Balcon profond

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Mes vœux aux auteurs ! La fée Edition a exaucé les miens. Après « N’oublie pas Irma », Yovana a publié « Sois sage, ô mon bagage… ». Prochain livre : 2023. Petit fil rouge ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 2016
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Quel blanc-bec, cet agent immobilier ! La vieille dame savait pourtant exactement ce qu’elle voulait :
— Un studio en étage élevé, sans vis-à-vis, avec vue sur la mer, et soleil dès le matin.
Il ergotait.
— Soleil ? Vous connaissez notre climat ? Vous ne préférez pas une orientation nord ? Vous risquez d’avoir très chaud.
— J’aime beaucoup cela.
Deux jours plus tard, il avait enfin trouvé.
— Quatrième étage, balcon face à la petite baie (on appelle ça une « anse », ici), rien entre les vagues et vous, juste un chemin de terre et un flamboyant, en contrebas : ses branches ne gênent pas la vue. L’accès à l’immeuble se trouve du côté opposé.
— Parfait. Allons voir.

Elle était installée. Voisins discrets. Quant à la chaleur, l’agent n’avait pas menti, elle les enveloppait comme une nuée ardente. Le balcon ? Plutôt une boîte, fermée à l’arrière par les portes vitrées du studio, sur les côtés par les murs des loggias mitoyennes. Peu lui importait. Elle y venait à l’aube, seul moment où les vents longeant la côte y pénétraient, après avoir secoué le flamboyant d’où pleuvaient des fleurs rouges tachées de jaune.

Un matin très tôt – elle : longue chemise de nuit volantée, mains sur la rambarde métallique – quelque chose traversa à toute allure son champ de vision. Un pétale ? Elle tourna la tête. Une grappe étincelante montait en biais, portée par l’air déjà chaud, au ras de la façade. Des bulles de savon ! Elle se pencha vers l’étage inférieur, à droite.

Il était debout dans la loggia, sa main gauche serrant un gros tube bariolé. Quand, de la droite, il souleva le bouchon, elle vit le bâtonnet plastifié prolongé par un anneau, à travers lequel il souffla un nouvel essaim de bulles, puis un autre. Certaines explosaient très vite contre la barre du balcon, projetant au sol des gouttes dont l’empreinte s’effaçait instantanément. Le reste survivait et s’envolait en silence. Lui, très appliqué, très régulier. Elle pouvait par intermittence apercevoir son visage. Trente ans ? Trente-cinq ? Aussi nu que ses bulles ; nudité d’où rayonnait l’ingénuité de qui se croit invisible.

Le lendemain, quand les bulles apparurent, elle le détailla en vision plongée et diagonale : cheveux et épaules havane, torse que l’angle de vue épaississait un peu ; sexe harmonieusement cylindrique, dont le diamètre et la longueur semblaient comparables à ceux du tube jouet (mais là aussi, peut-être une question de perspective ?). Des pieds puissants, bien à plat. Soudain il vissa le bouchon blanc et disparut. Le soir, elle le croisa dans le hall avec son fils. Cartable pour le petit, attaché-case pour lui. Ils se saluèrent distraitement.

Le surlendemain, elle nota les grains de beauté (oui, trop foncés pour des taches de rousseur) en haut du dos, les fossettes en bas. Il leva la tête pour suivre le vol d’une énorme bulle, et elle se jeta précipitamment en arrière.

Les jours suivants, personne. Le jeu l’avait-il lassé ? Le tube était-il vide ? Confisqué par son fils ? Elle souriait, accoudée au balcon. Autant en emportent les alizés.

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