Balibazon et compagnie

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Auteur détaché mais attachant. J'écris par plaisir, par besoin mais aussi pour dénoncer les dérapages trop nombreux de nos sociétés modernes. Je base l'essentiel de mes nouvelles sur des faits  [+]

C’est reparti pour une journée de dingue. Sylvain se réveille, il est trois heures du matin. L’embauche débute à cinq heures et il a une heure quinze de trajet pour se rendre au centre d’accomplissement. Le centre de tri quoi. Il passe ses journées à trier et empaqueter des colis provenant des quatre coins du globe depuis le 20 novembre. Quatre semaines déjà que Balibazon l’a recruté comme intérimaire à cause du besoin de main d’oeuvre généré par la saison du pic : du vendredi noir, qui lance la première offensive promotionnelle des achats de fin d’année, suivi par cinq semaines de folie consumériste et ce jusqu’à Noël, apothéose commerciale qui matérialise paradoxalement la fin brutale du pic. Sa dernière semaine débute. Malgré l’épuisement il doit être à 200%. Les yeux gonflés, le visage bouffi et la démarche hésitante d’un réveil trop matinal, Sylvain prend son bol de café noir sans sucre et une madeleine au chocolat. Il avale le tout puis file se doucher. Depuis qu’il a ce boulot, c’est une douche le matin pour se réveiller et une le soir pour délasser un corps meurtri par les douleurs. A trois heures quarante il monte dans sa vieille voiture, démarre après plusieurs échecs inquiétants et roule en faisant le plein de nicotine jusqu’à l’immense bâtiment de 115 000 mètres carrés. Une fois à l’intérieur il n’aura peut être plus l’occasion de fumer avant sa courte pause déjeuner. Arrivé sur place, il se change et enfile son costume : une veste orange et son badge blanc indiquant sa position sociale dans l’entreprise : tout en bas.

Jérôme arrive sur le site à huit heures. C’est un des managers de zone. Lui a deux costumes à enfiler le matin quand il arrive au bureau : sa veste marron glacé et son badge rouge, puis son costume mental de manager intraitable, appliquant à la lettre les directives du directeur de site, qui les reçoit lui même de la maison mère. 1800 personnes travaillent pendant la période du pic. Le double du reste de l’année! Les employés ne doivent pas fléchir, donner leur maximum tout au long de la journée. Les volumes sont démentiels et la cadence infernale, pas d’autre choix pour livrer en temps et en heure le sacro-saint client. Souvent, les directives lui paraissent injustes. En même temps, les heures supplémentaires obligatoires sont payées et si les objectifs sont dépassés alors de belles primes agrémenteront ses fêtes de fin d’année. Mais les objectifs sont tellement haut et le salaire tellement bas... Il vit son deuxième pic. Encore une semaine à trimer quatorze heures par jour et ça se calmera. Pour l’instant, il donne tout ce qu’il a!
Quand il y pense, en dehors de ses journées de travail, il ne fait plus grand chose. Epuisé, il végète. L’automatisation de sa vie lui donne la sensation de tourner en rond dans un bocal. Il ne se projète pas plus loin qu’au lendemain. Depuis une semaine, des crises sudatoires soudaines l’obligent à se réfugier aux toilettes pour s’éponger à grand renfort de PQ. Aujourd’hui, il a pris les devant et porte un maillot de corps. Ça ne l’empêche pas de dégouliner mais sa chemise n’est plus trempée de sueur. Des frissons parcourent son échine sans cesse, il tremblote et sa fatigue mentale qui augmente comme la montée des eaux, sans qu’on ne s’en rende compte, jusqu’à la prise de conscience que cette montée contraint le paysage, et souvent, il est déjà trop tard. Il se pose trop de questions sur lui, l’utilité de son travail, de cette entreprise qui use jusqu’à la trame les femmes et les hommes qui la font tourner. Mais aussi sur les consommateurs, qui croulent sous les tentations. A part un changement disruptif du mode de vie humain, tout autre solution lui parait vaine, vouée à l’échec.

