacs par tous les temps, même les plus chauds. La moquerie gentille s’est vite transformée en agacement, imperceptible d’abord, un soupir, un haussement de sourcils, un petit sourire aux coins de la bouche. Chacune de ses piques discrètes attaquaient le mortier du couple et sapaient chez Lola toute confiance en elle et toute estime de soi. Au fur et à mesure que leurs conversations se vidaient de leurs paroles, les gestes devinrent plus distants, moins respectueux, et Christian, plus irrité. Lola a fini par cacher ses foulards et ses gilets, Lola a fini par se taire et tandis que les bras de Christian n’allaient plus vers elle, elle se serrait davantage dans ses voiles et ses tissus. Bouche muette, corps transi et obstiné comme s’il hurlait en silence : « J’ai froid, quoi que tu en penses j’ai froid, et cette obstination à braver ta moquerie et ton mépris, c’est mon seul moyen de te hurler ma colère à ta face, ma colère et mon chagrin. » Et en serrant le tissu autour de son corps tremblant, elle endiguait ce flot de colère et de rancœur si longtemps accumulé et qu’elle craignait qu’il ne dévaste tout.
Eugénie partage avec son fils le goût du grand air et la conviction qu’il vaut mieux avoir un peu froid que trop chaud. L’obsession de l’extérieur a rendu climatique leur mode de fonctionnement, et de nombreuses tensions familiales ont éclos sur ce terrain fertile. Obligation de sortir dès qu’il fait beau parce que ce serait tellement dommage de s’enfermer avec un temps pareil, interdiction de regarder la télévision dès lors qu’il ne pleut pas, un weekend sans sortie est un weekend raté, si, si, on mange dehors, même si les nuages sont menaçant et que la nappe et les serviettes s’envolent sous le vent du nord... Lola ne compte plus les situations où la sérénité de la vie familiale dépend de la couleur du temps et du nombre d’éclaircies dans la journée. Elle subit tous les jours la tyrannie du beau temps et du ciel bleu. La première fois qu’elle a vu Christian s’énerver contre leurs filles, c’était à cause de cette obsession météorologique. Jeanne et Louise venaient de recevoir leurs cadeaux de Noël, et parmi tous ces trésors, une magnifique dînette dont elles voulaient tout de suite profiter. Le drame avait été terrible et Lola frissonne encore en repensant aux larmes de ses petites. Le regard bleu acier de Christian avait glacé tout le monde et ça avait été la pire promenade de leur histoire familiale. Avec le temps, les déjeuners dominicaux chez Eugénie se sont aussi façonnés sur ce mode-là. Lola en connaît la partition par cœur. 

Curieux comme en français le mot « temps » désigne à la fois le temps qui passe et le temps qu’il fait. Comme si l’espace et le temps se fondaient dans un même tissu, une même texture dans laquelle on est embourbé, comme noyé. Source d’angoisse et d’envahissement, d’absence de maîtrise. Le temps passe et je n’y peux rien. Le temps est chaud, froid, sec, humide et je n’y peux rien... Lola est musicienne et face à la tyrannie du temps qui passe et du temps qu’il fait, elle oppose le temps qu’on compte, le temps qui compte... Le rythme, le battement, seule liberté dans ce magma de temps qui l’assaille chaque jour au sein de son propre foyer. Il est loin le temps où dans les bras de Christian, sous les caresses de Christian, dans la jouissance de Christian, le temps s’arrêtait de couler et seules les pulsations de leurs cœurs battaient la mesure de leur amour. Amour hors du temps, si vite évanoui, à jamais disparu...