Son pad en main, une tablette qui lui dit quoi faire, Sylvain est paré pour douze heures à trier et empaqueter des colis dans tous les sens en évitant les robots surchargés qui foncent. Il aperçoit un surveillant de la bonne application des règles de sécurité au sein de la zone. Un regard amical échangé, rien de plus. Il ne faut pas perdre de temps. Chaque associé d’accomplissement de Balibazon est suivi à la culotte. Merci le pad.
Sylvain doit répartir une palette de colis en attente, ensuite il se rendra à la zone CS pour trois palettes supplémentaires; deux heures pour atteindre l’objectif. Il prend un colis, le scanne et le dépose sur le tapis qui se chargera de l’envoyer vers la zone adéquat. Puis il recommence. Après vingt minutes, le mouvement répétitif le gêne déjà. Hier, il avait ce même poste. Huit heures à effectuer le même geste. La douleur au bras se réveille. Heureusement, plus tard dans la matinée, il changera. Une nouvelle zone qu’il n’a pas encore expérimenté : l’ameublement, supervisée par Jérôme.
Ce job, il doit le garder s’il veut rendre sa fin d’année un peu plus douce, aider ses parents. Et depuis le durcissement des règles d’indemnisation des chômeurs, il espère même obtenir un CDD de six mois après sa période d’interim, s’il dépasse ses objectifs. C’est la promesse de Balibazon si l’activité économique Européenne continue sa croissance. Dépendre de l’activité économique Européenne, il ne comprend pas le lien, mais ça lui permettrait, si rien ne suit après ce potentiel CDD, de toucher le chômage nouvelle mouture. S’il se contente de sa période d’intérimaire, il ne touchera rien. Alors il s’accroche.

La veille, vers 18 heures, Sylvie, auxiliaire de puériculture, gilet jaune le samedi sur les rond-points de Douai, commande ses cadeaux de Noël pour toute la famille. Bien entendu, elle cherche sur Balibazon, le plus grand site marchand mondial. On y trouve tout. Vraiment tout. Alors cette année tout passera par Balibazon et son choix infini. Voilà des heures, des jours qu’elle fouine, guette, surveille pour obtenir les prix les plus bas. Du lèche vitrine au lèche écran, elle a franchi le pas. Chez soi, au calme, sans personne pour vous embêter, l’équivalent de milliers de boutiques au bout du doigt sans bouger, quelque soit le temps. Comment résister? Pratique gagnante puisqu’elle a acheté pour 533 euros et 39 cents de cadeaux pour toute la famille. Soit une économie de 452 euros et 36 cents comparé aux boutiques réelles ou sur d’autres sites marchands. Ya pas photo! Pas besoin de réfléchir plus si c’est bon pour le porte monnaie. Chaque jour elle reçoit des colis. Les derniers, dont la table extensible en bois pour sa fille ainée, arriveront dans quarante huit heures. C’est l’engagement de Balibazon.