Il fait donc beau aujourd’hui. C’est une idée entendue. Décidée. On mangera dehors, c’est une décision qui ne souffrira aucun débat. Curieusement, alors qu’elle met un point d’honneur à considérer la tiédeur de l’atmosphère, Eugénie insiste pour que Jeanne et Louise portent leurs gilets dans le jardin. Les fillettes sautent et gambadent dans tous les sens. Leurs petits corps chauds de moineaux espiègles suent de cette sueur d’enfant qui perle sur leur peau de pêche. Les petits cheveux s’échappent par mèches souples sous l’effet de la transpiration et perturbent avec insolence l’ordonnancement de leurs coiffures. Lola sourit. Tant pis. Elle n’a jamais réussi à dompter durablement les mèches folles de ses filles. Eugénie fronce les sourcils. Elle tient à ce que les filles soient impeccables pour le repas du dimanche. Cela fait partie de l’image d’Épinal à laquelle elle tient, une certaine image de la famille, stable et rassurante, immuable, aussi rigide que le tablier qu’elle arbore ce matin. Quant au temps qu’il fait, c’est son domaine, son pouvoir, c’est elle qui décide et qu’importe les contradictions qu’elle accumulera dans la même journée : « Il fait très bon, on mange dehors », « Les filles doivent garder leur gilets », « On va se promener dans les sous-bois pour la digestion »... Les vérités sont assénées sur un ton péremptoire qu’il est vain de vouloir contrer. Le présent de vérité générale atteint sa toute-puissance chez les personnes âgées et obstinées, les deux allant souvent de pair. Lola le sait. Elle conserve son écharpe autour du cou et des épaules comme sa seule petite résistance. La seule qu’elle s’accorde pour éviter le clash plus violent qui couve en elle depuis des années.

Le repas s’est déroulé selon les codes habituels, jusque dans les détails du menu et des cuissons. Le melon se mange avec un petit morceau de beurre, vingt grammes chacun, déposés sur le rebord droit de l’assiette, et ne se dresse que coupé en tranches fines que l’on doit manger avec un couteau et une fourchette. Le rôti ne peut être présenté que déjà coupé dans un plat chaud, cuit rosé, piqué de six gousses d’ail, pas une de plus, pas une de moins et servi impérativement avec des pommes de terre vapeur. Déjà épluchées les pommes de terre, évidemment. C’est ainsi que l’on fait avec tout bon roast-beef qui se respecte et contrairement au cabillaud qui lui, doit être accompagné de pommes de terre en robe des champs (« Et pourquoi pas en robe de chambre pendant qu’on y est ? » s’était toujours demandé Lola). Le fromage, sorti du frigo deux heures avant le repas, sinon le froid en gâche la texture et la saveur et enfin, la perle du dimanche midi : la tarte fine aux pommes. Eugénie est très fière de ses talents de pâtissière et ce dessert étant le préféré de Christian, il ne lui est jamais venu à l’idée de faire autre chose, ni même de demander à sa bru son avis, ses goûts, ses préférences. Même Jeanne et Louise ont fini (par la force des choses, de l’habitude et de l’autorité) par considérer cette petite merveille culinaire comme le summum de ce que l’on peut faire de mieux en matière de plaisirs sucrés. La pâte feuilletée surtout, faite maison bien sûr, est la grande fierté d’Eugénie. Elle ne connaît qu’une seule recette. La recette, il n’y a qu’une seule façon de bien faire une pâte feuilletée !
Toute cette cérémonie rituelle, a été ponctuée par les lieux communs habituels que Lola connaît par cœur : la fainéantise de la jeunesse qui explique en grande partie le chômage, l’insécurité croissante depuis que la France accueille et dorlote les migrants au détriment des pauvres bien français, la baisse de l’immobilier qui accable les retraités qui ont travaillé dur toute leur vie... La jeune femme n’y prête plus attention, ne participe même plus à ces discussions où la mère et le fils assènent ces idées toutes faites qui façonnent leur monde et les rassurent quant à leur certitude d’être dans le vrai, dans le juste, le raisonnable, le respectable. Il n’y a pas deux façons de faire la pâte feuilletée, il n’y a pas non plus deux façons de penser le monde, le monde qui doit tourner rond, sinon, où va-t-on ? Lola se concentre sur ses filles. Christian lui reproche souvent de ne pas se mêler à la conversation. Elle a tenté. Au début. Puis très vite, toutes idées différentes émises du bout des lèvres ont été systématiquement balayées par le mépris assuré du couple mère-fils et Lola s’est tue. Une fois encore. Quand les petites sont arrivées, chacune leur tour, ce sont les commentaires sur la manière d’éduquer les enfants qui ont fait l’objet de piques incisives. Même pas des conflits car Lola a toujours fui, de près ou de loin, tout ce qui fait monter la voix. Cette voix, coincée au fond de sa gorge dans un nœud que chaque déglutition rend douloureux. 

Lola ne suit pas ce qui se dit. Elle a débranché ses oreilles et son esprit. Elle regarde au loin Jeanne et Louise qui dansent dans une ronde sautillante où les volants des robes ondulent au gré des petits mollets gainés de chaussettes blanches. Les tresses ont définitivement pris leur envol dans un embrouillamini de mèches rebelles. Les joues roses et les éclats de rire transpercent l’air frais d’avril et Lola se laisse bercer par la musique de cette joie pure et bruyante. Un sourire vient titiller le coin de ses lèvres qu’elle ne parvient pas à desserrer depuis le début du repas. Chaque bouchée a été une épreuve. Elle n’a pas fini une seule de ses assiettes. C’est une habitude qu’elle a prise avec les années, comme celle du retard systématique, et qui constitue une de ses formes favorites de protestation. Soudain, un éclat de voix plus fort que les autres la tire de son évasion temporaire. Elle ignore d’où l’indignation est sortie, du mari ou de la belle-mère. Son regard s’est tourné vers le couple mère-fils, et la révélation l’a giflée avec une violence inattendue : la moue de dédain, la lèvre inférieure sortie à l’extrême, les narines pincées dans un mouvement de dégoût hautain et supérieur qu’elle déteste tant chez son mari, elle vient de les saisir, en une fraction de seconde chez sa belle-mère. Lola s’est figée d’un coup, ses lèvres se sont serrées en une ligne rose inflexible. Elle vient de réaliser tout d’un coup qu’elle hait. De tout son corps, de tout être. Une aversion écœurante la saisit et dans un mouvement involontaire elle resserre l’écharpe qu’elle porte en châle autour de ses épaules. Son regard passe de l’un à l’autre. Un blanc s’est installé à table. On attend qu’elle prenne part à la conversation. Pas pour donner son avis. Personne n’y prêtera attention de toute façon. Non, mais parce que quand on est une personne bien élevée, on parle à table, on participe aux discussions. Cela se fait. Et elle doit s’y plier au risque de passer pour une sauvage ou une caractérielle. Lola ignore totalement de quoi il est question. Elle ne sait pas ce qui a pu éveiller chez son mari et chez la mère de celui-ci une telle grimace de mépris. Tout ce qu’elle sait c’est qu’à ce moment précis, cette moue a cristallisé en elle une haine absolue qui lutte pour exploser et sortir d’elle-même. Elle les a détestés. Lui surtout. Et elle ignore encore comment elle va survivre à cette révélation. Alors elle sort la seule phrase qui lui vient à l’esprit et à la bouche : « Il fait un peu froid, non ? »
Eugénie fait la grimace. La grimace des certitudes. Elle prend le ton qu’elle utilise avec ses petites filles lorsque celles-ci font une bêtise : « Ah ! Non !!!!! ». Elle laisse traîner la voix dans une plainte indignée : « Il fait bon aujourd’hui ! ». Christian ne relève pas. Il ne daigne pas réagir à une attitude qui depuis bien longtemps n’éveille en lui que l’agacement. Il se lève, laissant la table en plan, comme toujours. Eugénie se lève et commence à débarrasser. Comme d’habitude. Lola amorce un mouvement pour emboîter son pas puis s’arrête. Elle se rassoit et ne quitte plus sa chaise, pétrifiée. Elle regarde son mari se diriger vers la chaise longue où il s’étend de tout son long. Dans quelques minutes il ronflera. Eugénie, voyant Lola immobile lui lance, avec le ton de l’évidence : « Vous rapporterez aussi les serviettes des enfants, je vais faire une lessive cet après-midi. »