Huit heures trente. Réunion avec le manager de site, Richard, ancien maton. Sur son t-shirt on peut lire : PRO DU PIC souligné par un large sourire.
— Ok les gars! comment ça va!
— Ca va! reprirent en coeur les vingt managers de zone.
— Est ce que vous êtes prêt à tout déchirer aujourd’hui!!!
—Oui!
— J’entends rien! Est ce que vous êtes prêt à tout déchirer aujourd’hui!!! répète-t-il
— OUI!!
— Quoi?! insiste-t-il lourdement.
— OUAIS!!!! hurle la petite foule à la grande satisfaction de Richard.
— Bon! Super! Vos objectifs sont dans votre espace personnel sur votre pad. Ceux de vos équipes aussi. C’est la folie on a fait +15% par rapport à la même période l’an dernier. C’est super!!! bravo les gars!
Quelques timides ‘merci’ s’échappent du groupe.
— Mais on peut faire mieux les gars! Vous êtes prêt à faire mieux que l’an dernier!
— Oui!
— Vous êtes prêt à atteindre 20% de croissance!!
— OUI!
— Ok! Génial! Super! Balibazon vous remercie et vous aime car vous savez qu’après nos clients et la sécurité au travail, c’est vous les employés qui êtes les plus importants! Sans vous pas de Balibazon!! Alors aujourd’hui, Balibazoniens, les récompenses pour vos équipes en cas de dépassement d’objectif. Il se retourne, récupère une boite posée sur le bureau derrière lui et s’exclame : — Une Balibabox édition ultimium! Aller go! go! go! On refait un point d’avancement à quatorze heures.
Jérôme se demande comment motiver ses troupes avec une Balibabox en perspective. Il sait très bien que seuls les primes ou les bonus intéressent les salariés. La reconnaissance du travail bien fait? Des remerciements sincères? Cette époque s’efface à grands coups de gomme. L’efficacité prime et l’humain oublie son humanité en passant toute activité au scanner sclérosé des tableaux de bord. Le reste c’est du blabla. Ce n’est pas avec une Balibabox ou une liseuse ou je ne sais quel objet connecté qu’il boostera ses troupes. C’est démotivant. Mais c’est le choix de la direction. S’il n’est pas d’accord, il n’a qu’à trouver un job ailleurs. Et dans sa région, pour un jeune cadre peu expérimenté, les offres sont limitées.

Sylvain repart de la zone CS où se trouve l’alimentation animale. Debout sur un petit charriot électrique, il suit avec précaution la ligne jaune. Ainsi, il évite tout risque de carambolage avec un robot plus chargé qu’une mule. Une vieille odeur de rance, de paille fermentée et de merde lui colle à la veste. La bouffe pour animaux c’est bien pire que ce qu’il croyait. Les sacs sont lourds, se déchirent, tombent, car celui qui a chargé les palettes n’a pas respecté les consignes de sécurité. Pourtant, le bon est validé par le manager et le responsable sécurité de la zone... Ils devaient être deux et s’est retrouvé seul face à ces trois palettes. Il a tout dépoté, mais pas dans les temps. Impossible. Le bas de son dos le tiraille, en plus de son épaule. Le pad, dénué d’empathie, indique qu’il doit rattraper sa productivité perdu. Bye bye la pause et retour aux nouvelles palettes, dans la zone ameublement.