Alors Lola attrape son écharpe, et du bout des doigts, elle la fait glisser le long de son cou, de ses épaules jusqu’à ce que le haut de son corps, dénudé et vulnérable ne soit plus protégé par son armure de douceur. Elle se lève, comme une somnambule, le regard fixe, et posant l’écharpe sur le dossier de la chaise, elle finit d’aider à débarrasser la table. Chaque aller-retour du jardin à la cuisine, de la cuisine au jardin, est accompagné d’un courant d’air froid qui la saisit et enveloppe son cou qui se serre. Elle a très envie de pleurer, de crier aussi. Elle sait qu’elle ne peut pas. Elle envie tout à coup les larmes, les cris et les caprices que l’âge autorise encore chez ses filles. Ces dernières sont maintenant rentrées dans la maison et lisent gentiment sur le canapé en attendant la fin de la sieste du père qui sonnera l’heure de la promenade de l’après-midi. Lola s’assoit sur une des chaises du jardin et attend. Elle sent les courants d’air qui font leur travail, insidieusement. Ils s’infiltrent dans les plis de sa robe, une jolie robe de soie rose poudré rehaussée de dentelle noire sur le corsage et sur le bas de la corolle et que Christian ne semble même pas avoir remarqué de la journée. L’air frais d’avril la caresse et la saisit peu à peu, comme un amant insistant. Elle connaît le picotement qui s’insinue au fond de sa gorge. Dans une heure, elle ne pourra plus avaler sa salive sans sentir une boule douloureuse obstruer sa trachée. Ce soir, elle se couchera avec cette irritation persistante et demain matin, cette douleur sera accompagnée par l’étouffement d’un nez bouché et reniflant qui finira par agacer Christian, toujours persuadé que les rhumes de Lola sont une attaque personnelle, une remise en cause de son système de pensée. Son renoncement devient protestation silencieuse, obstinée et puérile. Les larmes de ses yeux se muent en écoulement nasal et ses cris s’étranglent dans son pharynx enflammé.

La journée s’est écoulée dans son mouvement habituel : le réveil de Christian, la promenade dans le sous-bois, le goûter pris lui aussi dans le jardin... Les motifs récurrents de la ballade dominicale se sont enchaînés dans une routine connue et mécanique. Seule variation à cette rengaine obsédante, les symptômes du mal de gorge de Lola qui progressent avec obstination et lui tiennent compagnie dans sa solitude. Avant de reprendre la voiture, une petite toux s’est manifestée timidement au moment des au-revoir conventionnels. Elle sert à présent autour de son cou l’écharpe de soie et accroche ses doigts désespérés aux franges argentées qui la rassurent dans ce naufrage de chagrin, de haine et de désespoir. Pleurer ? À quoi bon ? Il y a longtemps que Christian ne saisit plus les larmes de la jeune femme pour renouveler ses sentiments à son égard. Les pleurs, comme son mal de gorge, ne provoquent dorénavant que le rejet et la froideur. Lola sent un sentiment plus puissant que jamais la saisir tandis que le paysage défile à toute allure sous son regard impuissant. Elle ne parvient même plus à compter quoi que ce soit. Plus de rythme, plus de musique pour s’échapper. Elle ressasse la partition de sa vie qui lui échappe à la lumière de la révélation de l’après-midi. La haine, comme un flot bouillonnant commence à s’emparer de son estomac et chaque mouvement brusque de la voiture accentue son malaise. Elle tente une plainte à peine audible, un « Peux-tu rouler moins vite ? J’ai mal au cœur ». Soupir, regard au ciel et petit claquement de langue qui en dit long. La voiture ralentit à peine. Lola sent la nausée s’intensifier à mesure que les larmes lui montent aux yeux. Elle réprime un mouvement violent de son abdomen en plaquant sa main contre sa bouche. Christian, plus que le bien être de sa famille, a toujours été préoccupé par la propreté de sa voiture. Il freine violemment dans un virage et se gare le long de la route sans un regard, sans une parole compatissante. À l’arrière, Jeanne et Louise ont étouffé un petit cri, surprises de l’arrêt brutal du véhicule. Lola ouvre la portière, glisse une jambe à l’extérieur et en une fraction de seconde capte le regard courroucé de son mari. Il ne faut pas être extralucide pour deviner sur son visage le mépris et l’impatience. Lola sort de la voiture, tourne le visage vers la forêt et inspire un grand coup. Le spasme est venu presque sans prévenir. Il est venu de loin, très loin, et avec une force inattendue. Lola a senti la violence du flot de feu qui, telle une éruption, est monté le long de sa gorge déjà enflammée. Elle a juste eu le temps de se retourner vers Christian, de le regarder droit dans les yeux et de lâcher sa haine mêlée de melon, de rôti et de tarte aux pommes sur le capot de sa Mercedes fraîchement lavée de la veille. Les éclaboussures forment un soleil agressif sur la tôle orgueilleusement briquée et dégoulinent négligemment jusqu’aux jantes qui scintillent dans l’ombre du sous-bois. Lola se sent soulagée, la brûlure enflamme encore sa gorge endolorie mais soudain réveillée. Elle a réussi à épargner son amie de soie qu’elle a maintenue fermement sur sa poitrine au moment où le spasme s’est emparé d’elle. Elle tire de sa poche un mouchoir en papier et s’essuie les commissures des lèvres. Elle n’a aucun regard pour la voiture qu’elle a si généreusement décorée. Elle regarde Christian, droit dans les yeux, et sourit, d’un air faussement gêné. Et dans ce regard, et dans ce sourire, sonne un nouvel air, une nouvelle musique aux accents inconnus et qui l’accompagne quand elle rentre dans le véhicule et qu’elle rassure ses filles : « Tout va bien, mes chéries. Maman va aller mieux maintenant. »

PRIX

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Cécilia · il y a
Merci pour ce retour. La lecture est une immersion et je suis heureuse quand un texte atteint le lecteur dans sa chair et dans sa tête !
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Magalune · il y a
Le carcan social pesant, qui tue à petit feu et soudain le corps qui se révolte afin de libérer l'esprit. J'espère qu'elle apprendra à ses filles à s'écouter et à ne pas se laisser enfermer comme elle-même l'aura subi. J'ai aimé ma lecture, on s'enfonce dans le texte comme on s'enlise dans la boue, on a envie de hurler en même temps qu'elle. Lorsque la nausée salvatrice arrive, on se sent soulagé !
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JACB · il y a
Cabossée cette enfance pour LOLA. Oui on se consume à petit feu avec elle jusqu'à la délivrance. C'est très bien écrit Cécilia.
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Zouzou · il y a
...une vie plus qu'ordinaire et médiocre , qui se doit d'être ' expulsée ' ! +5
en lice Poésie avec ' De sa vie en rose ; et ' Continuer ' si vous aimez

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Chantal Noel · il y a
Tout y est et on subi avec Lola l’écœurement jusqu'au spasme final qui expulse à la fois le repas de la belle-mère et la le dégoût de ce mari. Mes voix et un grand bravo pour le style de cette écriture qui m'a embarquée.
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Béatrice Bros de Puechredon · il y a
Merci pour ce magnifique texte j'ai le sentiment de l'avoir vécu
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Messadi · il y a
Merci pour ce moment. Pas sûr que Lola puisse digérer l'hostie.
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Ginette Vijaya · il y a
Intime rébellion et résistance à l'oppression ! Le malaise va crescendo et expulse à la fin. La narration est menée comme un chef d'orchestre .
Une étonnante partition .

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Yno · il y a
Quelques difficultés de compréhension au niveau des mèches et de ce qu'elle trouve dans son sac mais j'ai adoré, merci !
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien construite, écrite avec beaucoup de sensibilité et d'émotion !
Mes voix ! Mon œuvre, “ Sombraville”, est en Finale pour le Prix Imaginarius!
Une invitation à venir la soutenir si vous l’aimez ! Merci d’avance et bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Cécilia · il y a
Un grand merci et félicitation pour votre texte.
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Keith Simmonds · il y a
A bientôt pour votre soutien, Cécilia !
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