Jérôme passe voir un par un les membres de l’équipe qui gèrent la zone. Comme à chaque fois, il commence avec les anciens. Aucune réaction particulière. Ils savent d’expérience que l’annonce des objectifs du matin sera inatteignable, une fois de plus. A moins de sacrifier toutes ses pauses, ou d’augmenter ses heures sup. en travaillant trente minutes de plus pour couvrir le temps perdu pendant le repas, personne n’arrivera à les atteindre. Mais c’est son rôle. Alors il pousse chacun à se dépasser pour le bien de Balibazon, pour la balibabox, pour leur épanouissement professionnel... Dans ces moments là, il devient un véritable logiciel à réciter, imperturbable. Quand vient le tour des intérimaires, la matinée touche à sa fin. Des gouttes perlent à la racine de ses cheveux, la pâleur de son visage accentue les cernes profondes d’un noir violacé; il fait peur. Face à Sylvain qui vient d’arriver avec son badge blanc, il récite son blabla imposé. Spectateur de la situation le temps du discours, Jérôme s’observe comme dans un voyage astral managérial. Il voit un homme robotisé s’adressant à un autre homme robotisé. Il voit un échange de données, pas une discussion. Il voit son visage creusé, sans émotion en face d’un autre visage éreinté. Il pleure.
— Monsieur? ça va? demande Sylvain un peu paniqué.
— Oui. Pardon. Excusez moi. Désolé. Ca va, ne vous inquiétez pas. Bon courage pour vos objectifs et, accomplissez vous!
Jérôme tourne des talons sous le regard inquiet de Sylvain et s’en va. Calme, serein. Soudain, il s’écroule comme une chiffe molle sur le sol froid. Sylvain crie à l’aide et court vers le gilet marron glacé étendu sur le sol. En quelques secondes le responsable de la sécurité de la zone intervient : il déplace le manager évanoui sur la ligne grise, celle qui évite les robots. Il ne faudrait pas aggraver la situation ni ralentir la productivité. Talkie-walkie en main, il prévient les secours. Douze minutes plus tard, le manager se retrouve allongé dans l’ambulance qui le mènera aux urgences. Diagnostic : AVC. A 27 ans, c’est moche.
Sylvain, chamboulé par la situation et avec l’accord du manager de site, se rend en pause pour quinze minutes, histoire de reprendre ses esprits. Il fume ses cigarettes deux par deux, son corps tremble, un frisson glacial et permanent parcours sa colonne vertébrale. Il n’a ni faim ni soif. L’image du manager qui s’affaisse au sol comme si on venait de le débrancher de la vie tourne dans sa tête. Il ne voit plus qu’elle. Quelques collègues bien intentionnés partagent cette pause avec lui, qu’ils rattraperont en heures supplémentaires le soir. Sylvain n’est pas seul face au choc. Cette empathique chaleur humaine le rassure. Le café chaud et amer, les voix autour de lui, l’aident à sortir de ses pensées. De toute façon il n’a pas le choix, Richard, le manager de site entre dans la salle de pause.
— Salut Sylvain. Ca va mieux?
— Bonjour. Oui ça va mieux, merci. Encore un peu déboussolé mais ça va passer.
— Tu penses pouvoir reprendre le travail?
— Oui ça va aller, je vais m’y remettre, dit-il en se levant.
— Super moussaillon! alors c’est parti, déchire les scores, amuse toi bien et surtout accomplis toi! Sourire de convenance et il repart d’un pas militaire vers d’autres aventures managériales.
‘Quel gros connard celui là’ pense Sylvain en remontant sur le charriot qui le mènera à la bonne zone. Opération colis de meubles à monter soi-même. Faut être costaud car leur poids excède souvent les quarante kilogrammes, et quand il faut en dépoter une centaine dans la journée, c’est le physique qui trinque. Les palettes sont devant lui, à dispatcher dans toute la France. Huit au total, dix meubles par palette, quarante cinq kilogrammes le colis. 3,6 tonnes de tables extensibles à déplacer en quatre heures. Problème : un collègue doit partager cette tâche, or il n’est pas encore arrivé. Sylvain ne peut rester inactif, il va se faire remarquer par les managers qui vont lui remonter les bretelles. Tant pis, il commence. Son cutter fend d’un geste sûr l’emballage plastifié qu’il balance derrière lui, là où un monceau de déchets cartonnés et plastiques gisent déjà depuis trop longtemps. Le pic empêche de nettoyer dans les temps. La satisfaction du client d’abord. A l’aide d’un escabeau, il atteint le haut de la pile et commence à décharger. Sylvain, les deux bras déjà placés sous le colis, descend avec précaution les trois marches. Quarante cinq kilos de meuble en puzzle reposent sur le trépied formé par ses deux bras et sa tête, en équilibre sur la première marche de l’escabeau. Il pose un pied au sol quand un robot déboule, chargé d’une nouvelle palette de meuble. Par réflexe il remonte sur la marche. La machine ajuste sa charge à coté de la huitième palette et repart aussitôt. Quand il veut poser son autre pied au sol, il accroche la dernière marche avec sa semelle anti-dérapante, provoque un déséquilibre qu’il tente de compenser. Or, avec ce poids au bout des bras, on ne rattrape pas l’équilibre, on se fait emporter. Dans une dernière tentative d’éviter le choc il essaye de retenir le colis. Ce dernier échappe à son emprise et tombe sur son tibia. Le bruit d’une branche qui craque, c’est la dernière chose qu’il entend avant de s’évanouir.
Le lendemain, Sylvie reçoit ses colis comme prévu. Elle s’inquiète car le carton d’emballage du meuble qu’elle souhaite offrir à sa fille est abimé. Elle espère que la table n’est pas esquintée...
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